Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 22

Chapter 223,892 wordsPublic domain

Je lui répondis que si l'homme avoit demeuré dans cet état de perfection où le Créateur le mit d'abord, if n'auroit peut-être pas eu besoin d'une Révélation pour servir de régle à ses actions; mais depuis qu'il a perdu ce bonheur par sa propre faute, il est tellement gâté & enclin, à mal faire, qu'il a besoin non-seulement de Révélations, mais aussi des graces particuliéres du Créateur pour....

Alte-là, me dit-il, je vois que vous m'allez conter la Chûte de l'Homme, & toutes ses suites, comme la corruption de sa nature, le péché Originel, la Rédemption du Genre Humain, &c. Ce sera, si vous voulez, le sujet de notre conversation pour le reste de ce soir. Vos Théologiens, dit-il, ont bien raison de dire que ces Mistéres sont l'écueil de la Raison humaine; car assurément les lumiéres de la Raison son & du bon sens n'y comprennent rien. Mais avant d'entrer dans l'examen particulier de ces Articles, souffrez que je vous raconte une Fable que je tiens d'un Philosophe Arabe qui a beaucoup voyagé. Il disoit l'avoir faite pour donner à ses amis une Idée de la Mythologie d'une certaine nation qu'il avoit vûë.

_La Fable des Abeilles_.

Il y avoit autrefois, disoit-il, dans une Isle de l'Océan un grand & Puissant Roi, Souverain de toute cette Isle. Son pouvoir étoit si grand, que nul autre Roi ne l'égaloit en Puissance; & tous ses Sujets lui étoient si soûmis, qu'il n'avoit qu'à vouloir une chose pour qu'elle se fit: sa volonté étoit même tellement la régle de toutes leurs actions, qu'ils ne pouvoient faire que ce qu'il vouloit qu'ils fissent. Sa Bonté étoit aussi grande que sa Puissance, & la Sagesse aussi grande que l'une ou l'autre: En un mot, il possédoit au souverain degré toutes les perfections. Ce Roi avoit planté cette Isle, qu'il avoit trouvée deserte, l'avoit remplie d'Habitans & d'Animaux de toutes sortes, & l'avoit fait cultiver; en sorte qu'elle produisoit tout ce qui étoit nécessaire, soit pour l'entretien, soit pour l'agrément & le plaisir de tous les Habitans.

Le Palais du Roi étoit le plus grand & le plus magnifique qu'on puisse s'imaginer, & situé au milieu des plus beaux jardins qu'on ait jamais vûs. Ce Monarque qui s'entendoit parfaitement en tout, s'étoit formé un plan de ce que la Nature pouvoit produire de plus beau, & puis donna ordre que cela s'exécutât; ce qui fut fait sur le champ: car telle étoit l'étenduë de sa Puissance que toutes choses tant animées qu'inanimées se conformoient exactement à sa volonté, & se rangeoient d'abord à son ordre. Il y avoit encore des Parcs, des Prairies & des bois, tous d'une beauté admirable, & remplis de toutes sortes d'Animaux, d'Oiseaux & d'Insectes qu'on pourroit souhaiter, soit pour l'Usage, soit pour l'Agrément. J'aurois beaucoup de choses merveilleuses à dire si je voulois entrer dans le détail de ce qui regarde tous ces Animaux, &c. C'est pour cette raison que je me contenterai de vous conter ce que j'ai apris de plus remarquable touchant une seule espéce des Insectes; c'est des Abeilles.

Il y avoit dans cette Isle grande quantité d'Abeilles; & comme le soin du Roi s'étendoit à tout, il fit en sorte qu'il y eût abondance de fleurs par tout pour nourrir ces Abeilles. Mais il y avoit dans un coin d'un des Parterres du Jardin du Roi, une certaine espéce de fleurs ausquelles il défendit aux Abeilles de toucher: Non pas que ces fleurs fussent nuisibles aux Abeilles, ou que le Monarque s'en souciât plus que d'aucunes autres fleurs; mais parce qu'il vouloit, à ce qu'on m'a dit, éprouver leur obéïssance. Il arriva peu de tems après, que quelques-unes des Abeilles, oubliant l'ordre, ou s'en mettant peu en peine, s'en furent sucer de ces fleurs. Le Roi s'en aperçût d'abord, & en fut tellement irrité, qu'il résolut d'exterminer toutes les Abeilles qu'il y avoit dans l'Isle, jurant même, tant sa colere fut grande, qu'il n'en épargnerait pas une seule. Mais quelque-tems après, quand le fort de sa colere fut passé, il eût regret d'avoir passé une sentence si rigoureuse; & quelque reste de pitié pour ces pauvres Abeilles, engagea le Monarque, tout bon & miséricordieux, à chercher quelque expédient pour les tirer d'affaire.

Le Roi avoit un Fils unique qu'il aimoit infiniment plus que toutes les choses du monde; & il voulut que celui-ci fût le Médiateur pour faire la Paix entre lui & les Abeilles. Mais afin que cette Paix se pût faire d'une maniére convenable à la dignité du Roi, & sans blesser son honneur & sa justice, qui étoient intéressées à maintenir le serment qu'il avoit fait, il fallut que ce Fils bien-aimé portât toutes les peines dûës aux Abeilles, & pour cette fin qu'il devint Abeille lui-même. Cette métamorphose s'étant donc faite, le Fils s'alla rendre en forme d'Abeille dans une des plus méchantes ruches de toute l'Isle; où il eût beau conseiller aux autres Abeilles d'être plus circonspectes & de mieux observer les ordres du Roi; elles se mocquérent de lui, le maltraitérent & le piquérent tant qu'à la fin il en mourut. Et ce qu'il y eût de bien pis, il eût en même-tems à essuïer toute l'indignation & la colere du Roi son Pére, qui voulut venger sur lui la faute des Abeilles. Dès que ce Fils fut mort, il revint auprès de son Pére, & se mit à intercéder pour les pauvres Abeilles dont il avoit payé la dette & porté les peines. Ce qu'il continuë toûjours de faire, avec tant de succès, que le Roi a pitié de plusieurs de ces Abeilles, & leur pardonne leurs fautes, pourvû qu'elles s'attachent entiérement à son Fils, comme beaucoup de Ruches entiéres ont déja fait. On ne voit pas que ces Abeilles favorisées fassent plus de miel, ou soient plus à leur aise que les autres, mais la raison en est (à ce que leur enseignent certains Frêlons qui se sont introduits en grand nombre dans toutes ces Ruches) qu'elles sentiront mieux le bien qui leur en revient, après qu'elles seront mortes.

Ce sont ces Frêlons qui enseignent aux Abeilles qui les veulent écouter, toute cette Histoire, avec une infinité de circonstances qu'on n'a pas touchées ici. Dans les différentes Ruches même, & l'Histoire & les circonstances sont tellement variées, que les unes la reçoivent d'une maniére, les autres d'une autre, & quelques-unes n'en croyent rien du tout. Ces derniéres sont menacées par les Frêlons de punitions fort rigoureuses après leur mort: au lieu que les Abeilles qui suivent leurs avis doivent recevoir alors de grandes récompenses. Quand on leur dit qu'il est visible que toutes les Abeilles quand elles sont mortes tombent à terre & se consument, étant réduites en poudre, ou en bouë; ils répondent gravement, que c'est-là leurs corps seulement qui se consument; mais que leur Bourdonnement, qui est quelque chose de différent de ces corps, va joüir des récompenses, ou souffrir les peines dont ils les ont menacez. Car ils leur font accroire, que quand une Abeille qui a suivi les avis des Frêlons, & qui leur a donné la plus grande partie de son Miel, vient à mourir, son Bourdonnement va droit au Palais du Roi, & contribuë à remplir sa grande Sale d'Audience d'une Musique dont ce Monarque est fort charmé à ce qu'ils disent: Au lieu que le bourdonnement d'une Abeille qui se conduit d'une autre maniére, va après sa mort à une grande Voute sous terre, où il est tout transi de froid, & fait un bruit fort desagréable à cause des peines infinies qu'il y soufre. Il y a une infinité d'autres semblables chiméres que ces Frêlons ne cessent point d'inspirer aux pauvres Abeilles; car s'étant dispensez de travailler, & vivant sur le travail des Abeilles, toute leur occupation consiste à inventer de quoi faire peur aux Abeilles & les tenir dans la dépendance; ce qui leur reûssit si bien, qu'on voit une infinité de ces pauvres Insectes si occupées de l'apréhension de ce qui pourra arriver à leur bourdonnement après leur mort, qu'elles ne sauroient manger avec plaisir le Miel qu'elles ont fait, ni rien faire comme il faut pour le soûtien de leur vie. Et quand il se trouve des Abeilles, qui méprisant ces chiméres s'apliquent à leur travail, & ne prêtent point l'oreille aux Frêlons, ils excitent les autres Abeilles contre celles-là, & les font souvent tuër, ou pour le moins chasser hors de leur Ruche comme dangereuses & séditieuses. Il arrive souvent quand les Frêlons sont divisez entr'eux, que toutes les Abeilles d'une Ruche prennent parti de l'un ou de l'autre côté, & étant animées par les Frêlons, elles se jettent les unes sur les autres, avec tant de violence, que souvent on voit tuer la moitié des Abeilles d'une Ruche, à cause qu'elles n'avoient pas conçû les chiméres des Frêlons de la même maniére que les autres. Quelquefois même ces Frêlons engagent des Ruches entiéres à faire la guerre à d'autres Ruches, de maniére qu'on en voit quelquefois plusieurs milliers de tuées de part & d'autre, uniquement pour soûtenir de chaque côté les Chiméres de leurs Frêlons contre celles des autres. Les Abeilles s'exposent même pour la plûpart assez volontiers à cette tuërie, sur l'assurance que les Frêlons, tant de l'un parti que de l'autre, leur donnent, qu'elles rendent par-là un très-grand service au Roi, qui leur en sçaura gré, & admettra leur bourdonnement dans sa grande Sale, préférablement à celui de beaucoup d'autres. Car ils prétendent savoir les Ordres & la volonté du Roi beaucoup mieux que les autres Abeilles, à cause que certains Frêlons, disent-ils, qui ont vécu plusieurs Siécles avant eux, les ont apris de la propre bouche du Roi, & les leur ont transmis, en partie gravez sur des morceaux de cire, & en partie par les raports de leurs prédécesseurs. C'est sur ce fondement que les Frêlons usurpent tant d'autorité sur les Abeilles par toute l'Isle (car il y a des Frêlons qui se sont fourez, dans presque toutes les Ruches) & qu'ils étendent leur tyrannie jusqu'à rendre ces pauvres Insectes tout-à-fait misérables. Ils leur défendent de sucer sur de certains jours des fleurs dont ils leur permettent l'usage en d'autres jours; & leur défendent de travailler à faire leur Cire & Miel sur certains autres jours; à cause, disent-ils, que le Roi le veut ainsi.

Après qu'il eût fini sa Fable impertinente & ridicule, qui étoit beaucoup plus longue que je ne l'ai raportée, je lui dis que j'en voyais fort bien le but, mais que je lui en parlerois une autrefois; car il étoit alors trop tard & il falut nous séparer, pour nous aller coucher. Je songeai beaucoup cette nuit sur les moyens dont je me servirois pour ramener cet homme de ses égaremens; & je fis dans ma tête un plan dont j'espérois du succès. C'étois de commencer à la premiére conversation que nous aurions ensemble, en établissant l'existence d'un Dieu, Auteur & Créateur de toutes choses, & puis de cette grande vérité déduire les autres véritez principales de la Religion. Mais comme j'ai déja dit, Dieu dans sa sage Providence ne voulut point que mon projet s'exécutât; car quelque-tems après, ce pauvre homme portant avec un autre une grosse poutre, il tomba & en eût la tête écrasée; de maniére qu'il fut mort sans avoir le tems de se reconnoître. Ce que je regardai comme une juste punition du Ciel, à cause qu'il avoit fait un si mauvais usage de son esprit & de son savoir. J'eus soin même de faire remarquer cela à d'autres Libertins comme lui; mais ils ne firent que se moquer de moi.

Il y avoit au reste, quatorze ou quinze ans que j'étois à Sercelli, lors-qu'un jour, étant occupé à radouber un Navire, je découvris un endroit vers le milieu, & à deux piez de la quille, qui étoit fort ébranlé; la piéce qu'il faloit-là devoit être considérable. Je fus obligé, pour faire l'ouvrage bon & de durée, d'entrer dans le Vaisseau, où il étoit resté une quantité de gros cailloux, dont on se sert, aussi-bien que de gravier, pour lester les Navires. En remuant ces pesants fardeaux qui m'embarassoient, j'allai découvrir un paquet plus gros que les deux poings, roulé en long, & lié à l'entour d'une ficelle. La peur que j'eus qu'on n'aperçût que j'avois trouvé quelque chose, me le fit cacher au plûtôt dans mes chausses: à midi après avoir mangé, je m'écartai pour examiner ce que c'étoit. La premiére envelope consistoit en un mouchoir de toile peinte; là-dedans il y avoit un canon de bas de foye, & dans ce canon un chausson bleu, où il y avoit une bourse qui contenoit trois cens quatre-vingt-cinq belles & bonnes Guinées. Mon premier soin fut de bien cacher mon trésor dans un lieu sûr où personne ne s'aviseroit de l'aller chercher: & nonobstant la grande joïe que j'en eûs, je me gardai bien de faire paroître dans aucune occasion que je fusse plus riche d'un sol qu'auparavant.

Environ six mois après, le Consul Anglois, qui se tenoit à Alger, ayant des affaires dans notre Ville, vint avec deux autres jeunes Messieurs pour voir si on bâtissoit quelques Vaisseaux. Un de mes Camarades ayant justement dans ces entrefaites, besoin d'aide pour remuër un mât auquel il travailloit, il m'apella pour lui prêter la main: Monsieur Elliot qui m'entendit nommer Massé, s'aprocha de moi, & me demanda d'où j'étois. Je répondis à sa demande. J'ai un de mes bons Amis, Marchand de soye à Londres, reprit-il, qui est aussi du même endroit & qui s'apelle Jean Massé. Je sçai bien, lui repartis-je, que j'ai laissé un Frére qui se nommoit aussi Jean, qui étoit de six ans plus jeune que moi, mais comme il y a autour de cinquante ans de cela, & que je n'ai point reçû de nouvelles du depuis de chez nous, comme ils n'en ont vrai-semblablement point eu des miennes, il est impossible que je puisse rien dire de cela avec certitude. Ce que vous me dites, interrompit le Consul, me fait croire que vous êtes Fréres, car celui dont je parle doit avoir environ soixante ans, & il m'a souvent entretenu d'un Frére qu'il regrétoit beaucoup, & qu'il croyoit être péri il y a long-tems. Là-dessus il falut que je lui disse en peu de mots par quelle fatalité j'étois devenu Esclave en Afrique; après-quoi il s'offrit d'en écrire à mon Frére, afin qu'il cherchât un expédient pour me faire sortir de-là sur mes vieux jours. Je lui déclarai alors en confidence que j'avois de l'argent. Si cela est, me dit-il, je trouverai bien les moyens de vous relâcher; mais il n'en faut faire aucun semblant, laissez-moi gouverner tout cela, & ne vous mêlez de rien: Adieu. Je lui baisai les mains, & me recommandai à ses bonnes graces.

Un mois après, je fus tout étonné lorsque mon Maître me fit apeller, & m'ayant pris par la main, me dit: Je suis ravi, mon Ami, de ce que vous allez retourner dans votre Patrie. Monsieur Elliot a traité pour votre rançon avec moi; allez le joindre à Alger: Je vous souhaite un heureux voyage. A ces mots je l'embrassai, & le remerciai de ses bontez, & des égards qu'il avoit eu pour moi, depuis le jour de mon arrivée, jusqu'au moment de ma sortie. Nous pleurâmes l'un & l'autre comme si nous avions été proches Parens. De-là j'allai prendre congé de mes Camarades, & me transportai ensuite à Alger. Le Consul me reçût de la maniére du monde la plus honnête. Je lui contai trente-cinq Guinées, qu'il me dit que ma liberté lui devoit couter: ce qui n'étoit à la vérité rien, mais on avoit eu égard à son crédit & à mon âge.

CHAPITRE XVI.

_Contenant la suite des Avantures de Pierre Heudde, dont il est parlé dans le II. Chap. & l'arrivée de l'Auteur à Londres, &c._

Je restai plus d'un mois à Alger, avant que de m'embarquer pour Londres. Pendant cet intervale de tems il arriva qu'un Pirate Turc amena à Alger une Galére Françoise. Monsieur Elliot se fit d'abord donner la liste de son équipage, afin de voir si dans le nombre de ses Forçats, il n'y en auroit point, dont le nom lui fût connu, & qui fût de sa Patrie. Il en fit la Lecture en ma présence, & parut étonné d'y trouver le nom d'un homme, qu'il avoit connu à Londres assez particuliérement. Celui de Pierre Heudde, ne me donna pas moins de surprise: il le remarqua, & m'en demanda la raison. Sa curiosité m'engagea à lui en faire l'Histoire; en suite de quoi nous nous transportâmes ensemble au lieu où l'on avoit renfermé ces Galériens. Aussi-tôt que nous y fûmes arrivez il s'informa de son homme, & moi je m'apliquai à chercher le mien. Celui qu'il desiroit de voir étoit été blessé dans le Combat, & étoit expiré il n'y avoit qu'un quart d'heure: l'autre se trouva dans l'instant. Vous apellez-vous Pierre Heudde? lui demandai-je. Oüi me répondit-il. Ne vous ai-je jamais vû à Lisbonne, continuai-je? Cela pourroit être, repartit-il, mais il faudroit qu'il y eut bien du tems. Cela est vrai, repris-je, puisque c'étoit, si je ne trompe, en 1643. ou 44. Il y avoit alors-là un certain Facteur nommé van Dyk, l'avez-vous connu? Vous pâlissez, il n'y a point de danger ici pour vous. Assurément, il faut avouër que vous lui joüâtes un vilain tour. Je ne sçaurois le nier, dit le Forçat, c'étoit moi-même, qui lui enlevai une somme de trois cens Ducats. Je demande pardon à Dieu de cet énorme péché, & des autres que j'ai faits; J'en ai été suffisamment châtié en ce monde-ci, j'espére qu'il me sera miséricorde dans l'autre. C'est parler en Chrétien, lui dis-je, & vous êtes heureux de ce que la Providence vous fait la grace d'être rependant de vos fautes. Mais, dites-moi, je vous prie, poursuivis-je, pourquoi, & quand vous avez été condamné aux Galéres? Le Souvenir m'en fait frémir, Monsieur, me répondit-il, & je voudrois que vous m'exemptassiez d'un recit si peu édifiant, & qui ne peut que renouveller mon chagrin. Nous le loüâmes des bons sentimens où il étoit; ensuite j'insistai sur ma demande, où je fus soûtenu par Monsieur le Consul; de sorte que l'ayant persuadé: Hé bien, Messieurs, je vous contenterai, reprit-il, tant pour vous donner des marques de mon obéïssance, que pour souscrire à la juste punition de mes crimes.

Après le vol que j'eus fait à Mr. van Dyk, je m'embarquai pour Nantes, ou sous le Nom de Vander Stel, & Neveu d'un fameux Marchand de Vin de Rotterdam, je fis d'abord connoissance avec tout ce qu'il y avoit-là de Négocians Hollandois. Je ne sçaurois dire les caresses que ces bonnes gens me firent; à peine se passoit-il un jour que je ne fusse invité, chez l'un ou chez l'autre, à des repas magnifiques. Dans ces entrefaites il arriva-là un Intendant de Languedoc, qui avoit des habitudes avec plusieurs de ces Messieurs chez qui je fréquentois; cela me donna occasion de faire connoissance avec lui: il me voyoit volontiers; & comme il étoit amateur du jeu, il fut ravi de m'y trouver de la disposition. Quelquefois nous jouïons une partie aux Echets, nous passions des après-dînées entiéres au Piquet; mais toûjours sans nous faire grand mal, de part ni d'autre. Enfin, l'étant un jour allé voir, j'eus le bonheur de le trouver seul dans sa chambre, où il s'impatientoit, de n'avoir Personne avec qui il pût passer le tems. Il fit aporter des Cartes, & nous nous mîmes à jouër une partie d'Ombre. Il étoit fort à ce jeu-là, mais je le surpassois en finesse. Quelque dessein qu'il eût, il est sûr qu'il m'excitoit plus à boire que de coutume; j'étois ravi de cela, parce que je me doutois bien qu'une grande quantité de Vin l'empêcheroit de découvrir si-tôt ma tromperie. En effet, je lui emportai cinquante pistoles en moins de quatre heures de tems. Il en parut étonné, & me demanda sa revanche au Lansquenet: c'étoit justement-là où je l'attendois. Je fis pourtant semblant de n'être pas fort versé à ce jeu-là, & lui dis qu'à moins que la fortune ne m'en voulût comme au précedent, il étoit impossible que je ne perdisse jusqu'à mes chausses. Ici ma partie commença à s'échaufer plus que jamais. Nous jouïons gros; & quoique je me laissasse gagner de fois à autre, afin de ne le pas rebuter, environ le minuit que nous nous quittâmes, je lui avois gagné plus de trois mille écus, qu'il me compta deux jours après en belles & bonnes espéces. Ce coup-là me mit merveilleusement bien dans mes affaires. Je cousai cinq cens Ducats sur une bande de chamois, dont je me fis une ceinture, que je portois sous ma chemise, & l'Intendant étant parti d'un côté, je pris la route d'Avignon de l'autre. En chemin faisant je m'accommodai d'un Valet, & repris mon ancien nom de Heudde.

La dépense que je faisois dans ce nouveau séjour, ne faisoit douter à personne que je n'apartinsse à des gens de la premiére volée. Je ne faisois aucun scrupule de m'introduire dans les meilleures Compagnies, & on se faisoit un plaisir de m'y recevoir. Au bout de quinze jours ou trois semaines il m'arriva casuellement de rencontrer dans la ruë une Fille d'autour de vingt ans, qui étoit bien la plus excellente beauté que j'eusse vû de ma vie. Je la laissai passer, & lorsqu'elle fut à un cinquantaine de pas de moi, je me retournai, & la suivis de loin, jusques à ce qu'elle entra dans une Maison. Là-dessus je donnai ordre à mon Valet de s'informer sous main si c'étoit-là le lieu de sa demeure, & ce que faisoient ses parens. Il me vint rendre compte de tout, & m'aprit que son Pére étoit Juif, & Marchand Joüaillier, qui faisoit de grosses affaires. Dès le lendemain je m'en allai le trouver, sous prétexte que je voulois acheter un petit Diamant de vingt-cinq ou trente pistoles; & pour lier un plus étroit commerce avec lui, je lui dis mon nom, & le lieu de ma naissance. J'ajoûtai à cela que je connoissois plusieurs Juifs à Amsterdam: je lui en nommai même quelques-uns, qui ne lui étoient pas inconnus; enfin je n'oubliai rien de tout ce que je crus capable de le porter à me donner entrée dans sa maison, sans lui parler, ni de femme, ni de fille. Cette premiére visite me réüssit si bien, que je hasardai d'en tenter une seconde. J'achetai efectivement une Bague, sur laquelle cet Usurier devoit au moins gagner un tiers, mais ce n'étoit pas une affaire. L'espérance d'un gain plus considérable le porta à m'inviter de l'aller voir souvent; je profitai de sa Civilité, je me mis aussi sur le pié de le traiter de tems en tems dans mon hôtellerie.

Tout alloit le mieux du monde; mais je ne voyois pas que cela avançât mon dessein, ainsi je conclus qu'il m'y falloit prendre d'un autre biais. Comme je méditois là-dessus, il arriva heureusement qu'à notre premiére entrevûë, il se trouva accompagné d'un autre Juif. Je les jettai insensiblement sur la différence des Religions; ce qui nous engagea dans une dispute. Je fis semblant d'avoir ignoré jusqu'alors la force de leurs argumens, & la foiblesse des nôtres, à l'égard du Messie. L'espérance de faire un Prosélite les fit aisément consentir à nous voir le plus souvent qu'il se pourroit, afin d'avoir occasion de traiter cette matiére à fond. Là-dessus je leur demandai d'assister à leur Culte public; ils m'ouvrirent leur Sinagoge avec joye; je me fis instruire dans leur Religion, & enfin, convaincu de mes erreurs, par la Vérité de leurs principes, on me circoncit, & je devins Juif. Aussi-tôt que cela fut terminé, je fus solennellement initié dans tous leurs Mistéres; j'avois entrée par tout, & le Sexe, qui me regardoit comme un Saint, me faisoit part, à l'exemple des hommes, de ses caresses & de ses honnêtetez. De mon côté, il n'y avoit complaisance, dont je n'usasse à leur égard; sur tout, j'avois des déférences respectueuses pour la belle Juive, qui ne lui étoient pas desagréables. Je me mis, outre cela, sur le pied de lui faire souvent de petits présens, qu'elle recevoit avec plaisir, & que sa Mére ne dédaignoit pas. Il n'y avoit que le Pére, qui ayant de grands biens à donner à cette Fille unique, & qui ne laissoit pas d'être avare pour cela, ne regardoit pas ce petit commerce de trop bon œil.