Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Part 5

Chapter 53,748 wordsPublic domain

Elle est gouvernée par les premiers rois normands, comme aucun autre pays ne l'a été au moyen âge. Les Normands avaient pris des habitudes de discipline et d'ordre dans la piraterie, au temps où ils obéissaient aux rois de mer et partageaient entre eux le butin. Ils les avaient gardées en Normandie qui fut, grâce à eux, la seule terre française où il y eut une justice forte et la paix intérieure. Ils les portèrent en Angleterre. Ils se distribuèrent le pays, comme leurs ancêtres s'étaient partagé jadis l'or, l'argent, les effets, les bestiaux et les captifs. Ils se rendirent un compte exact de la valeur de la prise, en procédant au recensement méthodique des terres et des hommes. Les rois anglo-normands surent ainsi très exactement ce qu'ils avaient et ce qu'ils pouvaient, choses qu'ignorait tout à fait l'empereur allemand, et que ne savait pas bien le roi de France.

Ils tinrent sous la discipline tous leurs sujets, nobles ou non; ils gardèrent pour eux et pour leurs officiers la haute justice et le service direct de tous les hommes libres. Ils eurent des vassaux très riches, mais qui ne possédaient point de principautés d'un seul tenant, qui étaient des propriétaires, non des seigneurs. Le peu d'étendue du pays et l'isolement insulaire étaient favorables au maintien du bon ordre royal. Dans ce fragment d'île, entre la mer et des territoires habités par une race ennemie, comme le pays de Galles et l'Écosse, un Anglais est anglais et n'est qu'anglais. Point de frontière flottante, ni de zone vague; point de grand seigneur dont l'hommage hésite entre deux maîtres ennemis l'un de l'autre, et qui puisse se dire, selon l'occasion, français ou allemand, comme le comte de Flandre, français ou aragonais, comme tel seigneur du midi, vassal du roi de France ou de l'empereur, comme le comte de Toulouse, marquis de Provence.

Cet ordre d'une monarchie bien réglée et la puissance du monarque produisirent un effet inattendu: la liberté politique. Précisément parce que le roi avait tout le monde sous la main, parce que les droits et les devoirs de tous étaient marqués avec précision, parce que chacun était aisément en contact avec tous, parce qu'on se voyait, se connaissait et se coudoyait, la résistance à un pouvoir trop fort s'organisa aisément et, du premier coup, atteignit le but. Deux articles de la Charte de Jean sans Terre, l'un qui dispose qu'aucun homme libre ne sera «atteint» en quelque façon que ce soit, «sinon par le jugement régulier de ses égaux», l'autre qu'aucune levée d'argent ne sera faite «sinon par le commun conseil du royaume», ont donné à l'Angleterre les deux grandes garanties de la liberté, le jury et le Parlement.

La société anglaise ne se brisa point en castes séparées les unes des autres par des habitudes et par des préjugés. Elle eut ses degrés, mais point de barrières. Enfin, les Saxons et les Normands se confondirent et composèrent ensemble une langue nationale. Dès lors, l'Angleterre du quinzième siècle est plus qu'un État; elle est presque une nation.

La mer, sur laquelle elle doit régner plus tard, ne lui rend encore d'autre service que de l'isoler, de lui permettre l'originalité, de lui inspirer un sentiment national étroit, mais haut et superbe. Elle n'a ni grande marine, ni grand commerce. Ses villes sont toutes petites. Elle vit (très grassement) de labourage et de pâturage; elle ne tisse même pas la laine de ses moutons; elle la vend à la Flandre, qui est son atelier. Aussi est-elle en relations étroites avec ce pays, qu'elle défend déjà contre les rois de France. Sa vocation extérieure ne lui est pas encore révélée; mais elle a en réserve des forces: la force d'un tempérament sanguin, vigoureux, violent, et celle que donnent la liberté et l'esprit d'indépendance. Elle les prodiguera d'abord dans ses guerres civiles et religieuses; à la fin, elle les emploiera à fonder un empire, le plus vaste et le plus florissant que l'histoire ait connu.

_Réflexions générales sur l'histoire du moyen âge et conclusion._

Au début du neuvième siècle, l'Europe est partagée en deux régions historiques très distinctes: l'une est la Péninsule des Balkans, où dure le vieil empire; l'autre est complexe: c'est le pays rhénan, où s'est produite la force carolingienne, et Rome, où la papauté a gardé, en la transformant, la tradition d'un pouvoir universel. La Gaule, la Germanie et l'Italie ne sont alors que des annexes de la _Francia_ rhénane, gouvernées au temporel par l'empereur, au spirituel par le pape. L'Angleterre, sous ses rois saxons ou danois, l'Espagne, en grande partie musulmane, ne comptent pas ou comptent peu dans la chrétienté.

Trois grands personnages font l'histoire: le pape, l'empereur d'Occident, l'empereur d'Orient. Le monde a trois capitales: Rome, Aix-la-Chapelle, Constantinople.

Au quinzième siècle, l'empire d'Orient a disparu. La ville de Constantin et la ville de Périclès sont turques; la Péninsule des Balkans est une annexe de l'Asie.

L'empereur d'Occident n'est plus qu'un petit prince, occupé des affaires de sa maison, impuissant même en Allemagne, même dans ses pays héréditaires. Ce _dominus mundi_ est un objet de risée. Le pape est sorti de la crise du grand schisme, amoindri, affaibli, menacé. Le vicaire du Christ est tombé au rang d'un prince italien; il a une famille à pourvoir, et, comme l'empereur, ses affaires à soigner, qui sont petites. Contre sa domination spirituelle ont parlé Wicklef et Jean Huss, dont les paroles ne seront pas perdues.

Le passé ecclésiastique et impérial s'écroule en une ruine sur les pays qui l'ont porté. Le pays du Rhin est déchu; Aix-la-Chapelle n'est qu'un souvenir. L'Allemagne et l'Italie, qui ont refait l'empire au dixième siècle, et sur qui l'empire a vécu, ne sont plus guère que des expressions géographiques.

Par contre, à l'Ouest et à l'Est, de grandes nouveautés se sont produites. À l'Ouest, la France, l'Angleterre, l'Espagne, trois êtres formés, sont prêts pour la vie moderne; à l'Est, hors de l'ancien empire, dans des régions inconnues des anciens et réputées horribles, sont apparus le Danemark, la Suède, la Pologne, la Bohême, la Hongrie, les Teutoniques et les Porte-Glaives.

De ce côté un immense terrain qui était en friche a été mis en valeur. Il porte des châteaux, des palais, des cathédrales, des hôtels de ville. Il a des saints, des rois, des seigneurs, des évêques, des bourgeois, des artisans, des marchands. Il a des docteurs. On parle un beau latin solennel en Bohême, en Pologne, en Hongrie. Prague a son université sur le modèle de l'Étude de Paris.

Sur tout le continent et dans l'île anglaise, règne une activité confuse, mais singulièrement puissante. Il y a plus d'ouvriers, plus d'artistes, plus de politiques, plus de soldats, plus de raisonneurs, que n'en a jamais connu le monde ancien. L'esprit, bien qu'il n'ait point trouvé les vraies méthodes de travail, travaille plus qu'il n'a jamais fait. C'est une joie pour qui aime la vie, de voir ainsi la vie bouillonner.

De la tumultueuse officine du moyen âge va sortir enfin un personnage historique, plus large et plus puissant que la Grèce et Rome, grandies dans nos imaginations par un préjugé d'éducation. Ce personnage, c'est l'Europe.

LES TEMPS MODERNES

_Caractères généraux._

La formation d'États distincts les uns des autres, ayant chacun son caractère, ses passions et ses intérêts, devait produire, comme une conséquence nécessaire, le conflit entre les caractères, les passions et les intérêts. La coexistence d'individus, dont chacun est son maître et considère comme le souverain bien l'absolue possession de soi-même, cette juxtaposition sans hiérarchie, ces ambitions sans modérateur, ces prétentions sans commun juge sont autant de causes de guerres.

Il était certain que la France chercherait à s'étendre vers le Nord et vers l'Est, à présent qu'elle s'appuyait des deux autres côtés sur ses frontières naturelles; certain que la France et l'Espagne unifiées auraient, aux Pyrénées, des querelles de voisinage; certain que la lutte continuerait en Orient entre les Allemands et les Turcs, entre les Allemands et les Slaves; certain que la concurrence entre les peuples maritimes n'irait pas sans coups de canon tirés sur toutes les mers, mer du Nord, Baltique, Méditerranée, Océans. Mais à ces causes, d'autres s'ajoutèrent pour faire de la guerre l'état quasi normal de l'Europe pendant les temps modernes.

La découverte du Nouveau Monde et l'établissement de relations actives avec l'Asie orientale pouvaient être des dérivatifs au mal européen de la guerre; ils offraient aux États des emplois de leurs forces. Mais les gouvernements commencèrent par considérer les colonies uniquement comme des pays à exploiter. Pour se réserver les bénéfices de l'exploitation, ils créèrent des monopoles qu'ils confièrent à des compagnies armées. Comme, d'autre part, la centralisation politique avait eu pour effet de transformer le commerce et l'industrie, qui appartenaient jadis à des corporations, en choses d'État, il y eut désormais des intérêts économiques nationaux, qui devinrent des motifs de guerre. Les Européens, Portugais, Hollandais, Espagnols, Anglais, Français, ne se combattirent pas seulement dans les deux Indes pour se prendre des territoires ou des droits; ils n'étendirent pas seulement à l'Europe des conflits nés aux colonies: il arriva qu'ils cherchèrent sur le continent la guerre, pour la pouvoir étendre aux colonies.

La Réforme ne demeura pas longtemps un acte de foi: comme l'État et l'Église étaient liés étroitement l'un à l'autre, réformer l'église était une affaire d'État. Là où elle réussit, elle fortifia l'autorité du prince, auquel elle donna un fragment de l'unique et universelle autorité du Saint-Siège. Le roi d'un pays protestant est l'évêque suprême de ce pays, un pape localisé. Le premier effet politique de la Réforme (il sera corrigé plus tard) a donc été d'accroître d'une force nouvelle les monarchies, et de distinguer plus nettement les unes des autres les principautés européennes. Même, si elle avait partout réussi, elle aurait stimulé les rivalités entre les États, par cela même qu'elle mettait chacun d'eux dans les mains de son chef, et qu'elle coupait le seul lien qui les unît encore. Mais elle ne remporta sur le catholicisme que des victoires partielles.

Elle commença par créer dans tous les pays deux partis. Là où ils étaient de force à peu près égale, ils se mesurèrent dans la guerre civile. Il se forma en outre un parti catholique et un parti protestant, tous les deux internationaux: les Espagnols catholiques combattirent en France, à côté de Français catholiques, contre des Français, des Allemands et des Anglais protestants.

La vie de la France, celle de l'Angleterre, plus encore celle de l'Allemagne, furent ainsi troublées profondément par des chevauchées de haines religieuses au-dessus des frontières. Sans doute, la politique ne suivit pas aveuglément la religion. La raison d'État fit taire les scrupules confessionnels. Le roi très chrétien de France, qui n'hésitait pas à allier, comme on disait, les lys au croissant, se servit des protestants contre l'Autriche; les trois puissances catholiques, Espagne, France et Autriche, se traitèrent presque toujours en ennemies irréconciliables. Il n'en est pas moins vrai que la Réforme, d'une part, et la réaction catholique, d'autre part, furent des occasions de guerres, et qu'elles envenimèrent celles qu'elles n'avaient pas provoquées.

Pas plus que la Réforme n'a été un simple phénomène religieux, la Renaissance n'a été un simple phénomène intellectuel. Elle aussi, elle a fortifié l'autorité du prince, en restaurant le culte de l'État antique, qui se suffisait à lui-même et dont la _lex suprema_ était l'intérêt. Elle a versé sur l'Europe les mœurs politiques de l'Italie. Ici les principaux États s'observaient, s'espionnaient, se faisaient échec, pour maintenir l'équilibre de leurs forces. Comme la péninsule était ouverte aux nations étrangères, l'observation s'étendait au dehors. L'Italie est la terre natale de l'ambassadeur, ce faux agent de concorde et de paix. L'Europe assurément aurait trouvé sans maître la rouerie politique, mais elle profita des leçons qui lui furent données. Avec ferveur, elle médita l'évangile selon Machiavel.

Découverte du Nouveau Monde, Réforme, Renaissance, ont donc fait payer au monde moderne leurs bienvenues.

Voici une cause de guerre plus précise et plus directe. La souveraineté n'était pas une magistrature: c'était une propriété. Elle s'acquérait par mariage ou par héritage. Il arriva donc que des princes acquirent des pays et même des États entiers hors de leur lieu d'origine. La maison d'Autriche composa un empire singulier où elle fit entrer, à côté de ses domaines allemands, des pays bourguignons, des pays slaves et hongrois, l'Espagne et une grande partie de l'Italie. Les rois de France se portèrent héritiers du duché de Milan et du royaume de Naples. Plus tard, Louis XIV fit valoir ses droits à la succession d'Espagne et perçut des avancements d'hoirie avant de mettre la main sur l'héritage. Des groupes naturels très différents les uns des autres furent ainsi enveloppés dans des monarchies factices. Comme il était resté du passé le souvenir d'une monarchie universelle, dont le fantôme hantait l'esprit des princes et des politiques, Charles-Quint, Philippe II, Louis XIV furent accusés d'aspirer à la «monarchie de l'Europe».

Des mariages royaux ont disposé de l'avenir du continent. Si jamais noces ont été sanglantes, ce furent celles de Maximilien d'Autriche avec Marie de Bourgogne et de leur fils Philippe avec Jeanne d'Espagne; celles de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche. Derrière le cortège des épousés suivent des millions d'ombres de soldats, tombés sur des centaines de champs de bataille, ou de malheureux, morts des maux de la guerre.

La guerre presque perpétuelle acheva, dans les différents pays, la concentration politique. Les rois furent obligés de se procurer des ressources considérables; ils les cherchèrent dans une administration mieux ordonnée. Par nécessité, leurs occupations principales furent la politique et la guerre.

Chaque prince entretient un monde d'agents politiques, les uns auprès de lui, les autres répandus dans les cours de l'Europe. Bien mener une intrigue et une guerre, c'est jeu de princes, où l'on gagne «la gloire». Dans la diplomatie, les agents mercenaires étrangers sont nombreux; nombreux, les mercenaires étrangers dans les armées. Il y a, par toute l'Europe, un condottierisme diplomatique et militaire. Quelques-uns des condottieri civils arrivent aux plus hautes fonctions: Mazarin et Alberoni. Des condottieri militaires deviennent les héros de la monarchie qui paye leurs services: le prince Eugène de Savoie et le maréchal de Saxe. Il y a donc un métier politique et un métier militaire; politiques et soldats mènent le monde et le troublent. On ne fait pas seulement de la politique, on ne combat pas seulement pour assurer son existence et sa sécurité: les princes intriguent parce qu'ils ont une diplomatie et font la guerre parce qu'ils ont des soldats. Dans ces querelles des rois, les peuples n'engagent pas leurs forces vives: ils n'y ont part qu'en souffrant les maux de la guerre, en payant ce qu'elle coûte, en s'enorgueillissant de la gloire du maître, quand le maître a été vainqueur.

Des philosophes et des savants essayèrent d'établir au-dessus de ces conflits, pour les prévenir et pour en diminuer les violences, des principes et des règles de justice. Ils composèrent le droit des gens, ce qui veut dire le droit des nations. Ils condamnèrent toute guerre qui n'avait pas pour motif la réparation d'une offense faite à un droit; ils limitèrent la puissance du vainqueur sur le vaincu; ils enseignèrent que les traités entre États sont inviolables, comme les contrats entre particuliers. Mais il manquait à ce code une sanction aux crimes contre le droit des gens, le juge et l'exécuteur. Toutes ces belles maximes, sans en excepter une seule, furent violées, et avec éclat, par les gouvernements, sans en excepter un seul. Des guerres furent faites sans raison de droit; les vaincus furent traités atrocement; des contrats furent violés sans scrupule.

Une seule maxime générale régla la politique. Il était entendu entre diplomates, qu'il est de l'intérêt de tous qu'aucun État ne devienne assez puissant pour opprimer les autres. C'est la règle de l'équilibre européen: elle est excellente, mais l'application en a été singulière. Si un État s'agrandit et détruit ainsi l'équilibre, ses voisins ne réclament pas qu'il renonce au bien nouvellement acquis: ils exigent une compensation. La Pologne a été victime du principe de la compensation. Elle a été dépecée, et ses morceaux pesés dans une balance. Marie-Thérèse trouvait l'acte mauvais en lui-même, mais elle se plaignit que la Prusse et la Russie se fussent fait la part trop belle.

Il n'y a donc point de contrepoids à toutes les causes qui ont eu pour effet commun l'état de guerre continu. Il est rare que plusieurs années s'écoulent sans guerre pendant ces trois cents ans: une paix de quatre ou cinq ans étonne comme une anomalie. Les rois s'en vantent comme d'un sacrifice qu'ils font au «repos de leurs peuples».

Il reste à voir quels ont été les résultats de toutes ces luttes? Qui a grandi, qui a été abaissé?

_Italie et Allemagne._

Il était dans la logique des choses que l'ère moderne fût dure à l'Allemagne et à l'Italie. Au moyen âge, ni la polyarchie italienne, ni l'anarchie allemande n'était hors de saison; mais, après la constitution d'États centralisés, elles devinrent des anomalies, et elles éprouvèrent qu'il n'est pas toujours bon de ne pas ressembler aux autres.

Elles ont donné au monde la Renaissance et la Réforme, acquérant ainsi la gloire d'exercer sur l'Europe une action intellectuelle, morale et religieuse très forte, et de compter pour beaucoup dans l'histoire générale de la civilisation. Cette gloire, elles la doivent en partie à leur génie, en partie aux causes mêmes de leurs misères politiques. La Renaissance a eu plus d'énergie et de variété parce que l'Italie était vivace et diverse. La Réforme s'est répandue en Allemagne, parce qu'il ne se trouvait point, dans ce désordre, une autorité assez forte pour la contenir, comme en France, ou pour l'étouffer, comme en Espagne; puis aussi parce que l'Allemagne était, de tous les pays chrétiens, celui où l'Église commettait, avec le moins de précautions, les plus intolérables abus.

C'est ainsi que de grands maux ont produit pour les deux pays des compensations éclatantes, mais, à leur tour, celles-ci ont aggravé les maux. La Renaissance rendit incurables les vices du système italien: elle fut presque partout la servante des tyrannies, dont elle développa l'égoïsme. La Réforme jeta dans l'anarchie allemande la discorde religieuse.

La décadence de l'Allemagne et de l'Italie fut profonde.

L'expansion allemande a cessé. Le Nord-Est européen est colonisé: il n'y a plus d'appât pour les chercheurs de fortune et d'aventures. Le temps est mauvais pour les Teutoniques et pour la Hanse, qui avaient été, à l'âge précédent, les deux grandes agences d'émigration.

Les ordres chevaleresques étaient atteints dans leur principe même par l'affaiblissement de l'idée chrétienne, car ils étaient une manifestation de cette idée. Les Teutoniques survivants de la croisade étaient isolés dans un temps qui ne la comprenait plus. Ils portaient toujours la croix, mais: «Qu'est-ce donc, dit un jour Luther, que des croisés qui ne font pas de croisades?» À cette question, il n'y avait rien à répondre. Or il est dangereux de ne plus servir à rien. Les Teutoniques, devenus inutiles, disparurent: un Hohenzollern, leur dernier grand maître, sécularisa l'ordre et se fit duc de Prusse.

La Hanse, corporation internationale, fut atteinte grièvement par la formation des États du Nord, dont chacun eut sa marine, et la découverte du Nouveau Monde l'acheva. La Baltique n'est plus rien en comparaison des grands océans: le silence se fait dans les rues de Lübeck et de Brême. D'ailleurs, la Pologne a son regain de forces au seizième siècle; au dix-septième, la Suède devient un État militaire puissant, et la Russie entre en scène. L'Allemagne reprend la marche en avant au dix-huitième siècle; mais c'est la Prusse qui est conquérante pour son compte propre, et il lui faut compter avec le copartageant russe.

L'expansion italienne est aussi arrêtée. Les Turcs, Christophe Colomb et Vasco de Gama ont tué Venise. Plus encore que la Baltique, l'Adriatique est déchue.

L'Italie et l'Allemagne, ramenées sur elles-mêmes, n'étaient pas capables de se défendre contre l'étranger. Leur faiblesse fut un danger, non seulement pour elles, mais pour l'Europe. Après tout, et malgré toutes ces guerres, il y avait une sorte d'organisme continental. Il fut mauvais pour tout le monde qu'il s'y trouvât des parties malades, où vécût et prospérât le germe de la guerre. La vieille région du sacerdoce et de l'empire offrait aux entreprises des politiques modernes des gains trop faciles. L'Italie et l'Allemagne n'avaient ni une tête ni un cœur qui ressentît les injures: elles reçurent des injures de toutes parts. Elles firent profession d'être des champs de bataille pour l'Europe.

_Le champ de bataille italien. Le roi de Sardaigne._

_Italia fara da se_, disent les patriotes italiens d'aujourd'hui. Que ferons-nous en Italie, disaient les potentats de l'Europe moderne? L'Espagne, la France et l'Autriche y ont joué aux échecs pendant trois cents ans passés.

Aux quinzième et seizième siècles, les rois de France revendiquent la succession des Visconti de Milan et des Angevins de Naples; mais il y a eu jadis des Aragonnais à Naples, et l'Empire a des droits sur Milan: Espagne et Autriche jouent contre France et gagnent la partie. Au dix-septième siècle, Habsbourg d'Espagne et d'Autriche, Bourbons de France, se cherchent partout pour se combattre: ils se rencontrent sur le sol et dans les mers d'Italie. Puis viennent les combinaisons préparatoires de la succession d'Espagne, et la succession elle-même. À qui Milan? À qui Naples? Le sort de la guerre, d'une guerre atroce, décide pour l'Autriche, en 1715. Pendant le reste du dix-huitième siècle, l'Italie est à la disposition de l'Europe. Elle est un lieu de placement pour les princes disponibles. Élisabeth Farnèse, femme du Bourbon Philippe V d'Espagne, y pourvoit ses fils d'un royaume et d'un duché. Après la guerre de la succession de Pologne, Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, est sans asile: la France le pourvoit du duché de Lorraine, et le duc de Lorraine, François, gendre de l'empereur, va régner en Toscane. La politesse faite au beau-père de Louis XV est rendue au gendre de Charles VI. Les _membra mortua_ de ce _caput mortuum_ sont distribués à tout venant: en vingt et un ans, la Sicile change de maître quatre fois; Parme, trois fois en dix-sept ans.

Cette misère et cette indignité semblent le lot définitif de la Péninsule. Pourtant une nouveauté, que la suite devait faire très considérable, s'est produite au nord-ouest de la péninsule italienne. Dans le perpétuel conflit entre les Habsbourg et les Bourbons, l'État des ducs de Savoie, placé sur les deux revers des Alpes, a joué le rôle double que lui imposait sa situation géographique: il n'y avait point de prince à qui l'on pût moins se fier que le duc «portier des Alpes». Plusieurs fois, il perdit la Savoie conquise par la France, et il dut céder à Henri IV: la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex. D'autre part, Genève maintint contre lui son indépendance, et la Confédération suisse se consolida. La maison de Savoie chercha fortune en Italie.