Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 20

Chapter 203,898 wordsPublic domain

Six mois se passérent sans que je visse le Moine plus de trois ou quatre fois: ce m'étoit une mortification insuportable, de maniére que m'ayant fait un jour ouverture d'un Voyage, qu'il étoit sur le point de faire à Goa, je m'informai de la route qu'il devoit prendre, & sans en rien dire à personne, je partis deux jours avant lui, & l'allai attendre à quinze lieuës de chez nous. Le bon homme fut ravi de me voir, mais lorsque je lui eus dit ce qui m'avoit porté à le joindre, peu s'en falut qu'il ne refusât de me recevoir en sa compagnie, à cause des conséquences. Je fus obligé de l'assurer par serment que je soûtiendrois par tout, comme cela étoit véritable, qu'il n'avoit eu aucune part à cette escapade, & qu'au péril de ma vie, je tâcherois toûjours de l'en disculper.

Quand nous fûmes arrivez ici, je le priai de me trouver quelqu'un chez qui je pusse demeurer en qualité de Domestique. Il ne falut pas beaucoup de tems au Pére du Bourg à me procurer la condition que je demandois: il me plaça chez un certain Mr. Pelciano, Médecin Portugais, qu'il connoissoit particuliérement. Cet honnête homme qui avoit beaucoup de considération pour moi, prit tant de soin de m'apprendre sa Langue, que nonobstant mes occupations ordinaires, je ne laissai pas de la parler en fort peu de tems. Il se faisoit aussi un plaisir singulier de m'instruire dans sa Croyance; mais comme il biaisoit moins que le Jésuite, je fus rebuté de bien des choses, ou parce qu'elles me paroissoient ridicules, ou à cause qu'elles me sembloient renfermer une manifeste contradiction. J'avois de même de la peine à concilier votre Chronologie, qui borne la naissance du Monde à un terme d'environ six mille ans, avec la nôtre & celle des Indiens, qui l'étendent avec beaucoup de vrai-semblance, jusqu'à une distance presque infinie. Outre cela, je me trouvai extrêmement embarassé à me déterminer sur le choix que je devois faire de l'une ou de l'autre Secte, lorsque j'apris que les Chrétiens, aussi bien que les autres, sont divisez en un nombre de Sociétez, qui différent assez dans leurs Sentimens pour causer entr'eux une haine irréconciliable, & pour se damner réciproquement. Et que même dans chacune de ces Compagnies, il se trouve je ne sai combien de sortes d'Opinions différentes. Mon Maître, auquel je proposois mes doutes, & qui employoit toute sa réthorique pour me les éclaircir, prétendoit que je préférasse la Religion Romaine à toutes les autres, parce qu'aparemment c'étoit celle qu'il professoit. Mais étant choqué des Superstitions ridicules qui me paroissoient obséder ceux qui sont de cette Communion, je le priai instamment de me dire en conscience ce qu'il me conseilloit de faire.

Hé bien, mon enfant, me dit-il, restez ce que vous êtes; sinon, jettez-vous du côté où vous trouverez le plus d'avantage. Je ne veux point me servir de l'autorité de Polibe, très-fameux Historien, environ deux cens ans avant Christ, qui prétendoit, comme il s'en explique dans son sixiéme Livre, _que les Dieux aussi-bien que les châtimens & les récompenses après cette vie, ne sont que des productions chimériques des Anciens, lesquelles seroient fort inutiles, si l'on pouvoit former une République qui ne fut composée que d'hommes sages: mais puisqu'il n'y a point d'Etat dont le Peuple ne soit déréglé & méchant, il faut se servir pour le réprimer, des terreurs paniques de l'autre monde, les admettre, les croire, & s'y conformer entiérement, sous peine de passer pour téméraire & privé de l'usage de la raison_. Ce grand Homme étoit Payen, il n'est pas juste de le citer parmi nous sur un fait de cette conséquence: Ainsi il suffira de vous dire que c'est la Maxime des Grands aussi-bien que des Savans, de s'accommoder aux tems & aux conjonctures. Il est indifférent dans quelle Eglise & avec quels Peuples on adore Dieu, moyennant qu'on le serve avec respect & vénération. Lui seul est le Pére commun de tous les hommes, il veut leur accorder à tous le Salut. Ce n'est ni le nom de Catholique, de Calviniste, de Luthérien, ou d'Anabaptiste, qui sauve les gens, c'est la foi & les bonnes œuvres. Celui qui vit bien, est agréable à Dieu, en quelque endroit qu'il se trouve: la Providence qui sonde les cœurs & les reins, sait fort bien distinguer un fidéle de cent mille impies & scélérats. La plûpart des différens qui divisent les hommes au sujet de la Religion, ne sont pas aussi essentiels que le prétendent les Ecclésiastiques; il est souvent indifférent de les admettre ou de les rejetter; & s'il y en a quelques-uns de conséquence, il est toûjours sûr que personne ne voit notre intérieur: il est aisé de marcher avec des Sots, & d'imiter même leurs grimaces extérieures, sans participer à leurs sentimens ridicules. Le Culte n'est plus attaché à un endroit particulier, ce n'est plus sur une Montagne ou dans Jerusalem que l'on adore: Dieu ne se paye plus de sang de Genisse, ou de contorsions de corps; mon fils, nous crie-t-il, donne-moi ton cœur. Cela me paroît fort raisonnable, lui répondis-je, je vous remercie très-humblement de votre conseil; & suivant ces Principes, je me contenterai de conserver le titre de Chrétien, sans m'attacher positivement à aucune Secte. Depuis ce tems-là, continua le Chinois, j'assistai dans les Voyages que je fis avec Monsieur Pelciano, à tous les Services Divins, sans aucun scrupule, & sans donner aucun scandale à qui que ce soit.

Mais pourquoi avez-vous donc été mis ici, repris-je? Je n'en sai de bonne foi rien, me répondit-il, à moins que ce ne soit pour avoir peut-être parlé un peu trop librement du Mistére de l'Incarnation: car il me souvient fort bien que je m'étois entretenu de cette matiére publiquement trois ou quatre jours avant mon emprisonnement. Cependant c'est un article dont je ne me tairai jamais; car encore que je me dise Chrétien, & que je le sois en effet, je ne prétens pas que ce soit au préjudice de l'Auteur de toutes choses: Jesus-Christ lui-même, s'il étoit ici, me le défendroit. Quelque grand Homme qu'ait été ce Divin Prophète, il suffit de le croire Fils de Dieu par excellence, & c'est lui faire une injure de l'imaginer capable de s'attribuër ce titre par nature. On peut dire de même qu'il est véritablement notre Médiateur, parce qu'il nous a indiqué la voye du Salut, & les moyens d'en tenir la route. Sa Moral est incontestablement pure, sa Vie sainte, & ses Enseignemens divins; il en a confirmé la vérité par sa Mort. Mais qu'il soit Dieu tout-puissant & éternel, la même essence que le Pére, & cependant personnellement distincte de lui, & engendré de toute éternité, conçû immédiatement du Saint-Esprit, ou de Dieu lui-même, & né d'une Vierge immaculée, c'est ce qu'il n'a pas prétendu, & que d'autres lui font dire avec la plus grande injustice du monde. Il est bien vrai, à ce que m'a dit cent fois mon Maître, que l'Ecriture introduit Dieu, disant en parlant à lui: Tu es, mon Fils; mais il y ajoûte incontinent après: je t'ai aujourd'hui engendré. Et pour le terme de Vierge, il est sûr qu'il signifie aussi jeune femme, dans la Langue originale. Outre qu'il y a bien des gens qui prétendent que c'est tirer le Texte par les cheveux que de vouloir aproprier ces Passages à Jesus-Christ.

Enfin, il faut que je vous dise que les Miracles mêmes, que l'on attribuë à ce grand Personnage, ne se doivent point entendre à la lettre, mais dans un sens impropre & figuré, comme on entend aussi toutes les Paraboles de l'Evangile. C'est ainsi, par exemple, que la Tentation, qui paroît ridicule & impossible si on la veut prendre au pied de la lettre, ne veut rien dire, sinon, que les Rois & les Princes des Peuples, qui sont élevez comme des montagnes au-dessus des autres mortels, les Ecclésiastiques, ces Directeurs des consciences, qui prêchent dans les Temples, & sacrifient sur les Autels, aussi-bien que les pauvres Idiots que renferment les Deserts, ne sont non plus exempts des épreuves & des tentations les uns que les autres; mais qu'il n'y a rien qui doive être capable de les détourner de leur devoir, & de les empêcher de rendre leurs hommages au Monarque du Ciel & de la Terre. Le Démoniaque est un pécheur repentant; & les Pourceaux, dans lesquels on envoye les Démons qui les possédent, sont des misérables abandonnez à toutes sortes de foüillures, & abîmez dans les vices. La foi d'un fidéle paroît par l'exemple de Pierre, quand il marche sur les eaux; son incrédulité, lorsqu'il y enfonce: sa vertu, à vouloir suivre son Maître dans les dangers les plus évidens, & son infirmité à le renier au moment qu'une simple femmelette l'accuse d'être de sa troupe, lorsqu'il est entre les mains de ses ennemis. En un mot, tous les événemens extraordinaires, les guérisons de boiteux, de manchots, d'aveugles, de paralitiques & autres incommoditez semblables, aussi-bien que la résurrection des morts, dont l'histoire de la vie de Christ fait mention, se doivent entendre spirituellement; car alors il n'y a aucune difficulté à expliquer l'Ecriture, & ceux ausquels elle paroît ridicule ou mistérieuse, la trouveront intelligible & aisée: comme l'est aussi le Vieux Testament dès qu'on se met sur le pied de ne le considérer que comme un composé d'Emblêmes, d'Allégories, de Métaphores, d'Hiperboles, de faits tipiques & de Comparaisons, inventées pour la consolation & l'instruction des enfans de Dieu.

Ce que vous m'avez dit-là, interrompis-je, seroit capable de nous fournir de matiére pendant bien du tems, mais je croi que cela seroit fort inutile. Tout ce que je puis vous y répondre, c'est que le Jésuite Du Bourg est un fin Politique, votre Maître un Portugais Juif; & pour vous, je vous considére comme un Volontaire, ou une personne libre, & non pas comme un Soldat enrôlé. Tant qu'un homme ne s'est point engagé à un Capitaine, il lui est permis d'aller servir où il veut, sans que personne y trouve à redire; mais du moment qu'il est enrôlé, il ne sauroit quitter sa Compagnie sans la permission de son Chef; s'il deserte, il est coupable, & on le punit selon les Loix. Vous vous dites Chrétien, quoi-qu'il s'en faille beaucoup que vous ne le soyez, tant que vous n'aurez point fait abjuration du Paganisme, & embrassé le Parti que vous voudrez choisir parmi les Chrétiens; vous n'êtes à proprement parler sujet à aucune censure, & je me persuade que si ceux qui vous détiennent ici vous connoissoient, vous n'y resteriez pas long-tems. Dans le fond vous n'êtes point de leur Jurisdiction, & il y a en cette Ville liberté toute entiére pour toutes sortes de Nations. Remontrez cela à votre Juge lorsque vous comparoîtrez devant lui, en y ajoûtant pourtant que vous êtes Chinois, & sans faire mention du Christianisme, je ne doute pas que vous ne vous en trouviez bien, & que vous n'en soyez quitte pour une correction, que vous avez assez bien méritée.

Si jamais je sors d'entre leurs pattes, reprit-il, je vous assure que je n'y retomberai jamais: j'ai, Dieu merci, de quoi vivre chez moi, je puis fort bien y demeurer, de la maniére que je me le propose: & quand même nos affaires domestiques ne m'y donneroient point d'occupation, tant que mon Pére sera en vie, j'ai dequoi passer mon tems à faire des Lunettes d'Aproche & des Microscopes.

Comment Microscopes, lui dis-je, où avez-vous pris cette Science? Chez Monsieur Pelciano, reprit-il, qui est un des habiles hommes dans cet Art, qu'il y ait dans toutes les Indes. Le Pére Du Bourg s'en mêle aussi, & il prétend même y exceller, mais au fond il ne fait rien qui vaille. Les Microscopes que je fais grossissent d'une maniére inconcevable, ils font paroître un grain de Sable de la grosseur d'un œuf d'Autruche, une mouche semble de la grandeur d'un Eléphant, & les corps les plus imperceptibles à la vûë, se découvrent par-là distinctement à nos yeux. Ce que j'ai admiré cent fois, c'est de voir à l'aide de ce petit instrument, que nos corps sont couverts d'écailles, arrangées les unes sur les autres, comme sur le dos d'une carpe. Aussi mon Maître tient pour maxime, que l'air que nous respirons est une eau subtile qui ne différe que du plus au moins de celle des poissons: & je crois même que notre air grossier est composé de parties beaucoup plus grosses à proportion de la matiére subtile, que ne sauroient être celles de l'eau à leur égard. Cette pensée est apuyée sur les expériences que je lui en ai vû faire plusieurs fois, & que vous ne ferez peut-être pas fâché de savoir.

Il prend deux bouteilles, l'une pleine d'eau, où il y a mis quelque petits poissons: l'autre d'air grossier, où il y a des Oiseaux, des Souris & des Rats, des Ecureuils, ou autres semblables Animaux, puis il pompe l'eau de l'une, & l'air de l'autre. En observant alors avec de certaines lunettes de figure à peu près hiperbolique, on voit qu'il y a moins de différence entre les parties d'eau qui sortent de l'une, & les parties d'air qui y restent, qu'il n'y en a dans l'autre, entre les particules de l'air & les parcelles de la matiére subtile: à quoi l'on peut ajoûter que les poissons vivent plus long-tems dans l'un, que ces petits Animaux dans l'autre. Mais ces sortes de lunettes sont difficiles à construire; du moins je n'ai pû encore jusqu'à présent y réüssir comme il faut. A cela j'ai ouï objecter, qu'ayant mis dans trois vases différens, fermez hermétiquement, & remplis, le premier d'eau, le second d'air, & le troisiéme de matiére subtile; par exemple un moineau en vie, on a toûjours remarqué que la chair de cet animal a été corrompuë au bout de quelques jours dans le premier, au lieu que dans les autres il n'y est pas arrivé la moindre altération au bout de plusieurs années. D'où il semble suivre que les parties d'eau doivent être plus grossiéres & plus éficaces que celles de l'air, puis qu'autrement cela dévroit aller par dégrez, c'est à dire que si l'eau corrompt les viandes dans huit jours, l'air le dévroit faire dans seize, & la matiére subtile dans vingt-quatre, en suposant leurs diférences égales; au lieu que l'on trouve que l'eau seule est capable de cette opération. Mais il y a aparence que la grosseur des parties a moins de part à cette dissolution, que la figure & l'agitation dans l'agent d'un côté, & l'arrengement de ces mêmes parties dans le patient de l'autre; puisqu'il se trouve des corps, comme le bois de chêne, qui se conservent bien plus long-tems dans l'eau, qu'à l'air; & que le feu au contraire, dissout un Frêne en un jour: où l'eau ne le sauroit faire en un siécle.

Cela est curieux, repris-je, mais sçavez-vous de quel sentiment est votre Docteur, par raport à la production des Animaux? Il croit, me répondit-il, qu'il n'y en a point d'autre que celle qui se fait par la génération, quelque raison qu'on puisse inventer en faveur de l'opinion contraire. Car pour ce que l'on alégue des fruits au dedans desquels on trouve des vers, sans qu'il paroisse par aucun indice qu'ils y soient entrez par dehors, cela n'aporte aucune difficulté. Pour s'en éclaircir, il faut remarquer que les mouches & semblables insectes se fourrent ordinairement dans les ouvertures qu'ils trouvent aux arbres & aux plantes, tant pour se mettre à l'abri des injures de l'air, que pour y trouver de quoi se nourrir lorsqu'ils sont en sève: de sorte que s'il arrive que les œufs de cette vermine se trouvent à l'endroit où il se doit former un fruit, celui qui en est le plus près étant environné de la premiére goute de l'humeur qui en sort pour sa formation, y reste renfermé, & y vit, jusques à ce que le fruit soit meur, ou tant qu'il y trouve de quoi se substenter; & lors que la provision a fini, il perce l'obstacle qui l'arrête & s'en va. Pour apuyer ce sentiment d'une preuve incontestable, on n'a qu'à jetter les yeux sur une noix-gale, & examiner avec soin sa production, on verra quelque chose de surprenant.

La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez, poursuivit-il, une espéce de petites pommes, qui croissent aux feuilles des chênes, de cette maniére. Il y a de certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs œufs délicats sur le côté inférieur des feuilles de ces grands arbres, de peur qu'ils ne soient brûlez par l'ardeur du Soleil: aussi-tôt que ces petits Animaux sont éclos, ils s'apliquent à brouter la couverture qui leur fait ombre, & à en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort en assez grande quantité. S'il arrive alors à une de ces bestioles de se trouver environnée d'une goute qui ait assez de consistance, elle y reste pendant que cette goute se fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un œuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit nécessaire de le croire, à cause des fâcheuses conséquences, qui pouroient aisément porter à donner lieu au plus, lorsque l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucréce, le Soleil & la Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception, ce qui seroit injurieux à Dieu.

Trois semaines après mon emprisonnement je fus mené au Saint Office. Mon Juge s'étant informé du lieu de ma naissance, de mon âge, & de ma Religion, à quoi je répondis fur le champ, me conjura de déclarer moi-même le sujet de ma détention, puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer promptement d'affaire: prétendant sans doute, qu'il en faut agir à l'égard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu, c'est-à-dire de confesser soi-même ses fautes, afin d'obtenir miséricorde. Je lui protestai de n'avoir rien fait, ni rien dit, que je me dûsse reprocher, & à quoi personne pût légitimement trouver à redire: que Dieu étoit témoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit être qu'un mal-intentionné, & peut être jaloux de ce que je faisois bien mes affaires, qui m'avoit joué le mauvais tour de m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis. Enfin, je lui fis comprendre que j'espérois beaucoup de sa bonté, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit bien-tôt convaincu de la vérité de ce que je lui disois.

Quinze jours après la même chose m'arriva, & ainsi jusques à sept fois, après-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je n'avois pas voulu confesser moi-même la vérité des crimes que j'avois commis, par où j'aurois recouvré ma liberté, on alloit m'en faire la déclaration. A même tems le Sécrétaire lût les dépositions, qui consistoient en ce que j'avois parlé avec mépris des Images des Saints, du Crucifix, du Purgatoire, & de l'infaillibilité du Saint Office. Que dites-vous de cela, dit le Juge? J'avouë, répondis-je, que voyant le déréglement de la plûpart des Habitans de cette Ville, je n'ai pas pû m'empêcher de dire en plusieurs endroits, que j'étois surpris de voir que des gens, qui auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait souvent d'une maniére abjecte, sans faire une profonde révérence, ou négliger un seul jour de se prosterner vingt fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule de se veautrer dans l'ordure des plus infâmes vices qui se peuvent commettre dans une Société d'Hommes raisonnables. Il est vrai encore que j'ai parlé du Purgatoire comme d'un lieu que je ne croirois pas fort nécessaire, puisqu'il suffit à un Chrétien d'être persuadé que le Sang du Sauveur le nettoye de tous ses péchez. Et pour ce qui est de l'Infaillibilité, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se puisse légitimement atribuër qu'à Dieu seul, tous les hommes étant pécheurs, suivant plusieurs passages formels de la Sainte Ecriture. J'avouë, dis-je, avoir tenu un pareil langage; mais Dieu fait que ce n'a été que dans la vûë de rendre gloire à son nom, & par des mouvemens d'horreur que j'avois de voir tant de libertinage, là où l'on prétend que la piété & la sainteté régnent dans un degré fort éminent, sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion, ni le Saint Office. Vous vous émancipez trop, mon ami, repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confessé tout cela dès d'abord il ne vous en auroit pas été pire, quoique vous n'eussiez pas laissé d'être coupable. Cependant le Sécrétaire, qui avoit écrit mon aveu comme une déposition dans les formes, me commanda de la signer. Là-dessus on me fit mon procès: je fus condamné aux Galéres pour ma vie, & tous mes biens confisquez.

Nous étions autour de cent cinquante malheureux, qui sortîmes le huitiéme de Janvier 1670. de ce redoutable lieu, les uns pour être exilez, comme le fut notre Chinois: quelques-uns devoient être foüettez: il y en eut aussi trois de brûlez tous vifs, parce qu'ils avoient été accusez de Magie, & entre autres un pauvre vieillard de quatre-vingt-trois ans, que deux différens Ordres de Moines avoient privé d'un héritage fort considérable, en extorquant du Frére de ce malheureux qui avoit de grands biens, un Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce qu'il laisseroit après sa mort, sous prétexte de tirer son ame au plûtôt du Purgatoire. Ce procédé injuste avoit si fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas pû s'empêcher d'en témoigner son chagrin; & de jetter feu & flâmes contre des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur quoi ils lui avoient imposé des faits dignes du feu, & n'avoient point cessé de le poursuivre qu'ils ne l'eussent vu en cendres.

CHAPITRE XV.

_Du départ de l'Auteur pour Lisbonne, comment il fut pris & mené en Esclavage: de ce qui lui arriva pendant qu'il fut Esclave._

Je fus mené dans un Navire où le Capitaine eut ordre de me remettre entre les mains de l'Inquisiteur de Lisbonne: ainsi nous partîmes le même mois pour le Portugal. On m'aprit en chemin que les Galéres où j'étois condamné, étoit une discipline, où les prisonniers étoient employez à de rudes Ouvrages, parce que les Portugais n'ont point de Galéres sur la mer. Cela me consola un peu dans mon malheur, il me sembloit que ce n'étoit pas peu de me voir par-là délivré de la rame & des cruautez qu'exercent les tirans de Commites sur les Forçats enchaînez dans leurs Vaisseaux. Notre navigation fut passable: nous eûmes pendant la route le plus beau tems que nous pouvions raisonnablement espérer. Ce qui nous arriva de plus remarquable, fut que le vingt-troisiéme de Mars, un Puchot saisit notre Vaisseau par le grand mât de hune, avec tant de violence, qu'il pensa le renverser; l'Equipage se croyoit perdu, & je vis alors dans un instant changer l'impiété en des paroles de dévotion, qui durérent jusques à ce que ce tourbillon nous eut quité. Enfin il y avoit long-tems que nous avions passé les Canaries; il me semble que nous étions parvenus à la hauteur Boréale de trente-quatre degrez, lors qu'un matin à la pointe du jour, il parut tout-d'un-coup deux Pirates, qui se mirent à nous Cannoner de la bonne maniére. Quoi que notre voyage eut été heureux, il ne laissoit pas d'y avoir bien des Malades dans notre Bord: nous nous battîmes pourtant près de deux heures, pendant lesquelles nous eûmes douze hommes de tuez & dix-sept de blessez. J'en demande pardon à Dieu, mais il faut que je l'avouë, j'étois ravi de nous voir tombez entre les mains des écumeurs de mer, puisque j'espérois par-là recouvrer plûtôt ma liberté: il n'en alla pourtant pas comme je pensois. Le Capitaine racheta son Navire pour une somme d'argent, & ses vainqueurs se contentérent de prendre avec moi trente hommes des plus robustes & des mieux disposez, qu'ils menérent à Serselli, petite Ville sur la Méditerranée, à vingt lieuës d'Alger, & à quatre du fleuve Miromus. Nous débarquâmes-là le dix-huitiéme de juilles, & fûmes vendus au plus offrant.