Voyages loin de ma chambre t.2
Part 18
Mais en voilà bien d’autres, celles des _Toucouleurs_ aux murailles et au mobilier en terre sèche.
Case bambara copiée aux environs de Batrel, case du _Cayor_, maison de chef Gourbi de Souls (pasteurs), habitation rudimentaire de nomades, tente de Maure Trarza, tente d’homme de qualité, enfin tente des captifs en vieille cotonnade bleue où vivent les esclaves des Maures.
Examinons le _Bambal Soulouron_, haut fourneau primitif des forgerons du Fouta-Djallon, pays riche en minerais. Le Sak ou grenier à miel et le poste du gardien du Lougan, espèce de mirador d’où le garde agite un épouvantail pour chasser les oiseaux qui viennent picoter les semailles.
Toutes ces choses qui nous révèlent des pays lointains, inconnus sont bien curieuses et très attachantes. Pendant quelques instants, on oublie les civilisations outrées de la vieille Europe pour ne voir que les primitifs auxiliaires des peuples à demi sauvages.
La tour de Saldé est un modèle remarquable des postes construits par le général Faidherbe au Sénégal.
Ce genre de forteresse est imprenable par un ennemi non muni de canon; c’est ainsi que la tour de Médine avec son commandant et 25 hommes a soutenu quatre mois le siège de vingt mille noirs. En vis-à-vis se trouve le _Tata de Kedougou_ (Soudan français), la fortification des noirs, de là aussi ils défendent et tuent les blancs; toujours la guerre on la retrouve partout en permanence.
Donnons un coup d’œil au pavillon de Madagascar, à l’habitation malgache, et sans transition passons au restaurant anamite où Dieu merci on ne mange pas du poisson pourri, d’œufs couvés et des côtelettes de chien domestique.
Les théâtres anamites à coups de tam-tam appellent les spectateurs; j’aime autant me reposer dans les serres coloniales. Ah! les beaux palmiers, les énormes fougères, les incomparables orchidées! Décidément, c’est bien le pays du soleil que nous visitons. Quelle magie, quel rayonnement dans les couleurs. Je crois l’avoir déjà dit, n’est-ce pas charmant de voir sans cesse le Nord et le Midi se tenir par la main? Les quatre points cardinaux voisinent ensemble et fraternisent dans la plus touchante intimité.
Voilà le pavillon de la Guadeloupe avec son joli modèle d’usine à sucre et à rhum.
Ceci c’est une factorerie française du Gabon absolument exacte; cette case est celle d’un colon concessionnaire de la Guyane française, ces colons-là en général sont les forçats.
Nous nous arrêtons volontiers dans le village cochinchinois; mais nous traversons hâtivement le village canaque, ces indigènes-là, c’est comme le bloc enfariné de la Fontaine, ils ne nous disent rien qui vaille, les avons-nous vraiment corrigés de leur anthropophagie et ont-ils bien perdu l’habitude de festoyer d’un blanc? chassez le naturel...
Le palais de la Cochinchine est du plus pur style annamite c’est-à-dire d’architecture chinoise, le bois y joue un grand rôle. La Cochinchine possède d’immenses forêts de bois durs très résistant à l’humidité comme aux insectes; les charpenteries et menuiseries de ce palais authentique ont été exécutées à Saïgon par 300 ouvriers annamites et chinois.
La porte d’entrée supportée par 4 colonnes finement sculptées donne accès dans une cour intérieure, ornée de vases en porcelaine et de dragons en faïence. Cette cour est le complément obligé de toute demeure anamite; cela m’a rappelé l’atrium des maisons de Pompéï avec leur bassin comme ici.
Le palais de l’Annam et du Tonkin est construit sur une place carrée avec une cour centrale en partie occupée par un riche baldaquin abritant un magnifique Bouddha, celui d’Hanoï, une œuvre capitale de fondeurs indo-chinois.
Ce palais est très remarquable, beau bois sculpté, faïences, peintures l’embellissent à l’envie, ainsi que deux grandes terrasses décorées d’écran à jour de balustres de vases contenant des arbustes rares. Ces terrasses font partie des riches maisons tonkinoises et font grand effet.
Ici, comme dans le palais de la Cochinchine on voit des bateaux, des armes, des instruments, des laques, des incrustations de nacre, des bronzes, des soieries, des nattes, des porcelaines, des statues, le bambou dans toutes ses applications industrielles, des meubles admirables, des coffrets, des cercueils; ce meuble essentiel dont personne ne peut se passer et que les fils en signe d’affection s’empressent d’offrir à leurs parents. Les Annamites sont d’industrieux ouvriers, mais mon Dieu qu’ils sont donc laids avec leur petite taille, leur face glabre, leurs dents noircies et rongées par le bétel et leur posture accroupie, c’est leur manière de s’asseoir--pas élégante il faut en convenir.
L’exposition cambodgienne a rassemblé ses envois dans la fameuse pagode d’Angkor-Wât, le nom de pagode d’Angkor-Wât n’est pas juste en ce sens que l’étrange construction que nous avons-là sous les yeux n’est qu’une des portes d’angle de ce temple fameux extraordinaire, un des monuments les mieux conservés de ceux laissés par les Khmers ce grand peuple disparu d’où les Cambodgiens prétendent descendre.
La région d’Angkor renferme des constructions absolument merveilleuses, des ruines respectées des âges et découvertes au XVIe siècle par des missionnaires français.
Qu’étaient les Khmers? ce peuple d’une haute culture intellectuelle, ces incomparables architectes dont quelques monuments remontent au IIIe ou IIe siècle avant J.-C.?
Bien des civilisations et vingt races ont disparu depuis et l’esprit se suspend en point d’interrogation devant cette architecture d’une beauté inouîe et d’un luxe extravagant.
Le véritable sanctuaire d’Angkor-Wât occupait une surface de près de 6000 mètres. Le fossé qui l’entourait avait 200 mètres de largeur et le rectangle qu’il englobait ne mesurait pas moins de 827 mètres de largeur, la tour centrale avait 80 mètres. Voilà quel était ce monument unique--ce que nous voyons ici n’en est donc qu’un diminutif bien amoindri; le principal motif de sa façade est la tour partagée en nombreux étages simulant une accumulation de parasols, abritant la partie occupée par l’image de la divinité. Sur chaque face, des frontons formés d’un encadrement représentant un serpent à cent têtes, décorent les étages. Les 40 mètres de cette tour extraordinaire sont ornés de la sorte et n’ont rien de lourd ni d’inexact tout en rappelant un monument, qui, reconstitué tel qu’il était dans les temps anciens, couvrirait à lui seul le champ de Mars tout entier sans souffrir de l’écrasant voisinage de la colonne Eiffel.
Le visiteur n’a pas le temps de philosopher et de méditer sur ce passé plein de grandeur.
D’autres merveilles l’appellent encore et il marche, marche toujours comme Isaac Laquedem.
RIGHT _Jeudi 24 Octobre 1889._
Repos et Repas
Quand je dis repos, c’est une manière de parler. Oui, repos l’après-midi dans le salon de ma cousine, mais le matin j’ai joliment trotté à faire des commissions.
Ce n’est déjà pas amusant pour soi, mais pour les autres c’est tout ce qu’il y a de plus ennuyeux!
On craint de se tromper, de ne pas bien faire la chose, on se donne une peine infinie et l’on ne contente pas toujours cette clientèle improvisée.
«Vous allez à Paris, achetez-moi donc ceci, rapportez-moi cela». Comme vous seriez aimable si vous pouviez me rassortir cette étoffe, il m’en faut 3 mètres, je l’avais prise au Bon-Marché.
--Mais, chère amie, c’était l’hiver dernier, la pièce doit être épuisée depuis longtemps.
--Peut-être que non, informez-vous; vous me rendrez service.
«En passant au Louvre, prenez un béret pour mon petit garçon. Ils sont pour rien ces bérets et charmants, je les ai vus dans le catalogue.»
«Madame si j’osais... je vous chargerais aussi d’une commission, d’une seule.
--Laquelle?
--Permettez-moi de vous demander d’aller place Louvois chez M. Feuardent, le grand numismate, et de lui remettre la note suivante, il vous confiera quelques médailles que vous aurez la complaisance de me rapporter».
Ah! provinciaux mes amis, faites donc vous mêmes vos commissions. Plume en main, demandez ce qu’il vous faut, la poste et les catalogues ne sont pas faits pour les chiens, comme disait Voltaire en parlant des hôpitaux.--Servez-vous en et cessez de recourir à des personnes que vous embarrassez beaucoup et auxquelles vous prenez le plus bénévolement du monde leur temps et... leur argent. Sans doute vous les rembourserez au retour, mais c’est à Paris qu’on a besoin pour soi de son porte-monnaie et qu’il n’est pas agréable de le vider pour les autres.
Après ce préambule mettons-nous en route.
Je vais au Bon-Marché chercher la fameuse étoffe, j’avais un échantillon. Le commis me regarde avec des yeux tout ronds comme si j’étais un phénomène. «Ce lainage de fantaisie est de l’an dernier, c’est passé de mode.» Ce mot, il l’avait prononcé d’un ton de suprême dédain, on aurait dit que je lui demandais une étoffe du règne de Louis-Philippe, et je reprends timidement: Si vous vouliez avoir la complaisance de chercher quelque chose s’assortissant... Bien entendu on ne trouve rien, j’avais perdu une bonne demi-heure. En sortant, je me trouve face à face avec une ancienne amie devenue parisienne, nous causons.
«Ah! me dit-elle, vous faites des commissions pour les autres? grand bien vous fasse. Il y a belle lurette que je n’en fais plus pour personne.
--Et pourquoi, vous que j’ai connue si empressée?
--Pourquoi? je vais vous conter cela, vous pouvez bien me donner quelques instants, allons-nous asseoir dans le square du Bon-Marché.
«Au commencement de mon mariage, une mienne cousine bretonne bretonnante me pria d’aller au Printemps le jour de l’Exposition lui acheter un châle en dentelle espagnole article d’exposition offert à 50% de rabais, ce jour-là seulement. J’avais une visite à faire rue du Havre; je m’habille en conséquence enchantée de pouvoir faire en même temps visite et commission. J’entre au Printemps, c’était une cohue épouvantable, une bousculade indescriptible. C’est un flot humain qui vous porte et qu’il faut suivre. J’y entre bravement, j’achète la dentelle, après un quart d’heure de remous je parviens à m’esquiver. Je vais faire ma visite, la dame est chez elle; elle me complimente sur ma toilette, sur ma jolie broche. Je conviens qu’elle est aussi fort de mon goût et j’ajoute: J’ai le bracelet pareil, c’est ma parure de noce, et je tends mon bras droit pour le montrer--rien--je crois m’être trompée, je regarde mon bras gauche--rien! plus de bracelet!!! une cruelle inquiétude me traverse l’esprit. Je me lève nous inspectons le salon, le vestibule, l’escalier. Ou j’avais perdu mon bracelet, ou on me l’avait volé. Je retourne au Printemps, je cours au bureau des réclamations. On me répond: Madame vous venez de formuler la 43e réclamation de la journée, mouchoirs de poche, en-cas, porte-monnaie. Il y a même une dame qui a perdu son soulier et une autre son enfant...
--Et vous n’avez jamais retrouvé votre bracelet?
--Jamais! ce petit service où j’économisais six francs pour ma cousine m’a coûté cher; mon bracelet, perte sèche de 800 francs, 2 courses de voiture, plus une scène de mon mari furieux, suivie d’une bouderie de plusieurs jours.
--Voilà qui n’est pas encourageant, ai-je murmuré.
--Non, aussi personne, entendez-vous bien, fut-ce le grand Turc lui-même ou le Czar de toutes les Russies, personne ne me rattrapera à faire des commissions.»
Du Bon-Marché je me suis précipitée au Louvre pour chercher le béret, là ça marchera tout seul, pensai-je.
J’ai été reçue par de jeunes factrices, dédaigneuses, mises comme des gravures de mode, ces petites plébéiennes jouant à la grande Dame et se prenant au sérieux m’ont paru cocasses.
«Nous n’avons pas ce béret, et l’on m’a renvoyée à 2 ou 3 comptoirs.
--Je suis certaine que vous avez ce béret bleu marine dans vos catalogues.
«Il fallait le dire tout de suite, nous ne nous occupons pas ici des articles de province, écrivez pour le demander.
Hein! «écrivez pour le demander.» ce n’était donc pas la peine de me déranger pour venir le prendre.
Et puis allez donc raconter cela à la maman qui attend le béret, elle ne vous croira pas et se plaindra bien-haut que vous n’avez même pas voulu entrer au Louvre pour lui faire cette petite commission. Je vais à la Belle-Jardinière, au Pont-Neuf, à la Samaritaine, impossible de trouver un béret conforme à celui dont j’ai la description. J’ai déjà une heure et demie de voiture, il est bientôt 10 heures, je me fais conduire place Louvois et je congédie mon cocher, je prendrai l’omnibus pour revenir.
Place Louvois je monte au premier étage et je me trouve devant une porte hermétiquement close.
Je sonne, un grand flandrin de domestique vient m’ouvrir--«M. Feuardent?
--M. Feuardent n’est pas encore arrivé.
«Ah! il est cependant 10 heures.
--Oui, mais Monsieur ne vient généralement qu’après son déjeuner, vers 11 heures 1/2.
«Alors j’attendrai, et je fais un pas pour franchir la porte.
--Pardon, Madame, on n’entre pas.
--Comment, on ne peut pas attendre là dans ce vestibule?
--Personne ne peut entrer ici avant l’arrivée de mon maître, cette mesure a été prise à la suite d’une tentative de vol commise justement par un individu qui, pendant une demi-heure qu’il avait attendu M. Feuardent avait eu le temps de prendre l’empreinte de plusieurs serrures.»
Fallait-il attendre ou m’en retourner? j’hésitai un instant; revenir me prendrait encore plus de temps.
Je n’avais plus qu’à m’asseoir sur une marche de l’escalier ou à faire les cent pas dans la rue.
Je descends, en face de moi, rue Richelieu, je vois écrit en gros caractère: Bibliothèque Nationale.
Voilà mon affaire pensai-je aussitôt, je vais pouvoir lire pendant une heure et calmer mon impatience; plusieurs personnes entraient en ce moment je les suis et je m’engage avec elles dans un long corridor. Soudain j’entends une grosse voix qui crie: «Hé! là-bas, avez-vous votre carte? Je ne devine pas tout d’abord que cette demande s’adresse à moi et la grosse voix devenue plus rogue reprend: «Avez-vous votre carte, répondez-donc, Madame, c’est à vous que je parle.
--Je croyais qu’une bibliothèque nationale c’était comme un musée national et qu’on pouvait y entrer sans formalités.
--C’est ce qui vous trompe. Il faut une carte personnelle. Que diable, on doit se conformer aux règlements.
Je cours encore.--De guerre lasse, je suis allée m’asseoir dans le joli square Louvois où j’ai contemplé tout à mon aise la belle fontaine d’un goût si pur de Visconti. Les quatre figures en bronze qui l’ornent sont de Klagmann. Elles représentent la Seine, la Loire, la Saône et la Garonne. Tout en regardant mélancoliquement l’eau tomber je pensais que ce joli square si plein de calme, de verdure et de fraîcheur occupe l’emplacement de la salle d’opéra, où fut assassiné le duc de Berry, le 13 février 1820. Tout change et se transforme, seul le souvenir et l’espérance subsistent. Le Souvenir qui est le passé et l’Espérance qui est l’avenir.--C’est donc avec le Souvenir que se pétrit l’histoire.
A onze heures et demie je sonnais de nouveau chez M. Feuardent auquel je remettais la lettre de mon digne ami. Les médailles demandées obligeaient M. Feuardent à quelques recherches, les désirait-on en or ou en argent...? encore une question à laquelle je ne pouvais répondre qu’après avoir écrit au pays. Je vis avec effroi que les choses ici ne marcheraient ni plus vite, ni plus facilement[11].
Il était midi passé quand je suis sortie. Après l’angelus le mouvement des omnibus se ralentit. Entre midi et une heure les cochers dînent, c’est un moment de repos. Bref, je n’ai pu revenir que par l’omnibus d’une heure pour le déjeuner de midi.
Voilà qui est décidé je n’accepterai plus de commissions pour personne à moins de les faire comme le curé de mon village les faisait il y a 40 ans. A cette époque il fut obligé d’aller à Paris; il ne fit pas son testament avant de partir, comme cela se pratiquait au commencement du siècle alors qu’on mettait 8 jours pour aller de Nantes à Paris, mais enfin il songea à son voyage plus d’un mois à l’avance, en parla, et ses paroissiens, mis au courant de ses projets, arrivèrent en foule pour le charger de leurs petites commissions--des commissions ridicules.--Que répondre, comment refuser à ses chères ouailles de rapporter aux unes des aiguilles perfectionnées, des flanelles _irrétrécissables_; aux autres une lampe carcel dernier genre, un pot de la fameuse pommade du Lion qui ferait pousser des cheveux sur un caillou, une marmite _otoclave_ qui cuit la soupe toute seule, etc., etc., et chacun d’ajouter: Je ne sais pas trop ce que cela coûte, je vous rembourserai au retour.--Le curé partit le porte-feuille plus bourré d’adresses que de billets de banque.
Deux personnes seulement avaient eu la délicatesse d’envelopper dans leur liste de commissions l’argent nécessaire pour les faire.
Le curé revient au bout de quelques jours; tous les intéressés se précipitent à la cure. Le pasteur a pris un air solennel. «Mes chers paroissiens, dit-il, je n’ai pu faire vos commissions sauf deux pourtant (les figures s’allongent), et j’en suis bien marri. Il faisait très chaud; en arrivant à l’hôtel, j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre, devant cette fenêtre se trouvait une table, j’y ai posé, pour les classer, tous les petits papiers ou vous aviez inscrit vos commissions, un coup de vent a passé soudain et toutes vos feuilles légères se sont envolées par la fenêtre, sauf, comme je vous l’ai dit, celles qui contenaient de l’argent.»
La seconde partie de la journée a été plus agréable, le jeudi est donc le jour hebdomadaire où ma cousine reçoit des visites l’après-midi et le soir ses amis à dîner.
Causeries très animées--mais vraiment ces Parisiens m’amusent: Ils sont extrêmement fiers de leur Paris, extrêmement fiers de l’habiter et les 3/4 le connaissent moins bien que les provinciaux.
L’ayant sans cesse sous la main ils pensent qu’ils auront le temps de le visiter quand ils voudront. Ils attendent les occasions qui ne viennent pas toujours, paraît-il. Les Parisiens ne sont donc pas curieux, moi qui les croyaient même badauds. J’ai connu jadis une dame qui refusa d’aller passer la Semaine Sainte à Rome, alors que les fêtes de Pâques avaient tant de solennité dans la capitale chrétienne, parce que c’était l’époque de sa grande lessive bi-annuelle, et qu’on dise après cela que les femmes sont frivoles et qu’elles ne savent pas s’occuper de leur maison. Cette dame est le modèle parfait de la femme de ménage et je la cite en exemple aux générations futures. Je connais à l’heure actuelle une autre dame qui a vécu 16 ans à Paris, deux expositions ont eu lieu pendant ce laps de temps. Et elle n’a même pas pris la peine d’y aller.--Et qu’on dise après cela que les femmes sont curieuses! On me demande mes impressions, on me questionne aimablement: Vous avez été à Montmartre? Oui: Vous avez visité l’hôtel de Ville? Oui: Vous vous êtes promenée dans les catacombes? Certainement et permettez que je vous le dise, il y a vraiment des gens qui ne sont pas dignes d’habiter Paris, puisqu’ils ne cherchent même pas à le connaître.
Ah! mais je compte bien quelque jour visiter l’Hôtel de Ville et l’église du Sacré-Cœur, quand elle sera plus avancée, quant à visiter les catacombes, j’en serais bien fâchée.
--C’est une des curiosités de votre capitale.
--Je le sais, mais si l’on pensait souvent à ce qu’il y a sous Paris on ne vivrait plus tranquille dessus.
--C’est un sol machiné.
--Oui à croire qu’il va s’effondrer--on ne marche que sur des abîmes, écoutez cela: Il y a donc d’abord les catacombes, excavations, immenses de plus de mille hectares, puis les égouts dont les principaux sont larges comme des rivières--les conduits d’eau propre qui alimentent les fontaines--les tuyaux du gaz, les fils du télégraphe et ceux du téléphone, les tubes pour les lettres. Maintenant on songe à creuser la voie des câbles électriques qui doivent fournir la lumière. Le gaz devient rococo et l’électricité s’apprête à user envers lui des procédés qu’il eut jadis pour l’huile.
--Vous discertez éloquemment..., et mon interlocutrice a continué d’un air sérieux et d’un ton grave:
--Je me demande ce que Paris deviendrait entre tous ces fluides, si ceux du ciel attirés par leurs semblables de la terre, essayaient de les rejoindre! Voyez-vous des nuages pleins de foudre crevant sur la grande ville, et atteignant ses foyers d’électricités! quelle commotion, quel cataclysme! et j’ajouterai que les électriciens, si sûrs cependant de leurs succès, n’aiment pas qu’on les questionne là-dessus. Est-ce que cela ne vous effraie pas, moi j’ai froid jusqu’au fond des moëlles.
--Je prends les choses moins au tragique, ai-je répondu, et je dois même vous prévenir que votre beau discours n’aurait rien changé à mes projets.»
RIGHT _Vendredi 25 Octobre 1889._
Le Mexique, la République Argentine, le Brésil, le Nicaragua, le Guatemala.--Républiques de l’Equateur, Dominicaine, du Salvador, la Bolivie, le royaume d’Hawaï.
Le petit chemin de fer Decauville qui parcourt environ une lieue de l’Esplanade des Invalides au palais des Machines est peut-être actuellement la ligne la plus fréquentée du monde entier puisqu’il transporte toute la journée dix mille voyageurs par heure.
Je commence à me reconnaître à l’Exposition et à en comprendre l’organisation. Le ticket donne certainement le droit d’entrer, mais il faut quand même avoir souvent la main à la poche pour pouvoir circuler partout. On paie pour voir l’Exposition des aquarellistes, celle des pastellistes, celle du globe terrestre. On paie pour voir le Pavillon de la mer, le panorama du Tout-Paris, l’exposition de la Compagnie Transatlantique, etc., etc.; enfin l’ascension complète de la fameuse tour coûte au minimum 5 francs chaque fois.
Ajoutons que lorsqu’on est fatigué les _pousse-pousse_ tentateurs vous prennent encore quelques francs, les théâtres et les restaurants aussi... et les souvenirs donc! On augmente chaque jour sa liste d’acquisitions.
Il ne faut pas oublier la famille, les amis, les serviteurs, tous ceux qui n’ont pu visiter cette grande exhibition universelle.
Je rapporte un stock de tours Eiffel sous toutes les formes.
On croirait que l’on doit trouver sous la main tous les moyens de réfection et qu’on ne doit manquer de rien, pas du tout les restaurants exotiques, les bouillons Duval, les comptoirs de dégustation, de pâtisserie, les bars, les brasseries, les cafés etc., sont assiégés il faut attendre et pour cela s’armer d’une robuste patience.
L’Exposition est vraiment une ville unique ayant des bureaux pour la poste, le télégraphe, le téléphone. Un service médical avec salle de secours pour les blessés et les indisposés; des cabinets de toilette et autres. Des salons de lecture et correspondance, des bureaux de change pour l’argent, des bureaux de police pour les réclamations, des bureaux de tabac, et le bureau des interprètes parlant toutes les langues.
Le Mexique