Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 25
Pendant ce tems-là, les soins que M. Speed se donnoit pour se loger réguliérement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empêchoient point de suivre les vûës ausquelles il s'étoit attaché. Quelques jours se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'éloignerent point un moment de ma maison. Je découvris aisément que mes filles les souffroient sans répugnance, & je m'éloignois moins que jamais de ces deux mariages. Mais lorsqu'on vint à s'expliquer ouvertement, il se trouva que celle de mes filles, que l'aîné des Speeds aimoit le mieux, étoit celle qui avoit du goût pour son frere, & qu'il en étoit de même de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgré l'extrême jeunesse de mes filles, je m'étois rendu au désir de M. Speed, à la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux à Oxford ou à Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dépendu de moi d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop jeunes encore pour être capables de ces délicatesses de coeur. Mais en m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit qu'une déclaration absolue de mes volontés qui pût leur faire surmonter leur inclination.
Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds à l'Université, dans l'espérance que le tems rendroit les uns ou les autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit à regret. Nous leur permîmes d'écrire chacun à leur Maîtresse, c'est-à-dire, à celle en faveur de qui leur coeur étoit prévenu; mais après l'aveu que mes deux filles m'avoient fait, elles se crurent autorisées à refuser, chacune de leur côté, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne fut qu'après en avoir rejetté plusieurs, qu'elles convinrent de se remettre l'une à l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhaité. Cette comédie ne fut pas sans agrément pour moi. Mais M. Speed en étoit inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en s'efforçant de tourner le coeur de mes filles vers celui dont chacune d'elles étoit aimé. Je lui faisois sentir en vain que ce n'étoit que la moitié de ce qu'il désiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de changement à faire dans le coeur de ses fils.
Il arriva dans mon voisinage un événement qui changea beaucoup toutes nos idées. M.... Chevalier Baronet fut assassiné dans son lit avec les affreuses circonstances qui ont été connues du public. Son Frere, qui étoit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'héritier de ses richesses & de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles en mariage. Il s'étoit passé si peu de tems depuis l'infortune de son aîné, que je ne pus me persuader que le désir de se marier lui fût venu tout-d'un-coup. Mes soupçons étoient fortifiés par la demande qu'il me faisoit de la cadette. Elle étoit la plus jolie, quoique sa soeur le fût beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour lui faire connoître mes véritables inclinations. Mais je ne perdis pas un moment pour approfondir la vérité de mes conjectures. Je fis appeller Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses réponses. Elle me dit pourtant qu'elle l'avoit vû dans quelques maisons où elle s'étoit trouvée avec sa mere. Je feignis d'être mieux informé. Elle me confessa que depuis trois ou quatre mois il étoit passionné pour elle, & par d'autres demandes, je lui fis avoüer qu'elle avoit reçu ses soins. J'étois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter à mes enfans. Mes caresses, aidant autant que mes instances à faire parler Henriette, elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle avoit joué jusqu'alors à l'égard des jeunes Speeds, n'avoit été que pour servir sa soeur aînée, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas plus de facilité à satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel embarras du côté du Chevalier, à qui je n'avois point de raison honnête à donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit réellement en sa faveur. Il étoit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement mon coeur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, & la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le coeur d'Henriette, ne parut point effrayé de cet obstacle. Il consentit aisément à suspendre ses désirs, sur la seule promesse que je lui fis de ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sçai comment je me serois délivré de cet embarras, si la mort du fils aîné de M. Speed n'eût servi au dénoument. L'aînée de mes filles, dont l'inclination pour lui s'étoit fortifiée de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette, en fut quitte pour de la douleur & des larmes; après quoi son coeur se tourna facilement vers celui dont elle étoit aimée. M. Speed, consolé de la perte de son fils par ce changement, ne tarda point à me l'apprendre lorsqu'il s'en apperçut. J'entrai avec joie dans toutes ses propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqué de prendre le même tems pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables à leur goût qu'à leur fortune.
J'aurois eû trop à me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de prosperités n'eût jamais été interrompu. Trois mois après le Mariage de mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la plus constante passion. Elle étoit fille du celebre M. Rogers, qui avoit passé vingt ans dans les Cours du Nord, chargé des plus importantes affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapporté qu'un bien médiocre qui s'étoit dissipé avec le mien dans les malheureux engagemens que nous avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple. Il me racontoit qu'étant à Copenhague en 1709, il avoit essuié la même disgrâce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'étoit pas moins passioné que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se rapportoient au bonheur d'une personne si chere. Étant au lit avec elle, dans une chambre sans poële, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excés du froid, qu'ayant appellé ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter près de son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allumés. L'air en devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'éveillant le matin il la trouva morte à son côté. Un malheur de cette nature, dont il se reprochoit d'être la cause, le jetta dans un désespoir si terrible, que n'en écoutant plus que les mouvemens, il resolut de se délivrer de la vie par le même genre de mort qui lui avoit ravi sa femme. Dès la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la vapeur empoisonnée, il se flatta de rejoindre bientôt ce qu'il aimoit. Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures pour en empêcher l'effet, soit que son temperament se trouvât plus fort que le poison, il ne parvint pas même à causer le moindre desordre dans sa santé. Ce fut en réflechissant sur l'excés où sa douleur l'avoit emporté, qu'il reconnut par degrés que le sort des hommes étant entre les mains du Ciel, il est également contraire à la raison de se plaindre de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand elle ne seroit pas nécessaire. Cependant les plus sages réflexions ont si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une année entiere pour mettre quelque modération dans mes regrets.
Je n'étois pas d'un âge auquel on pût donner encore le nom de vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voïages n'avoit point été assez violente pour alterer mon temperament. Cette raison m'avoit fait penser, après la mort de ma femme, que la bienséance ne permettoit plus à Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre vertu lui avoit fait naître là dessus des scrupules. Cependant M. Rogers même, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y étoient continuellement, furent d'avis que ce changement n'étoit pas nécessaire. Leur conseil renfermoit d'autres vûës que je ne penetrois pas. Ils avoient jugé que la confiance & l'amitié qu'ils voyoient pour moi à Mademoiselle Pelez, pouvoit être utile à ma consolation, & que tôt ou tard je penserois peut-être à me lier plus étroitement avec elle. Ils m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune étoit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup néanmoins qu'ils me firent l'ouverture de leurs idées. Ils commencerent par Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connoître les dispositions. Après avoir employé beaucoup d'adresse à les presentir, ils crurent s'appercevoir que son attachement pour moi étoit aussi propre que l'amour à lui faire recevoir agréablement la proposition de notre mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble à m'en inspirer le désir. Je n'ai pas compté de combien cette entreprise avoit précedé la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus très longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle Pelez des bontés & des soins que je n'attribuois qu'à son amitié. Mes enfans ne s'éloignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la facilité d'être incessament comme eux dans mon appartement. Je m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.
Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la bienséance remplie par une année de deüil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me laisser le tems de répondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme d'une femme à qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais lorsque la raison m'eût fait confesser que les plus justes douleurs ne peuvent être éternelles, j'eus peine à me persuader qu'une fille de vingt ans pût accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette difficulté pour m'assurer qu'on ne tarderoit point à la détruire. Sur le champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amenée, je fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de recevoir étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je combattis & ses bontés, & mes propres désirs, qu'un incident si flatteur fit naître avec plus d'empressement que je ne m'en serois défié. Je lui representai mon âge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant repeter qu'elle se devoit toute entière à son père & à son bienfaiteur, je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'années pour être en état de lui offrir son coeur & de l'épouser avec plus d'égalité. Elle se plaignit d'être moins heureuse à m'inspirer de la tendresse que de la génerosité & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler le jour de notre mariage.
Je me dois ce témoignage, que l'estime & l'amitié étoient encore les seuls sentimens qu'elle m'eût inspirés. Ma complaisance pour mes enfans fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette aimable Espagnole, lorsqu'elle m'eût rendu le maître de son coeur & de tout son bien. Tout ce que je devois à la fortune ne me parut pas comparable à ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je représenter la douceur de ma vie, ni l'air de prospérité & de joie qui sembloit distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me restoit qu'un fils, dont l'établissement ne pouvoit me causer d'inquiétude. Mon Étoile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant une fortune independante de moi.
Ma femme m'ayant donné un fruit de notre mariage dès la première année, il sembloit que cet accroissement d'héritiers retranchât quelque chose aux espérances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tôt à faire tout ce qui dépendroit de moi pour celui qui avoit les premiers droits à mes soins. Je pensois à lui ceder la part que j'avois au fond du commerce de la Jamaïque, & même à le faire partir pour cette Colonie avec un Vaisseau richement chargé dont je voulois lui abandonner la propriété. Mais l'amitié avoit déja pourvû à son établissement dans le coeur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres héritiers que des parens qu'il connoissoit à peine, & dont la parenté même étoit fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tôt qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la résolution d'adopter l'autre; & ce qui n'étoit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut une nécessité pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils pour la Jamaïque. Il ne s'ouvrit à moi que pour obtenir mon consentement; & sans me communiquer le détail des articles, il institua, par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son héritier principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il, pour la première clause de l'adoption, que mon fils renonceroit à mon héritage, & prendroit même son nom en se mariant. Il n'eut pas la consolation de joüir longtems du fruit de sa générosité; mais ne voulant pas quitter la vie sans avoir achevé son ouvrage, il souhaita au lit de la mort de voir célébrer à ses yeux le mariage de l'héritier qu'il s'étoit donné. Il avoit consulté ses inclinations pour lui choisir une femme qui n'étoit pas sans bien, & qui méritoit encore plus l'attachement d'un honnête homme par son esprit & son mérite. Cependant comme les plus belles espérances se trouvent quelquefois démenties par l'événement, ce mariage n'a pas été le plus heureux de ma famille, & divers incidens, qui n'ont eu que trop d'éclat, ont conduit enfin mon fils & sa femme à leur séparation.
Pendant six ans qui s'étoient passés depuis mon retour des Indes jusqu'à la séparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres chagrins que ceux que j'ai rapportés, & comme ils étoient des suites nécessaires de la condition humaine, j'avois trouvé dans les circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette première altération de la paix de ma famille, & l'impuissance où je me vis, après beaucoup de soins, d'y apporter du reméde, fut une source de chagrins qui a répandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems après je fus un peu dédommagé par le retour de mon aîné, qui après la mort de M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires entre les mains d'un Facteur, & de revenir à Londres avec sa femme. Leur fortune, qui étoit déja fort considérable, n'avoit fait qu'augmenter par son application. Mais il s'étoit engagé fort avant dans les nouvelles entreprises de la Georgie; & quand le désir de se revoir dans le sein de sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son interêt l'auroit obligé d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de la nouvelle Colonie.
Il étoit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui est au Sud de la Caroline, entre la Rivière de Savannah, celle d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivière à l'autre on compte environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois d'Août 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa Majesté pour l'établissement régulier de cette Colonie. Il en fit avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilité de sa Compagnie, d'aider une infinité de pauvres familles, en leur procurant le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'espérance qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'épargner par conséquent à l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, étoit un avantage considérable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit encore à la Jamaïque, se sentit porté, par un penchant particulier, à mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut appris que le Parlement l'avoit encouragée jusqu'à fournir dix mille livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre à orner le Journal de mes Voyages.
Le 6 de Novembre de la même année, le Capitaine Thomas partit de Londres, à bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent hommes destinés à jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M. Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui étoient au nombre de vingt trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord Georges Carpenta, se rendit à Gravesend où il s'embarqua sur le même Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'année suivante, ils arriverent heureusement à la Caroline.
Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau à Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-là l'Équipage jusqu'à la Rivière de Savannah, & ses soins allerent jusqu'à faire construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit. En dix heures ils arriverent à Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette petite Isle qui commande le Canal, & qui est à moitié chemin, entre Beaufort & la Rivière de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des Places voisines, se joignirent encore à lui pour l'escorter; enfin ils arriverent le vingt à la vûë de la Rivière de Savannah, & leur première entreprise fut de choisir un lieu pour s'établir. Ils s'arrêterent à dix milles au-dessus de l'embouchure. La Rivière forme dans ce lieu une belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu'à ce lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de la Plaine, sur le bord de la Rivière, que M. Oglethorpe résolut de former une Ville. Le Paysage y est d'une beauté infinie.
Toute la Colonie s'y étant rassemblée le 1 de Février, on se logea sous des tentes pour commencer par le travail des fortifications. À cinquante milles, au long de la Rivière, est une petite Nation Indienne qu'on avoit eu la précaution de gagner par des caresses & des présens; de sorte que l'entreprise fut poussée sans aucune crainte. On avoit même plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnoîtroient la Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Traité qu'on avoit fait avec eux, on étoit convenu qu'on leur apprendroit notre méthode de cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire dans nos Écoles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah à sa Ville, par la seule raison qu'elle est sur cette Rivière. Il n'en eut pas d'autre non plus pour choisir ce lieu que l'agrément de sa situation, & la persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqué que les arbres n'y étoient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup d'humidité.
Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la Caroline le Colonel Bull, chargé d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town vouloit faire en faveur du nouvel établissement. M. Oglethorpe résolut, sur cet avis, de se rendre lui-même à Charles-town. Mais avant que de s'éloigner de ses gens, il traça les rues, la place des maisons, celle du marché. La première maison fut faite entiérement de planches.
Les secours que M. Oglethorpe reçut à Charles-town, consisterent en bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tôt à se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tôt à Savannah par la Maison du Colonel Bull, qui est située sur la Rivière Ashley, où il reçut la visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta une honnête contribution de ses Paroissiens. En arrivant à Savannah, il trouva que M. Wiggan, son Interprète, avoit commencé un Traité fort avantageux avec les Creeks, Nation Indienne composée autrefois de dix Tribus, mais réduite aujourd'hui à huit, qui ont chacune leur Roi, quoiqu'elles vivent dans une étroite alliance, & qu'elles parlent la même langue. M. Oglethorpe reçut les Chefs de cette Nation dans une des maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignité dans leur cortege:
/* _De la Tribu de Coweta_.
Yahou Lakee, Roi de la Tribu, qu'ils appellent Mico.
Essaboo, Chef de la Guerre.
Huit Hommes de suite & deux Femmes.
_De la Tribu de Cussetas_.
Cusseta, Roi ou Mico.
Tatchiquatchi, Chef de la Guerre.
Quatre Hommes de suite.
_De la Tribu d'Owseecheys_.
Ogecse, Mico.
Neathlouthko, Chef de la Guerre, & Ougaki, Conseiller.
Trois Hommes de suite.
_De la Tribu de Cheechaws_.
Outhletebva, Mico.
Thlauthothlukce, Chef de la Guerre, Figer & Sootamilla, autre Chefs.
_De la Tribu d'Echetas_.
Chutabeeke & Robin, deux Chefs de Guerre. Le second avoit été élevé parmi les Anglois.
Quatre Hommes de suite.
_De la Tribu de Palachucolas_.
Gillatee, Chef de la Guerre.
Cinq Hommes de suite.
_De la Tribu d'Oconas_.
Oeckachumpa, Mico.
Coowoo, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.
_De la Tribu d'Enfaule_.
Tomanmi, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite. */
Tous ces Indiens s'étant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute taille, fit un discours, qui fut interpreté par M. Wiggan & M. Musgrove. Il commença par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivière de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui avoit donné la vie aux Anglois l'avoit donnée aussi aux Creeks, mais qu'à la vérité celui qui avoit donné la sagesse aux uns & aux autres en avoit donné beaucoup plus aux Blancs; qu'il étoit persuadé que le grand pouvoir qui résidoit au Ciel, (en prononçant ces paroles il étendit les bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoyé les Anglois dans le Pays pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs enfans; que par conséquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'étoit pas seulement sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoyé leurs Chefs avec des présens de peaux, qui étoient toute leur richesse. À ces mots, tous les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince Creck ajouta, que c'étoit ce que sa Nation possedoit de plus précieux, & qu'elle l'offroit de bon coeur aux Anglois. Il finit en remerciant M. Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait à un Creck, nommé Tomochichi, qui étoit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il eût été banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que la Nades Cherokees avoit tué quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe en marquoit quelque désir, les Creeks feroient une incursion dans leur Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine vengeance.