Vue générale de l'histoire politique de l'Europe

Part 2

Chapter 23,569 wordsPublic domain

Ces nouveautés n'étaient point révolutionnaires. La première fois que les Germains étaient entrés en relations avec Rome, ils s'étaient présentés dans l'attitude de mendiants armés, demandant des terres, et offrant en échange le service de leurs armes. Marius avait détruit ce premier ban d'envahisseurs, mais d'autres étaient venus, répétant toujours les mêmes prières. Les frontières du Rhin et du Danube, longtemps défendues, avaient fléchi. Des individus en foule, des groupes de plus en plus considérables, enfin des peuples entiers étaient venus s'établir sur les terres romaines.

Au cours du cinquième siècle, les Wisigoths, les Burgondes et les Francs se partagent la Gaule; les Ostrogoths occupent l'Italie. Ni les uns ni les autres ne sont des destructeurs. Chacun de ces peuples, répandu sur de vastes provinces, en minorité au milieu d'une population toute romaine, cherche une façon de s'accorder et de vivre avec elle. Il y met quelque intelligence et beaucoup de bonne volonté, mais il ne peut dépouiller ses mœurs anciennes.

Le gouvernement des rois barbares est une monarchie étrange, moitié romaine et moitié germanique, absolue en principe, mais tempérée par des révoltes, par des assassinats et surtout par l'impossibilité de comprendre l'esprit du gouvernement impérial. Le respect persistant de l'Empire trouble les Ostrogoths, établis sur la terre romaine par excellence, et les Burgondes, à qui leur chancellerie fait parler, quand ils s'adressent au _princeps_, un langage de serviteurs très humbles. Pourtant, ce sentiment que les Occidentaux professent pour l'Empire, est une superstition. C'est à une puissance nouvelle qu'il appartenait de donner aux Barbares droit de cité dans l'histoire.

L'Église chrétienne, après avoir vécu cachée dans l'Empire, après avoir bravé ses lois et souffert ses persécutions, avait reçu de lui des honneurs, des privilèges, la richesse, et le modèle d'un gouvernement. La hiérarchie impériale fut en effet reproduite dans les cités par les évêques, dans les provinces par les métropolitains. L'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, patriarche unique de l'Occident, salué déjà du titre d'évêque universel, était au spirituel ce qu'était au temporel le successeur d Auguste.

L'Église a donc refait ou plutôt perpétué l'universalité. Elle offre à l'humanité civilisée, au moment où la patrie romaine, déchirée en lambeaux, va laisser la place aux pays petits et multiples, la grande pairie ecclésiastique et chrétienne. Elle ménage, du passé à l'avenir, une transition douce. N'est-elle pas romaine en effet? Son chef siège à Rome; sa langue est celle de Rome; son culte est devenu le culte officiel de Rome. Les mots _chrétien_ et _romain_ s'étaient d'abord opposés l'un à l'autre. Les martyrs, lorsqu'ils refusaient l'encens à la statue de l'empereur disaient, pour raison de leur désobéissance: «Je suis chrétien, _Sum christianus_»; mais, au quatrième siècle, les mots se rapprochent et se confondent: _christianus_ devient synonyme de _romanus_.

Comme l'ancienne Rome, l'Église a conquis et assimilé les esprits. La sève intellectuelle de l'antiquité ne produisait plus que de petites fleurs misérables, sans couleur ni parfum. L'Église offre aux intelligences une littérature, une histoire, une dialectique, la philosophie de son dogme et ses paroles de vie éternelle.

Puisque les Barbares ne veulent point détruire Rome; puisqu'ils sont entrés dans l'empire comme des hôtes; puisqu'ils ne sont d'ailleurs ni assez nombreux, ni assez forts pour exterminer l'ancienne population ou la réduire à l'obéissance, ils n'avaient d'autre politique à suivre que de se faire accepter par celle-ci; mais la condition nécessaire et primordiale était qu'ils fussent agréés par l'Église. Or, les Wisigoths, les Burgondes, les Vandales, les Ostrogoths ont voulu être des chrétiens, mais à leur façon. Ils n'ont point accepté tout le dogme catholique. Aussi n'ont ils fait que passer sur la scène. L'Église et les populations romaines ne les ont point chassés: elles n'en avaient pas la force, mais elles ont laissé Justinien reprendre l'Italie; elles ont aidé les Francs à conquérir la Gaule, puis l'Occident.

_Les Francs._

Les Francs connaissaient Rome depuis longtemps et la servaient, mais ils n'étaient point romanisés comme les Wisigoths et les Burgondes. Ils n'étaient plus tout à fait, mais ils étaient encore des barbares. Établis sur la frontière septentrionale, ils occupaient partie des terres d'empire, partie des pays germaniques. À cheval sur le Rhin, qui séparait le monde classique du monde barbare, ils devaient être les intermédiaires entre le passé qu'avaient rempli les Romains, et l'avenir qu'allaient occuper les nations germaniques.

Comme l'Église, les Francs étaient donc capables de ménager une transition; aussi l'accord de la puissance ecclésiastique et de la force franque est-il un des plus grands faits de l'histoire universelle. La vigueur des Francs eût suffi à elle seule pour triompher des Wisigoths et des Burgondes, fatigués et amollis, mais le baptême de Clovis et sa politique envers l'Église achevèrent leur fortune. Saint Remi leur donna le droit de cité parmi les populations romaines, au milieu desquelles les autres barbares demeuraient des étrangers, parce qu'ils étaient des hérétiques.

Tout de suite, l'Église ouvrit à leur ambition une perspective immense. Elle cherchait un nouveau peuple de Dieu, qu'elle pût charger de l'œuvre de Dieu. Au lendemain du baptême de Clovis, les voix ecclésiastiques prêchent au nouveau David ses devoirs: il ne s'agit de rien moins que de réunir sous une même loi et dans une même foi les peuples de la terre.

Au delà des anciennes limites de l'Empire, les Francs conquièrent l'Alamannie et la Thuringe; ils réduisent la Bavière à la dépendance; le christianisme commence à être prêché dans ces contrées nouvelles. Mais la race des Francs ne réussit pas du premier coup à faire sa rude besogne. La dynastie mérovingienne gouverna mal et même n'arriva jamais à comprendre ce qu'est un gouvernement. Elle s'usa dans les jouissances, dans les discordes, dans l'imbécillité. Son empire se démembra: Neustrie, Aquitaine, Burgondie, Austrasie, Alamannie, Bavière, s'organisèrent pour l'existence séparée. Dans chacune de ces provinces, qui étaient comme des royaumes, de petits groupes de seigneurs et de sujets se mirent à vivre de la vie locale.

Parmi ces seigneurs étaient les évêques. Devenus grands propriétaires et membres considérables de l'État, ils s'engageaient et se perdaient dans la hiérarchie temporelle. Il semblait que le monde allât à la division et dût se morceler à l'infini; mais l'idée de l'unité survécut, par la vertu des grands souvenirs païens, par la puissance indestructible de l'imagination, par la foi de l'évêque, successeur de l'apôtre à qui le Christ avait confié le soin de paître l'universel troupeau des fidèles.

À la fin du sixième siècle, la papauté devient conquérante. Par delà la Gaule, à l'extrémité même de l'ancien empire, elle envoie des missionnaires qui convertissent les Anglo-Saxons, récemment établis en Bretagne. Elle y organise une _provincia_ ecclésiastique, aussi soumise à l'évêque de Rome que l'ancienne province politique l'avait été à l'empereur romain. D'Angleterre partent des missionnaires qui vont prêcher en Germanie la foi chrétienne et, parmi les dogmes, l'obéissance au siège de Rome.

Ainsi la Rome de saint Pierre commence ses conquêtes où la Rome d'Auguste a fini les siennes, par la Bretagne et par la Germanie. Bretagne et Germanie sont les premières provinces d'un empire de l'Église; par l'Église elles entrent dans l'histoire. C'est donc la papauté qui, la première, a élargi l'Europe.

_La restauration de l'Empire._

Cependant l'Italie était disputée, depuis le sixième siècle, par les Lombards et par les Grecs. Rome, menacée par ceux-là, appartenait toujours à l'empereur. L'évêque de la Ville était donc le sujet du βασιλεύς byzantin. De Constantinople ne lui venaient guère que des affronts, des humiliations, même des dangers pour la foi. Des Lombards, il n'attendait rien de bon. Entre ces deux ennemis, il se soutient avec peine. Secrètement, il veut Rome pour lui, et peu à peu il s'en empare par les services mêmes qu'il lui rend, en rebâtissant ses murs et en nourrissant son peuple. Il rêve même une domination en Italie; mais il est faible parmi des violents.

Attentif aux événements, il suit les progrès d'une nouvelle puissance franque qui s'élève; car lui aussi, comme les évêques gallo-romains du cinquième siècle, il est en quête d'un peuple qui se fasse l'ouvrier de Dieu.

En ce temps-là, dans le pays d'Austrasie, une famille, qui devait porter plus tard le nom de carolingienne, avait acquis de grands biens entre Moselle et Rhin. Les honneurs publics étaient chez elle héréditaires. Ses chefs servaient la royauté mérovingienne en qualité de maires du palais, mais ils étaient de véritables ducs d'Austrasie, comme les Agilolfing étaient ducs de Bavière. Leur pays était riche en hommes de guerre, bien placé pour agir à la fois sur les duchés germaniques, d'une part, et, d'autre part, sur la Neustrie et la Bourgogne.

Décidément, ce pays du Rhin était le lieu principal de l'histoire. C'était là, aux confins de l'ancien monde et du nouveau qu'il fallait habiter, pour être l'agent de l'avenir. Les Francs mérovingiens s'en étaient éloignés trop vite. Paris et Orléans avaient été leurs capitales de prédilection. Ils s'étaient enlisés dans la population gallo-romaine, et leur énergie avait été prématurément étouffée sous la cendre du passé. Les Francs d'Austrasie, les Ripuaires rhénans, avaient gardé la force primitive, l'habitude de partir en campagne, chaque printemps, le goût et la joie de la guerre.

Aux premiers pas que les Francs mérovingiens avaient faits sur la scène, l'évêque de Reims avait été au-devant d'eux. Au-devant des Francs austrasiens alla l'évêque de Rome. Plus grand personnage que saint Remi, l'évêque universel avait à proposer une tâche plus haute: il demanda aux Francs, avec des prières et des larmes, de se faire les protecteurs de l'apôtre saint Pierre.

Les Francs ne comprirent pas tout de suite, et longtemps ils hésitèrent. Charles Martel, tout à son œuvre de guerre, ne se souciait pas de mettre ses armes au service d'un prêtre; mais le prêtre insista. Pépin et Carloman, fils de Charles, sont déjà des hommes d'église: celui-ci mourra sous une robe de moine; l'autre préside des conciles, et s'emploie avec zèle à la réforme des Églises de Gaule et de Germanie. Quand il est élu roi par les Francs, le pape vient en Gaule lui donner l'onction que Samuel avait donnée à David. L'alliance pourtant n'est pas définitive. Charlemagne, fils de Pépin, ne s'entend pas tout d'abord avec le pape; il s'accorde un moment avec les Lombards, et prend femme chez «cette gent très honteuse de lépreux», comme disait le Saint-Père.

Cependant, le charme agit toujours; il devient irrésistible. Charlemagne, s'il eût été réduit à lui-même, n'aurait eu que la force et quelques idées de roi primitif, c'est-à-dire de chef de guerre et de justicier. L'Église le nourrit de sa science: elle lui apprend la dogmatique, l'histoire, les lettres, la grammaire et l'astronomie. Elle propose à son activité politique et militaire un idéal, à sa puissance un emploi: «défendre au-dedans la foi contre l'hérétique, et la propager au dehors sur les terres des païens.»

La chrétienté apparaissait alors aux esprits capables de réflexion comme une société de soldats et de prêtres, gouvernée par un soldat et par un prêtre. Si elle avait pu oublier l'antiquité profane, elle se serait crue retournée au temps biblique, alors qu'Aaron combattait dans la plaine et que Moïse priait sur la montagne. Charlemagne lui-même a évoqué un jour cette image. Mais les souvenirs de l'antiquité profane s'imposent à l'évêque de Rome et à Charles, qui s'entendent pour restaurer, non pas le gouvernement du peuple de Dieu, mais l'empire romain. En l'an 800, dans la basilique de Saint-Pierre, Moïse couronne Aaron, que le peuple romain salue du titre d'Auguste.

_Le monde historique en l'an 800._

Le pape avait prétendu instituer un empereur unique et universel. Depuis qu'Odoacre avait renvoyé à Constantinople les insignes impériaux, le βασιλεύς byzantin avait été «le seul maître qui suffisait au monde»; mais en l'an 800, la vieille Rome avait repris son droit de faire l'empereur. Charlemagne était donc, en théorie, le maître du monde; mais Constantinople maintint contre la théorie sa possession de fait, dont Charlemagne lui-même reconnut la légitimité.

Les deux empires contiendraient toute la chrétienté, si, dans l'île de Bretagne, le peuple anglo-saxon, chrétien et indépendant, ne préludait déjà à sa fortune particulière. Empire d'Occident, empire d'Orient, Angleterre, voilà, au début du neuvième siècle, trois êtres politiques: voilà l'Europe.

En dehors, sont les infidèles et les païens. Le pays de l'Islam, séparé lui aussi en empire d'Occident, le khalifat de Cordoue, et en empire d'Orient, le khalifat de Bagdad, s'étend toujours comme un croissant gigantesque, au sud des deux empires dont il est le commun ennemi. Les païens, c'est tout le Nord et tout l'Est: la Scandinavie, la profonde et immense Slavie, l'Avarie.

Charlemagne a détruit le royaume danubien des Avares. Il a vaincu les Scandinaves et les Slaves de l'Elbe; s'il ne les a pas soumis, il a organisé sur ses frontières des comtés militaires, les marches, qui sont les têtes de colonne de la chrétienté. Il montrait ainsi la voie à ses successeurs, auxquels il léguait le devoir de la guerre contre les païens et contre l'infidèle.

_Effets historiques de la restauration de l'Empire d'Occident._

L'empire de Charlemagne comprenait d'anciens pays chrétiens qui avaient obéi à Rome: la Gaule; le nord de l'Espagne, des Pyrénées à l'Èbre, enlevé aux Arabes; l'Italie, jusqu'au Garigliano, enlevée aux Lombards et sur laquelle Pépin avait prélevé, pour le donner au Pape, le patrimoine de saint Pierre; hors de l'_orbis romanus_, la Germanie.

Avant les Carolingiens, Gaule, Italie, Germanie, avaient leur existence séparée. Les Carolingiens ont fondu tous ces pays dans l'unité de l'empire restauré.

Cette restauration est le grand fait de cette époque, qui se distingue de celle qui précède et de celles qui suivent par ce phénomène étrange que deux puissances idéales, le souvenir de Rome païenne et l'autorité de Rome chrétienne, dirigent seules la force matérielle.

À l'ancienne Rome, qui conquiert pour dominer et pour exploiter, l'historien préfère la nouvelle, qui soumet des âmes après les avoir éclairées. La conquête de la Bretagne par quelques missionnaires romains, armés seulement de la croix, de leurs chants et de leurs prières, est plus belle assurément, plus glorieuse et plus humaine que la conquête par Agricola.

Nous nous plaisons aussi à considérer l'hommage rendu par le Franc Charlemagne à la puissance du passé. Ce Germain descend des vieux ennemis de Rome; il résume et personnifie, pour ainsi dire, l'invasion des Barbares, qui a détruit l'empire; et, pour couronner ses victoires, il restaure l'empire. Mais l'historien ne doit rien admirer sans réserve, à moins qu'il ne croie, par une sorte d'optimisme fataliste, que tout ait été toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On dit: l'empire carolingien a eu cet effet bienfaisant de préparer aux nations futures une civilisation commune, chrétienne, militaire et politique. De lui procèdent le type de l'homme d'armes chrétien et la poésie de la lutte des fidèles de tous pays contre l'infidèle. Voudriez-vous retrancher de l'histoire des sentiments et des idées, la chevalerie, la croisade et la chanson de geste?

Non. Mais les peuples d'Europe, au sortir du commun berceau, seront des frères ennemis. Après que la force carolingienne sera épuisée, l'Occident se divisera de nouveau. Il sera dépensé autant de misères et de sang, pour détruire l'œuvre, qu'il en a fallu pour la bâtir. Cette hégémonie temporelle et cette hégémonie spirituelle, que le pape et Charlemagne ont rivées l'une à l'autre, seront ennemies l'une de l'autre. Chacune d'elles, à son heure, sera une tyrannie. À votre tour, tenez-vous tant à garder dans l'histoire la querelle du sacerdoce et de l'empire, l'oppression de l'Italie par l'Allemagne, la longue contrainte exercée sur les consciences? De la liste des croisades, n'effaceriez-vous pas volontiers celle des Albigeois? Quand le pape a sacré Pépin, quand Charlemagne et le pape ont restauré l'empire, ils ont légué aux temps futurs la coalition du trône et de l'autel: ne voyez-vous point la suite, toute la suite?

Il n'est pas certain que, sans l'alliance des Carolingiens et de la papauté, les Austrasiens, les Aquitains, les Lombards, les Bavarois, les Saxons n'auraient pas trouvé la façon de vivre qui leur convenait, qu'ils ne se seraient pas tout aussi bien pénétrés de l'esprit chrétien, en appropriant la religion, comme ils devaient le faire plus tard, à leurs génies particuliers?

Qui sait? C'est le mot qu'il faut répéter souvent. Une chose paraît certaine: si le passé est bienfaisant, parce qu'il initie les générations nouvelles à l'expérience des générations mortes, il abuse de sa puissance. Il a, pour les vivants, des malices de spectre. Une de ces malices a été le rétablissement de l'empire en l'an 800 par un prêtre et par un guerrier, qui ne savaient au juste, ni l'un ni l'autre, ce qu'avait été l'ancien empire, ce que serait le nouveau.

LE MOYEN ÂGE

_Caractères généraux._

Où trouver un temps d'arrêt dans les siècles qui suivent?

L'empire d'Orient vit comme une flamme agitée, avec de grandes lueurs, des éclipses et de nouveaux éclats. Pendant plus de six siècles, il se défendra contre la nuit, qui, à la fin, le recouvrira.

L'Occident commencera par défaire l'œuvre des Carolingiens; il brisera l'empire en royaumes et les royaumes en seigneuries. Une végétation confuse et très violente étouffera les idées générales. Le pouvoir impérial, perdant de son honneur à chaque transmission et disputé par de petits princes italiens, sera réduit au néant; le pouvoir pontifical, disputé par des factions romaines, s'avilira.

Puis, au milieu du dixième siècle, un pape rendra tout à coup à l'empire son lustre et sa force, en couronnant empereur Otton, le roi d'Allemagne.

Les deux pouvoirs deviendront alors en Occident les agents principaux de la politique. À l'ombre de l'empire, la papauté se refera, se purifiera et ressaisira l'Église, qui se perdait encore une fois dans les soins et les devoirs de la matière. Devenue la tête de l'immense milice spirituelle, elle obligera l'empire d'abord à respecter son indépendance et bientôt à reconnaître sa primauté d'honneur.

Si ces deux puissances s'étaient accordées, elles auraient été les maîtresses de l'Occident, où elles auraient longtemps empêché les nations de prendre corps. La papauté, en effet, ne veut point entendre parler d'affaires de nations. Une seule guerre est, à ses yeux, légitime et perpétuellement obligatoire, la guerre contre l'infidèle, avec l'intermède de la guerre contre l'hérétique ou contre l'excommunié. Pour que la chrétienté puisse accomplir le devoir de la guerre de Dieu, le pape essaye de lui imposer la paix de Dieu. Quiconque la trouble, que ce soit un petit baron ou un Henri d'Angleterre, un Philippe de France ou un empereur Frédéric, est un factieux.

La croisade sera donc le principal phénomène de l'histoire politique aux douzième et treizième siècles, mais, très vite, elle tournera mal, et, à la fin, échouera lamentablement. Les rois se détourneront de cette œuvre ruineuse. D'autres intérêts apparaîtront, et des besognes plus prochaines et plus lucratives. Des territoires nationaux commenceront à se dessiner, et les peuples à percevoir la sensation de la frontière. Les pouvoirs généraux se détruiront eux-mêmes. La papauté ruinera l'empire au treizième siècle, mais aussitôt elle se heurtera aux résistances des rois, devenus des chefs de peuples, et elle tombera dans les scandales du grand schisme.

Du naufrage des pouvoirs universels émergeront alors les nations. Comme la chrétienté avait succédé à l'empire romain, l'Europe succède à la chrétienté; mais combien confuse encore et chaotique! Aussi faut-il chercher plus loin une date de démarcation dans l'histoire politique du continent. Au quatorzième siècle, le vrai moyen âge est fini, mais il y a toujours un empire d'Orient, et même il semble renaître; toujours un saint empire, et même il s'acquitte de son mieux, pendant les désordres du grand schisme, de son office d'avoué de l'église; toujours l'illusion de la croisade, et même des aventures héroïques de croisés. Au quinzième siècle encore, le schisme et le musulman préoccupent Jeanne d'Arc et la troublent. Les chevaliers d'Occident, entre deux batailles, jurent sur le faisan l'extermination de l'Infidèle.

Cependant, l'Infidèle prendra Constantinople. L’Europe, qui avait été le chercher et le combattre chez lui, permettra au Turc de transformer en mosquée l'église patriarcale de Sainte-Sophie. Elle laissera aux petits peuples des Balkans le soin d'arrêter l'Asiatique sur la route qui mène au cœur du continent. Le roi très chrétien de France et le roi catholique des Espagnes, le pape lui-même pèseront en politiques le prix de l'alliance ottomane, et la feront entrer comme un élément dans leurs calculs: signe certain qu'une période de l'histoire de l'Europe est close.

C'est donc jusque vers la fin du quinzième siècle qu'il faudra mener l'histoire des divers pays d'Occident et d'Orient.

_L'empire d'Orient._

Pendant cette longue période, le contraste va se marquant de plus en plus entre l'Occident et l'Orient.

L'empire en Occident est un pouvoir à peu près idéal, sans territoire déterminé, sans nom même, car ce n'est pas un nom que cette périphrase par laquelle il est désigné de «saint empire romain de la nation germanique». L'empire en Orient est une domination réelle, qui s'exerce sur une région précise, et qui porte un nom national, _Romania_.

L'empire en Occident est partagé en deux pouvoirs: spirituel et temporel. En Orient, il n'a pas toléré à côté de lui une monarchie sacerdotale, indépendante du pouvoir civil. Le βασιλεύς a été une sorte de pape-roi. Au moment où la papauté, devenue toute-puissante, régit les rois de l'Occident, Constantinople se sépare de Rome par le schisme.

L'empire byzantin était donc plus cohérent et plus fort que son rival, mais il avait trois sortes d'ennemis. D'abord un ennemi intérieur: des groupes ethnographiques, établis sur le territoire de la _Romania_, et qu'il n'avait point assimilés; puis, deux ennemis extérieurs, l'Occident catholique et l'Orient musulman.

Une triple question se posait à propos de la destinée de l'empire: les nations établies sur son territoire en demeureraient-elles maîtresses, et la péninsule des Balkans serait-elle partagée dès le moyen âge en petits États indépendants? L'Occident ressaisirait-il Constantinople et la Péninsule? Ou bien Constantinople et la Péninsule deviendraient-elles la proie de l'Asie?

Les nations des Balkans ont eu leurs heures: au neuvième siècle, la Bulgarie devient un État redoutable et des principautés slaves s'établissent; au quatorzième siècle, la Serbie est un empire.