Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 13

Chapter 133,928 wordsPublic domain

Mais ces beaux exemples ne m'éclaircissent pas encore assez sur le Mouvement de la Terre, & d'où vient qu'une agitation si violente ne la secouë point en un million de piéces? Hé bien, Sire, repliquai-je, prenez un Vase à confitures, fait de terre blanche, de forme ronde, & dont les bords soient bas & perpendiculaires sur le fond, mettez-y un Pouce ou deux d'Eau claire, & dans cette Eau une petite quantité de limure de Cuivre, du Sable fin, & de la grature de Cire rouge, & faute de Verre, que vous n'avez point ici, couvrez ce Vase d'un couvercle bien attaché, puis affermissez-le avec un peu d'argile, sur le pivot d'un tour de Potier, que vous mettrez en mouvement: d'abord que ce Vase aura fait quelques tours, si vous levez le couvercle, qui n'avoit été mis dessus que pour empêcher que l'eau n'en sortit point pendant son agitation, vous verrez que toutes les parties de la matiére qu'on avoit jettée dedans, se sont allez ranger contre les bords du Vaisseau. Preuve évidente que si les Cieux, qui sont ici représentez par ces bords, tournoient, ils faudroit nécessairement que la Terre quittât le lieu qu'elle occupe, pour s'aller de même ranger contre leur superficie concave, ou leurs derniéres extrêmitez. Et une autre preuve incontestable qui confirme la premiére, est que si on arrête le tour, de sorte que le Ciel, ou le bord du vaisseau ne tourne plus, l'eau qui continuë son mouvement, & qui tend par conséquent à proportion à s'éloigner du centre du Vase où elle est renfermée, force les parties de Cuivre, de Sable & de Cire, qui en ont moins, à quitter les bords où elles étoient, pour ainsi dire collées, & à s'aprocher du Centre, là où elles forment une Masse ronde, dont la plus basse Région est le Cuivre, la seconde le Sable, & la derniére la Cire. D'où il paroit qu'il suffit que la matiére subtile qui environne la Terre, soit agitée, pour obliger toutes les parties terrestres à se rassembler en un Globe, aux environs de leur Centre. Ce qui nous fait voir encore, afin que je le dise en passant, qu'il est impossible qu'une Pierre jettée dans cette matiére subtile, puisse y rester un moment, mais qu'elle doit pour les mêmes raisons, abandonner la Région aërienne, & se rendre vers les autres Corps de son espéce, en quoi consiste proprement la pesanteur.

Certes, dit le Roi, vous m'avez souvent entretenu de Tourbillons, des changemens que les Astronomes remarquent dans les différens aspects des Planettes, du mouvement du Soleil autour de son propre Centre, des taches qui couvre sa surface, & qui confirment ce mouvement, à cause qu'elles changent de lieu à proportion qu'il avance, aussi bien que des Périodes que décrivent les autres, ou autour d'eux-mêmes, ou autour de lui; mais je n'ai encore rien ouï d'aussi fort que ce que vous venez de me dire. Vous me ferez plaisir de m'accommoder la Machine dont vous parlez, afin qu'en l'examinant de près, nous puissions nous en entretenir encore plus particuliérement: mais il seroit à souhaiter que le couvert que vous mettrez sur le Vase fut transparent, parce que sans l'ôter, on pouroit voir à son aise ce qui se passeroit dans le Vaisseau. J'exécuterai vos ordres, Sire, lui répondis-je, & si notre Parchemin ne nous peut servir à cela, j'y suplérai par un trou rond, d'un Pouce ou deux de diamétre, que je ferai au milieu du couvercle: je croi que le reste suffira pour empêcher que l'eau n'en rejallisse dans sa plus grande agitation.

Dans ces entrefaites, un des Fréres du Roi tomba malade, & mourut: je croyais, voir quelque chose de particulier à ses Funerailles, mais je fus fort étonné de n'y remarquer pas la moindre circonstance de plus qu'aux Enterremens du commun. Toute la Cérémonie consiste à mettre une Robe de fin Lin au Défunt, que l'on attache au cou, & qu'on lie au milieu du corps, aux jarets & au dessus des piez. Ensuite on le met sur la Civiére, que deux hommes emportent, étant précédez par les quatre plus proches Parens du Mort, & suivis de deux hommes & de deux Femmes, si ce sont des gens mariez, ou autrement, de quatre jeunes Personnes de deux Sexes, qui le pleurent le long du chemin, & s'entretiennent de ses bonnes qualitez. Quand ils sont parvenus au bout ou à l'extrémité de l'Habitation où le Défunt demeuroit, on le décend dans une Fosse faite exprès, que l'on referme d'abord, & sur laquelle on dresse une petite Piramide de Bois où l'âge & le Nom de la Personne qui est dessous; sont marquez; après-quoi chacun se retire chez soi, & on n'en parle non plus que s'il n'avoit jamais été au monde. Le Frére du Roi fut traité de la même maniére: deux de ses Fréres, car le Prince est exempt de cela, avec sa Mére & une de ses Sœurs, furent du Convoi, & les Pleureux qui sont des gens qui ne vont-là que pour avoir une Lipée. Ce fut alors que j'apris qu'il est défendu aux Fréres & aux Sœurs des Rois de ce Païs-la, de ce marier; cela n'est permis qu'au fils aîné de la Famille Royale, & encore ne peut-il avoir qu'une Femme avant qu'il soit Roi.

A propos de Femme, il faut que je dise ici comment notre Monarque en recouvra une en ma présence, digne de porter le Diadême. Il y avoit long-tems qu'il projettoit d'aller visiter l'Ouest du Royaume, mais il vouloit que nous fussions de la partie, l'Ouvrage que nous avions en main étoit trop exquis à son gré pour être interrompu: il faloit attendre qu'il fut achevé, cela en valoit bien la peine. Là-dessus le mauvais tems survint, puis la Diéte: enfin cela passa, & nous étions dans la belle Saison: le Roi voulut en profiter. Il fit un petit Equipage, & prit seulement avec nous dix Personnes, pour être de sa suite. Il étoit monté sur un petit Char magnifique, à deux rouës, tiré par quatre boucs blancs, qui avoient chacun une grande barbe noire, & des Cornes d'une prodigieuse grandeur. Son Train & son Bagage étoit dans deux Gondoles, où dans chacune il y avoit quatre Rameurs, & quatre autres pour les relever.

Je fus ravi de faire ce Voyage, parce que je n'avois pas encore été de ce côté. La plûpart des Habitans de cette Lisiére, s'occupent à former des Briques, & de la Poterie, & de toutes sortes de porcelaines, suivant que la terre est propre pour ces différens Ouvrages. Nous ne passions par aucun Village, que tout ce qui avoit de la raison ne sortit pour voir le Roi: il décendoit quelquefois exprès, & marchoit assez lentement pour leur donner le loisir de le considérer à leur aise. Un jour que nous étions dans un endroit où le monde l'avoit si fort environné, qu'il ne pouvoit presque pas s'en débarasser, il avisa une jeune Fille, dont les charmes lui donnérent dans la vûë. Il lui fit commander de l'aprocher, & après l'avoir considérée, & trouvée encore plus charmante de près que de loin, il en fit venir le Pére, auquel il demanda quel âge sa Fille avoit. Le bon homme l'ayant déja promise à un autre, & se doutant bien du dessein du Roi, ne savoit que lui répondre: après avoir pourtant hésité un moment, il lui dit: Sire, elle n'est pas encore nubile, & par conséquent, ni à vendre, ni à donner. La Fille aimant mieux être Reine, que la Femme d'un Charpentier, qui étoit le Drôle à qui elle devoit apartenir, prit la parole & dit: il est vrai, Sire, que je ne suis pas nubile, mais j'aurai vingt ans dans deux jours. Hé bien, repartit le Roi, nous attendrons, bon homme, que le terme soit échû, pour ne point enfraindre nos Loix: menez après-demain votre Fille à la Cour, afin que j'en fasse ma Femme, & gardez vous bien que personne n'en aproche. Quoique le Vieillard se sentit bien honoré d'avoir le Roi pour son Gendre, il ne laissoit pas d'être fâché de ne pouvoir tenir sa parole à l'autre: ce que j'ai bien voulu remarquer ici, pour montrer la simplicité & la droiture qui regne parmi ces gens-là. _Pηo_, c'étoit le nom du Personnage, ne manqua pas de se trouver au lieu assigné dans le tems qui lui avoit été marqué. Trois jours après que nous y arrivâmes, il demanda Audience, & présenta lui-même sa Fille au Roi, en présence de son Chapelain, qui en rendit graces à Dieu sur le champ. La Nôce dura trois jours, après-quoi _Pηo_ s'en retourna chez-lui, chargé de cent _Kalη_ ou Piéces de Cuivre, pour le payement de sa Fille: mais la pauvre jeune Femme, qui n'avoit point encore eu la petite Vérole, en fut attaquée trois mois après, & en mourut.

C'est une chose prodigieuse que la quantité de personnes que cette peste de maladie entraîne, il n'y en a pas un de dix qui en échape. La plûpart de ceux qui vivent ne l'ont jamais euë, & pour vieux qu'ils soient, ils en sont si peu exemts, qu'ils meurent rarement d'un autre mal. Si ce n'étoit cela le Païs seroit aparement fort peuplé, au lieu qu'il ne l'est point du tout à cette heure, à proportion de la bonté du terroir, & de la pureté de l'air.

Peu de tems se passa que le Roi ne fit deux ou trois autres conquêtes, de sorte que quatre ans après son premier Mariage, il étoit déja riche de sept Femmes. Nous fûmes mon Camarade & moi, de toutes ces solemnitez, où nous eûmes notre bonne part des plaisirs que l'on y prit. Par tout où nous nous trouvions, on ne manquoit guére de nous louër au sujet de nos Horloges, à quoi j'avois pourtant la moindre part, comme cela étoit connu à bien des gens.

Pour me récompenser d'ailleurs, je dis au Roi que nous nous étions contentez d'orner son Palais d'une Machine dont il avoit la bonté de paroître content, mais que s'il le desiroit, je lui en ferois un autre pour mettre au Frontispice du Temple, qui ne seroit sujette à aucun changement, & que le Soleil régleroit par son propre cours. Je conçois bien, reprit ce Monarque, par le peu de connoissance que j'ai de l'Astronomie, qu'il ne seroit pas impossible de diviser un jour artificiel en de telles parties égales que l'on voudroit, par l'ombre que pourroit donner quelque corps, en la présence de cet Astre: mais nous n'avons eu personne jusques à présent, que je sache, qui se soit appliqué à cela. Avant que j'y travaille, repliquai-je, il faudra que j'examine vers quelle partie du Monde la Façade de cet Edifice est tournée. Cela n'est pas nécessaire, interrompit le Roi; je sai quelle décline de l'Est au Nord de vingt-deux degrez trente minutes, & je le sai, qui plus est, par expérience. Pardonnez-moi, Sire, répondis-je, si je prends la liberté de vous demander de quelle métode vous vous êtes servi pour vous assurer de cette vérité. J'ai, repartit ce Prince, fait faire exprès pour cela, un ais parfaitement uni, sur lequel il y a plusieurs cercles de tirez à différentes ouvertures de Compas; & au centre, qui leur est commun, j'ai planté perpendiculairement un Stile ou Verge de fil d'archal bien uni, au bout duquel il y a un bouton gros comme une noisette. Je mets cet Instrument quarré contre la muraille du Temple, à terre & de niveau, ce que je fais assez aisément par le moyen d'un peu d'eau verseé dessus. Tout cela étant ainsi préparé, j'attens, le Soleil étant levé de quelques degrez sur l'Horison, jusques à ce que l'ombre du bouton de mon Stile tombe sur la circonférence d'un des cercles de la planche: je remarque cet endroit-là par un point: ensuite je marque d'un autre point où cette ombre tombe l'après-dînée sur le côté opposé de la circonférence du même cercle. Je divise l'arc qui se trouve entre ces deux points, en deux parties égales, par une ligne droite qui passe par le centre du Stile: cette ligne est la Méridienne du lieu où je fais l'opération. Et d'autant qu'il s'en faut vingt-deux degrez & demi qu'elle ne soit perpendiculaire à la façade de ce Bâtiment, & qu'elle penche de cette quantité vers le Levant, il s'ensuit que le Frontispice de notre Temple décline comme je vous l'ai dit. Il y a plusieurs moyens, repris-je, par lesquels on peut aisement parvenir aux mêmes fins, mais celui-là est un des meilleurs que je connoisse. Hé bien! poursuivis-je, je vous ferai un Quadran vertical suivant cette déclinaison. Non, dit le Roi, puisqu'il ne s'agit que de tirer des lignes, il faut que vous me fassiez le plaisir de m'en enseigner la construction. Je consentis volontiers à sa demande, ainsi nous fîmes un Quadran de huit pieds de largeur sur six de hauteur: & un autre horisontal de cuivre, qui fut posé sur un piédestal d'Agate à huit pans, devant le Palais du Roi: l'un & l'autre avec les Signes du Zodiaque. Ces deux Machines donnérent de nouveau bien de l'admiration à ceux qui les virent; & je ne doute pas qu'elles ne leur ayent rendu plus de service que les autres, après notre départ, puis qu'il n'y avoit personne dans le Royaume, qui, bien loin d'en faire de semblables, fut seulement en état de les entretenir.

La Forêt pénétré de toutes les civilitez qu'il recevoit journellement aussi-bien que moi, de toute la Cour, & voulant aussi de son côté témoigner qu'il n'étoit pas insensible, se mit après une Montre de poche, sans m'en dire pourtant un seul mot, & avant que je m'en aperçusse il étoit à la fin de son Ouvrage. Quoi qu'il travaillât bien mieux en grand qu'en petit, une Montre dans un Païs où il ne s'en étoit jamais vû, étoit un bijou d'une valeur inestimable. Aussi-tôt qu'il eut achevé celle-là: il alla trouver le Roi, & après l'avoir complimenté sur les obligations que nous lui avions, il tira cette montre de sa poche, & le suplia de l'accepter de sa main, comme une marque sincére de sa juste reconnoissance. Le Roi s'étant fait montrer ce que c'étoit, en demeura interdit, il admira la beauté & l'utilité de cette petite Machine, & lui protesta qu'il ne lui demanderoit jamais rien, dont il put disposer, qu'il ne le lui accordât.

CHAPITRE XI.

_Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à leur départ de la Cour_.

Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas demander s'il demeura long-tems à faire parade de sa Montre devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirât en cela le génie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent vû l'Horloge mille fois & qu'à la derniére même elles eussent encore paru transportées d'étonnement, ce n'étoit rien à leur avis, en comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, & d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que le grand. _Lidola_ entr'autres, seconde Femme du Roi, fit de grandes tentatives pour en devenir la propriétaire; mais le Roi, qui ne s'en vouloit pas défaire, & qui ne l'auroit pas même pû faire, sans exciter de la jalousie entre toutes ces Dames, & donner même du chagrin à l'Impératrice, fit semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir le Roi après souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-là, que pour aucune des autres, elle feignit d'être indisposée, & fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-là. Lui qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavaliérement, mais qu'elle-même le regardoit avec un froid capable de le glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien quelle mouche l'avoit piquée. Il n'en fit pourtant point de semblant, & voulant voir jusqu'où cette indifférence pouroit aller, il négligea petit à petit ses visites, & s'attacha si fort à la derniére Reine, qu'il n'alloit presque plus que chez elle.

La Forêt, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se tourne à cette voix, avec précipitation, & se sentant tout d'un coup frapé par l'éclat de la plus belle personne qu'il eut encore vûë de sa vie (car elle étoit découverte, contre la maxime de ce Païs-là, qui ne permet pas aux Femmes mariées d'être sans voile, qui leur couvre presque tout le visage, par tout où il se trouve des hommes) il demeure les yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce qu'elle veut. Vous êtes étonné, beau Genie, lui dit-elle, allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appellé que pour vous témoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous donner ce _Miadɤ_, (que j'apellerai désormais Mélon:) tenez, prenez-le, adieu. Ayant proféré ces paroles, elle laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.

La Forêt n'étoit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas été assez habile pour prendre le Mélon, qui étoit tombé à terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui arriver. Aussi-tôt je me saisis du Mélon, & voulant mettre le coûteau dedans, j'aperçus qu'il avoit été ouvert fort subtilement vers la queuë: cela me donna occasion de le fendre avec précaution, de peur de rien gâter, au cas qu'il eût quelque chose dans les entrailles. Ce n'étoit certes pas de petits grains, dont cet excellent fruit étoit rempli, comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus fin Parchemin en occupoit la capacité: voici ce qu'il contenoit en langage du Païs.

_Je vous ai vû passer mille fois devant mes fenêtres, sans vous avoir que rarement oüi parler; le Jugement que je fais de votre esprit, par votre air dégagé, & vos rares productions, me donne le curiosité de vous entendre causer à mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de beau; préparez-vous à me satisfaire. Demain je vous attens sans faute à ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au premier coup que votre curieuse Machine frapera après minuit, & vous obligerez,_ LIDOLA.

La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort sérieusement à la Forêt; mais tout ce que je pûs lui dire fut inutile. Il étoit grand, bien-fait de sa personne, autant vigoureux que le peut être un homme de trente ans, & il n'étoit pas ennemi du Séxe. L'amitié que le Roi nous portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance en lui pour s'imaginer qu'il en voulut à aucune de ses Femmes; & sans regarder aux conséquences, il résolut de profiter de l'occasion, à quelque prix que ce fût. Ce qui l'embarassoit le plus, étoit son peu d'éloquence, & les petits talens qu'il avoit à s'exprimer poliment. Sa naissance étoit assez obscure, il avoit peu fréquenté le grand monde. Ignorant les belles maniéres & ayant meilleure opinion de moi que de lui-même, il voulut m'engager à faire les premiéres démarches, à porter les choses au point où il les desiroit. Mais, outre qu'il étoit d'une taille fort différente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la tête, & qu'ainsi l'apas auroit été trop grossier pour y être pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de cette nature: tout, cela fût incapable de le rebuter.

Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter sa Maîtresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit contribuër à lui plaire. Il sortit dans cet apareil, après m'avoir dit adieu, & se trouva à point nommé au rendez-vous. La Belle, qui étoit aparemment aux écoutes, l'ayant découvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, & après lui avoir fait signe d'observer un profond silence, elle le conduisit dans son Cabinet. Elle étoit dans un deshabillé négligé, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, & cette négligence sembloit tirer son origine d'un pur artifice. Un voile de fin Lin, où l'Art avoit infiniment plus de part que la matiére, lui couvroit la tête & les épaules: mais soit que le hazard s'en mêlât, ou qu'il y eût du dessein & de l'adresse, sous prétexte de se servir de ce même voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit souvent entrevoir des beautez, qui auroient pû embraser un cœur bien moins susceptible d'amour, que n'étoit celui de la Forêt, qui n'avoit rien à l'épreuve de ces charmes. Ses yeux s'ébloüissoient à la vûë de tant de merveilles, & comme s'il eût été enchanté, il n'avoit pas la force d'ouvrir la bouche, nonobstant la ferme résolution qu'il avoit prise d'en bien conter.

Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand soûpir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime, lui dit-elle, bel Etranger: je m'étois proposée de m'épargner la peine de vous le déclarer de bouche, croyant qu'il vous seroit aisé de le deviner: votre silence fait violence à ma pudeur; j'ai honte d'avoir lâché la parole: ménagez cette déclaration, & souvenez-vous qu'il faut être discret, lorsque l'on veut être heureux avec les Dames. Ne ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort respectueusement la Forêt, mon silence a une éloquence, qui vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon cœur. Si votre présence, poursuivit-il, m'a ôté l'usage de la parole, ce n'a été que pour considérer avec plus de loisir la délicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont pas toûjours de saison, il est des momens où les yeux s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer l'art de deviner, & connoître à leurs mouvemens ce que l'ame pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avouë; mais je suis heureux de n'avoir pas parlé, puisque les plus belles expressions, dont j'aurois été capable de me servir dans un langage, que je n'entens que d'une maniére fort imparfaite, auroient à peine tiré dans un siécle de votre belle bouche, ce que le silence m'a procuré dans un instant. Comment! Vous m'aimez, Madame? O Ciel! à quel excès de joye un aveu si tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'eût jamais crû, qu'une Reine eût pû s'abaisser jusqu'à témoigner tant de bonté au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en supplie, je bornerai-là le plus grand de tous mes souhaits, puisqu'il ne me doit sans doute pas être permis de penser à autre chose.

Comme elle se disposoit à lui répondre, une Fille de Chambre, qui entra assez brusquement, donna l'épouvente à notre Amant; il ne pouvoit sur le champ s'imaginer ce que cela devoit être; & sa surprise fut si grande, que les efforts qu'il fit pour la cacher, n'empêcherent pas que l'on ne s'en aperçût. Lidola n'en fit pourtant aucun semblant, de peur de lui donner de la confusion. J'avois commandé, lui dit-elle, que l'on nous aportât quelques Confitures séches, & une Tasse d'Hidromel; vous voyez comment on exécute mes ordres; j'espére que vous trouverez dans ce Bassin quelque chose de votre goût. La Forêt qui étoit plus avide de tendresses amoureuses, que de douceurs emmiellées, enrageoit de ce qu'un témoin importun venoit interrompre leur entretien. Il auroit mieux aimé consumer le tems en mignardises, que de passer des moyens si précieux à manger. Il falut pourtant, par complaisance, admirer jusqu'où alloit sa civilité; il lui en témoigna même sa reconnoissance. La Belle, qui ne vouloit rien négliger pour lui marquer sa tendresse, prit la moitié d'un pavis, qu'elle lui porta amoureusement à la bouche. Tantôt elle lui arrachoit de ses lévres, ce qu'il avoit à demi mâché, & le mangeoit avec une avidité inconcevable: une autre fois elle le faisoit mordre à un morceau qu'elle-même tenoit entre ses belles dents. Enfin il n'est badinerie qu'elle n'inventât pour augmenter la Passion du nouvel Amant.