Voyages et Avantures de Jaques Massé
Part 10
Peut-être bien, interrompit-il, que les Européens qui ont été ici avant vous, ont raconté la même chose à nos Ancêtres, & que c'est-là la raison pour laquelle le Peuple s'est desabusé de l'erreur où il étoit, touchant la cause de ce Prodige. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les simples ont été de tout tems d'opinion, que Dieu ayant créé le monde, & s'étant ensuite avisé de faire aussi des Etres qui eussent le mouvement & la vie, avoit dressé sous le Mont ardent un Laboratoire, où il avoit un Fourneau qui contenoit un Creuset d'une grandeur prodigieuse, avec une Barre en haut au milieu, qui en divisoit l'Orifice en deux, & à cette Barre correspondoit une Lampe. Ce grand Ouvrier, disoient-ils, remplissoit de fois à autre ce Vaisseau de la terre qu'il prenoit derriére lui, & au lieu de laquelle il y a un grand Lac à l'heure qu'il est; & lors que cette terre étoit devenüe liquide à force de feu, il en tiroit une petite portion, par le moyen d'un Tuyau creux, dont il se servoit pour cela, à l'une des extrémitez duquel il ne faisoit que soufler, & il paroissoit d'abord à l'autre un Animal, auquel il donnoit la clef des champs. Il n'en avoit fait qu'une petite quantité, lorsqu'il remarqua que sa Lampe avoit mis le feu à la Montagne sous laquelle elle pendoit. Cet inconvénient inopiné lui fit aussi-tôt changer de Poste, de peur d'embraser toute la Terre. Il n'avoit pas cherché long-tems qu'il trouva entre deux Montagnes un creux profond, qu'il jugea à propos de remplir d'eau, afin que travaillant là-dessous, le feu n'y eût aucune prise. Cependant, comme cette eau eût bien-tôt atteint un degré de chaleur fort considérable, ce qui l'auroit d'abord changée en vapeur, il perça la Montagne voisine, afin qu'il en distillât un filet d'eau fraîche, capable de tempérer l'ardeur de celle de l'Etang bouillant, qui est sans doute le même que vous dites avoir vû, & qui conserve encore les mêmes qualitez.
On ajoûtoit à ce Conte, que Dieu avoit achevé sous cet endroit-là à former de la même maniére toutes les autres créatures vivantes, hormis l'homme qui a tiré son origine d'ailleurs, comme je pourrai vous en entretenir une autrefois à loisir. Enfin, on prétendoit que la Matiére qui étoit dans le Creuset, étant dans une agitation violente, le Soulphre, le Mercure, & les autres parties grasses & métaliques, qui en sortoient en fumée, avoient été portées avec rapidité sous la Voute de toutes les Montagnes prochaines, où elles avoient pénétré, & formé dans les unes le Charbon, & dans les autres le Fer ou les Minéraux, & Métaux que nous y trouvons.
Cette Fable, toute grossiére qu'elle est, & inventée sans doute à l'honneur de Messieurs les Chimistes, me donna occasion de croire que le Verre ne leur a pas toûjours été inconnu, & qu'il y avoit eû autrefois des Soufleurs parmi eux. Quoiqu'il en soit, la conversation finit là; parce qu'il se faisoit tard, & que chacun témoignoit avoir envie d'aller prendre du repos.
Quelques jours après cet entretien, le Prêtre voulut aussi donner un repas à notre Hôte, où nous fûmes encore de la partie. Il nous fit alors des excuses de ce qu'il s'étoit un peu trop emporté contre nos Opinions; pour y remédier il pria La-Fôret, qui avoit plus lû le Vieux & le Nouveau Testament que moi, de lui faire un recit le plus circonstancié qu'il pourroit, du contenu de la Bible. Mon Camarade le fit, & il l'en remercia, témoignant d'en être fort satisfait: cependant je connus bien qu'il ne s'en faisoit que rire; au lieu que le Juge m'en parut extrêmement édifié. De sorte que les affaires auroient été loin, si nous avions toûjours resté ensemble; mais à mon grand regret, le Ciel ne le voulut pas.
CHAPITRE VIII.
_l'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du Temple,_ &c.
Le Satrape dont j'ai parlé tantôt, qui étoit venu lever le Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble, il lui raconta comment il avoit vû deux Etrangers dans un tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce qui étoit le plus admirable, & d'une grande commodité pour les Habitans, c'est qu'à chaque heure il y avoit une Jatte de métal, sur laquelle un Marteau se déchargeant, marquoit par un certain nombre de coups, à quelle partie du jour on étoit parvenu. Le Roi parut surpris à ce recit, & témoigna du desir de nous parler. En effet, nous fûmes tous étonnez de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous vinrent demander à notre Hôte, qui ne sachant de quel prétexte se servir pour nous retenir, nous remit avec chagrin entre leurs mains.
Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez lequel nous étions infiniment mieux que je n'aurois pû souhaiter de l'être en Europe, nous ne laissâmes pourtant pas de témoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandâmes cependant plusieurs fois à nos Guides ce qui en pouvoit être la cause; mais ils nous protestérent qu'ils n'en savoient rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assuré, c'est que l'on parloit de nous à la Cour, comme de grands Personnages, & que nous y serions infailliblement bien traitez. Les disputes, que nous avions euës, ne laissoient pas de me donner quelques inquiétudes. J'aprehendois que le Roi en étant informé, ne s'en fût formalisé, & ne nous voulût traiter comme des Séducteurs, & Gens qui travaillent à bouleverser le Gouvernement: ce n'étoit rien moins que cela.
Nous ne fûmes pas plutôt arrivez, que le Roi nous fit venir auprès de lui. Après avoir fait nos révérences, nous voulûmes mettre un genou à terre, avant que de lui parler, suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donné; mais il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter à chacun un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant lui. Tous ceux qui étoient-là, se tenoient debout ou à genoux. Le Roi étoit assis sur un magnifique Fauteüil, élevé de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture admirable. Il nous demanda d'où nous étions venus, & comment nous étions entrez dans son Païs. Il falut, pour le contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites Avantures. Il fit semblant d'être bien aise ce que nos disgraces lui avoient procuré le plaisir de nous voir. Enfin il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva extrêmement; & après nous avoir dit qu'il avoit apris que nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de récompenser notre travail de sa plus tendre amitié, & par tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous répondîmes avec une profonde inclination, que nous n'étions point accoûtumez à être traitez de cette maniére de nos Souverains; que c'étoit bien de l'honneur que Sa Majesté nous faisoit de nous trouver dignes d'être employez pour son Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que nous pourrions.
Là-dessus on nous conduisit dans un très-bel Apartement, qui devoit être le nôtre, où l'on eût soin de nous servir & de nous accommoder comme si nous avions été de grands Seigneurs. Dés le lendemain nous donnâmes Ordre d'aller querir nos Outils là où nous les avions laissez: nous en fîmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les ordonna, & nous nous mîmes à l'Ouvrage le plûtôt qu'il fut possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.
Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par la grandeur, que par ses éclatantes Vertus. Sa Robe est du plus fin poil de Chèvre teint en rouge, qui se trouve dans le Païs: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est à cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce & demi de diamêtre, qui est la principale marque de sa Royauté, si on en excepte sa gravité, sa taille & sa bonne mine.
Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles sont de Laine, & plus petites à tous égards. Les autres hommes, sans exception, ont leurs Robes à Laine de couleurs mêlées. Les Juges se distinguent seulement par leurs Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu ou beaucoup.
Les Enfans du Roi n'ont aucune Prérogative au-dessus des autres: on a pourtant un peu plus de déférence pour eux, mais on n'y est pas obligé: il n'y a que l'Aîné qui est presque considéré & habillé comme son Pére, hormis qu'il ne porte point de Globe.
Le Roi peut avoir jusqu'à douze Femmes, qu'il fait choisir, ou choisit lui-même de tout son Peuple, lors qu'il fait la Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une, quand elle seroit même promise à un autre. Les Gouverneurs en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On permet aussi aux Prêtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout pendant leur vie: si elles viennent à mourir avant eux; il leur est défendu de se remarier.
Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle est située au milieu du Canton Royal, qui a aussi la même étenduë que les autres. Le Frontispice en est tourné du côté du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas géométriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de ce Palais est à dix pieds au-dessous du Niveau de la Campagne, divisé en plusieurs Apartemens bien voutez, & où l'on n'a pas épargné les Pilastres: il ne se voit rien-là que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pavé est de rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second Etage étant à vingt pieds du premier, il y a dehors, devant le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On entre premiérement dans une vaste Antichambre, derriére laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe dans deux Allées, l'une à droite & l'autre à gauche, qui divisent le Corps de l'Edifice en deux, de maniére qu'il y a de part & d'autre deux magnifiques Salles, par conséquent quatre de chaque côté, & en tout dix Apartemens, avec les plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent en leur Sculpture, tout ce que j'ai vû de plus curieux. Au dessus de ce second Etage il y en a un troisiéme, divisé à peu près de la même maniére que le précédent, sinon qu'au lieu de l'Audience, on a ici la Chambre où Sa Majesté couche. Après cela on parvient à une Plate-forme couverte d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif, ouvragé & percé à jour d'une maniére fort artiste. Au milieu de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit. Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonférence, sur lequel on a posé une Piramide quarrée, d'un pied de base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est portée par douze Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Bâtiment que du Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises, & merveilleusement bien polies & ouvragées: le tout bâti, suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis les Colonnes des Caves, qui sont proprement à la Toscane.
Ce qui leur manque en ce Païs-là, c'est le Verre: ils se servent en la place de Peaux de _Polη_, qu'ils savent grater & préparer d'une certaine maniére, que cela dure éternellement, & donne un si libre passage à la lumiére, qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fenêtres au lieu de losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoüer que nos Vitres le surpassent de beaucoup.
Derriere le Palais, il y a un Dôme de l'Ordre Romaine, de cent cinquante pieds de diamêtre, aussi couvert de Cuivre, des mêmes matériaux, & d'une magnificence égale. Ce lieu sert à deux usages, de Temple & du Sénat. Le Trône du Roi est du côté du Sud, à l'opposite de la Porte, élevé de six pieds, sur un Marchepié de quatre, qui est couvert d'une Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-être que dix ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'étendent extrémement loin. Le cône qui est au-dessus du Dôme, est large & haut. Tout cela est de cuivre, & porté par six grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe Edifice.
Tout à l'entour du Canton on a aussi bâti des demeures continuës, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur chaque face ou côté, à une égale distance l'un de l'autre; de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts à Balustrades de cuivre ouvragé, qui y sont opposez. Enfin, au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une Galerie tout autour, soûtenuë de Colomnes de Jaspe, couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beauté extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces Bâtimens, sont remplis d'Obélisques, de Piramides, de Statuës sur de magnifiques Piédestaux, de Pots remplis de toutes sortes de fleurs, selon la saison où l'on est, de Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est proprement un Paradis enchanté.
Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de Boucs, de Chévres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce Païs-là, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte d'Animaux nommez _Poη_, qui ont le poil long, une corne sur la tête, deux oreilles plates & larges comme la main, la queuë courte, mais fort large, avec de grands pieds plats: ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes: la chair en est fort délicate, mais on n'en voit guéres que dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en manger, à cause qu'ils ressemble fort à l'homme, & qu'il paroît à la verité être doüé de quelque raison.
Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites Fontaines artificielles. Les deux autres, à droit & à gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Légumes & les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage, Pâturage, &c.
Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pére de Famille, en une piéce de cuivre de la grandeur d'une Guinée, qu'ils nomment _Kala_, & dont j'ai fait mention ailleurs, où d'un côté l'on voit gravé, NOS CŒURS A DIEU, & de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne sçaurois dire ce que ces Piéces valent; mais j'ai bien remarqué que l'on en fait autant en ce Païs-là, que nous faisons d'un Loüis d'or en France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Piéces de toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque différente. Avec cette seule Piéce on satisfait à toutes les charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers: cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de raporter huit cens trente & un mille cinq cens _Kalη_, sans compter les Juges & les Prêtres, qui en sont exempts: ce qui est aussi, l'honneur à part, tout ce qu'ils retirent de leurs Charges.
J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens quarante-cinq ans que les choses avoient été réglées sur ce pied-là. Avant ce tems-là, la Royauté avoit été de tems immémorial, ou pour parler leur langage, éternellement dans une même Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition, & les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient été leurs Péres. Ils en étoient venus jusqu'à prétendre de leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de leurs Femmes & de leurs Filles & de même que de leurs biens, & ne parloient rien moins que de les faire égorger, lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'être pas contens de leur tyrannie.
Enfin, le bonheur voulut pour ces misérables, que par une certaine fatalité, dont je n'ai jamais sû les particularitez, il arrive-là un Portugais, qui ayant apris leur langage, leur conta qu'après avoir échoüé sur les Côtes de leur Continent, comme nous avions fait, il s'étoit établi là avec ses Camarades, qui étoient tous morts dans l'espace de quatre ans, à la réserve d'un seul, avec lequel il avoit résolu de monter une Riviére, laquelle se déchargeoit par-là autour dans la Mer, à l'aide d'un fort petit Esquis qui leur étoit resté. Il ajoûtoit à cela, qu'ils avoient été huit mois à leur Voyage, & qu'après avoir surmonté des difficultez inconcevables, ils étoient parvenus à un gouffre de Montagnes, d'où cette Riviére sortoit comme de sa Source. Ils hasardérent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems: mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de détours & d'obstacles de toutes les espéces, qu'ils desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin à bout de leur dessein, car après avoir fait plus de deux lieuës de chemin sous terre, ils arrivérent dans le Païs si las & si exténuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de sorte qu'étant abordez, & celui-ci ayant mis pied à terre, l'autre qui en voulut faire autant, tomba à la renverse dans le Bâteau, qui en même tems s'écarta du bord, tellement que celui qui étoit à terre, n'y pouvant atteindre, il eut le déplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'où il n'étoit jamais revenu du depuis. Le Prêtre auquel il raconta cela, n'en fut pas moins étonné qu'il avoit été de sa venuë: il lui fit répéter plusieurs fois l'histoire dont il lui avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas, mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rélation si bien circonstanciée, il fut en faire part au Juge: celui-ci la communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume sût que leurs Rois avoient été des Fourbes, & des Scélérats, en ce que, sous prétexte d'une Naissance toute particuliére & miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train de ne les considérer avec le tems, que comme des Chiens. Avant que six semaines se passassent ils secouërent le joug: le Roi fut démis, & envoyé aux Mines pour sa vie. Ils élurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec promesse de laisser regner après lui ses Enfans, tant qu'ils seroient humains, vertueux & équitables.
Quoi que ce Prince exilé fut méchant, il étoit pourtant en quelque façon à plaindre, parce qu'il protesta jusqu'à la mort, qu'il avoit crû lui-même ce que l'on publioit de l'Origine de ses Ancêtres, dont il ne savoit rien que par tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner beaucoup d'ambition à cette Race, qui prétendoit par-là devoir être infiniment au-dessus des autres mortels: comme en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant qu'ils étoient l'un & l'autre, persuadez de la verité du fait, dont voici la Rélation, telle qu'elle m'a été recitée par des gens dignes que l'on ajoûtât foi à leurs paroles.
Dieu, disoient-ils, a été de toute éternité: le Ciel & la Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tôt que l'Univers fut créé, la Terre qui est un Corps animé, étant charmé de la beauté éclatante du Soleil, en devint éperdûment amoureuse. Elle fit diverses tentatives pour s'élever jusqu'à lui, mais ses élans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit obstacle à ses élancemens, elle ne pouvoit s'élever que jusqu'à une fort petite distance. Le Soleil s'aperçut de ses secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut pitié d'elle; & s'étant couvert de nuages extrémement épais, de peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout à fait, il s'aprocha d'elle, la pénétra de ses rayons jusqu'au fond de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en conçut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart après, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une Femme, l'un & l'autre d'une beauté & d'une majesté surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'étant avancées du côté de la Campagne où ils avoient trouvé une multitude innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens Fruits, ils eurent la curiosité de parcourir tout le terroir qu'ils trouvérent accessible. Enfin étant parvenus jusqu'aux extrémitez Australes de ce vaste Païs, ils le trouvérent borné par des Montagnes impratiquables. Ce fut-là que _Mol_ & _Mola_ sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer à droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, étant d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de sorte que s'étant mis en colere, parce qu'il se voyoit obligé de rompre son dessein, à cause de l'opiniâtreté de sa femme, il frapa de dépit si rudement du pied contre le Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau sortit en abondance, & forma une Riviére, qui s'alla précipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux étoient sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre, que depuis ce tems-là elle n'a plus eu aucune envie de se joindre à son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu d'autres Enfans.
Ils ajoûtoient à ce beau Conte, que c'étoit de ces deux Personnes qu'étoient décendus les Habitans de leur Païs, qu'ils croyoient être le seul endroit du Monde qui fut habité. Aussi-tôt que le Portugais fut arrivé, & qu'il eut fait le recit de ces avantures, on connût bien qu'on n'étoit pas-là le seul Peuple de l'Univers, & que le prétendu Enfantement de la Terre, n'étoit qu'une Fable, d'où s'ensuivirent les révolutions dont je viens de faire mention. Depuis ce tems-là, les Rois & leurs sujets avoient vécu avec beaucoup de tranquillité & d'harmonie: ils se loüoient extrémement les uns des autres. En effet, j'ai toûjours vû que le peuple avoit infiniment du respect pour leur Souverain, & que réciproquement le Roi d'à présent témoignoit de l'empressement à donner des marques de sa tendresse à tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il étoit civil en genéral à tout le monde, & pour nous en particulier, il est sûr que cela passoit les bornes.
CHAPITRE IX.
_Qui contient plusieurs Conversations très-curieuses entre le Roi & notre Auteur._
Il n'est pas concevable comment ce Monarque étoit assidu à observer au commencement les heures de nos occupations: il étoit tout yeux pour nous regarder, & souvent nous le rendions tout oreilles pour nous entendre, lors que nous lui racontions comment le monde vit parmi nous. Sur tout il prenoit un plaisir indicible à s'entretenir des Sciences, & particuliérement de la Philosophie, en quoi il s'étoit beaucoup exercé. Rarement nous étions ensemble, qu'il ne me fit quelque question de Phisique, & de Méchanique, ou d'Astronomie.