Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 23
Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donné la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause, je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à l'odeur qui sortoit de ses entrailles.
Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds, ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, & lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois, cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux; c'est-à-dire, par des oeufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces oeufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache. Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.
La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement. Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit encore quelque chose d'effroyable.
Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes qu'on y cuit non-seulement des oeufs, mais jusqu'à des écrevisses & des Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on met celle de guérir les maladies vénériennes.
Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, & cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres, se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles, qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque, ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé, qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; & malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées. Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre, des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent, fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, & l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le reste retourna aux héritiers naturels.
Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, fut recherchée aussi-tôt par quantité de jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit penser à quitter la Jamaïque, pour aller chercher un établissement en Angleterre. Nous commencions à faire les préparatifs de notre départ. Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empêchoit que nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se trouvoit lié avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter en faveur son ami, & de nous dispenser même, sous quelques prétextes, de la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations à des motifs tout differens; & s'étant figurée que nous attachions quelque honte à l'avanture de sa famille & à la sienne, qui nous faisfoit sentir de la répugnance à l'obliger, elle s'accorda pour son départ avec le Capitaine d'un autre Vaisseau.
Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favorisé la fuite, arriva dans le même tems de Carthagène, avec une suite qui fit prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui eût fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas voulu entreprendre le voyage de la Jamaïque sans avoir obtenu un passeport du Gouverneur; & ce soin avoit été la seule cause de son retardement. Sa Fille, qui n'avoit reçu dans cet intervalle aucun avis de ses dispositions, commençoit à se croire abandonnée de son Pere, & paroissoit résolue de fixer son établissement à la Jamaïque, M. le Duc de Portland, à qui son avanture avoit donné la curiosité de la connoître, lui marquoit tant d'estime & d'amitié, que la malignité du public l'avoit déja soupçonné de sentir pour elle quelque chose de plus tendre. J'aurois pû servir à la justifier, moi qui la voyois beaucoup plus familiérement, & qui n'avoit pas fait difficulté de la proposer à ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce témoignage, que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari, qui ne répondît parfaitement à la première idée qu'ils nous avoient donnée tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, à son arrivée, de s'adresser à M. Rindekly, & à moi, pour apprendre de nous quelle avoit été la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre son amitié. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous avions prêté à leur évasion; mais en lui expliquant les circonstances, nous lui fîmes confesser que l'humanité nous en avoit fait une loi. Il finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive satisfaction le témoignage que nous lui rendîmes en faveur de ses enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amitié. M. le Duc de Portland, qui étoit le plus galant de tous les hommes, & qui mêloit peut-être quelques sentimens de tendresse à l'estime qu'il avoit pour sa fille, le traita, pendant son séjour à Spanish-town & à Port-Royal, avec toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.
M. Rindekly avoit réparé notre Équipage, en recevant à notre service tous les Matelots qui s'étoient presentés, & les circonstances ne lui avoient pas permis d'être fort difficile dans le choix. Comme nous ne pensions plus qu'à retourner directement en Angleterre avec une carguaison des meilleures marchandises de l'Amérique, il se présenta plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un âge fort avancé, avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'étoit déterminé, sur leurs instances, à retourner à Londres avec toute sa fortune. Il avoit disposé d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui l'avoit à la vérité payée tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mérité de lui cette préférence, par un service fort singulier. M. Speed, revenant de la Virginie, où ses affaires l'avoient conduit, s'étoit embarqué dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains à la Jamaïque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqué qu'on y est presque toujours forcé dans certaines saisons, il avoit été jetté, par un ouragan, dans l'Isle de Nevis, où il tomba malade à Charles-town. Le Vaisseau qui l'y avoit apporté reprit sa route, & laissa M. Speed à Charles-town, dans un état si desesperé, qu'il passoit pour mort. Cette nouvelle fut apportée à sa famille, qui faisoit son séjour à Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant été plus de six mois sans se rétablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa femme, & ses enfans de sa situation, il fut réduit à la derniere nécessité dans l'Isle de Nevis. Quelques honnêtes gens, à la vérité, prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y étoit connu de personne. Mais n'ayant pû obtenir qu'on fît les frais de le reconduire exprès à la Jamaïque, le chagrin de se trouver comme abandonné à son infortune, lui fit prendre la téméraire résolution de partir dans une petite Barque, avec deux Matelots à qui elle appartenoit, & qu'il avoit gagnés par la promesse d'une grosse récompense. Leur voile n'ayant pas longtems résisté au vent, ils se trouverent sans secours pour se conduire, & jettés, après deux ou trois jours d'agitation, dans une petite Isle à peine connue, quoiqu'habitée par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en sont si pauvres, & si accoutumés à la paresse & à l'oisiveté, qu'on auroit peine à se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en étoit informé par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec les Isles voisines, sans Prêtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car chaque famille ne reconnoît point d'autre autorité que celle du plus ancien, & n'y defere même que dans les cas où le bien public est interessé. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement nécessaire à leur nourriture. Leur ignorance & leur grossiereté sont si excessives, qu'ils ne sçavent point l'origine de leur établissement. Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informés; & si l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si court les moeurs, & même la raison, soient capables d'une si étrange révolution.
M. Speed fut reçu néanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit pas permis d'attendre tout-à-fait la fin, se renouvella avec plus de danger que jamais. Il fut encore près de trois mois à l'extrêmité, dans l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces étant revenues, il reprit la résolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus certaine. Mais en avançant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre un rocher qu'ils n'avoient point apperçu, & qui fendit si malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tôt à fond. Ils se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils avoient eu le tems de lier ensemble à la première vûe de leur malheur. Ils s'y tinrent si fortement attachés que malgré l'agitation des vagues, ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego à la Jamaïque, se trouva si près d'eux qu'ils eussent pû se faire entendre si l'extinction de leur voix ne les eut empêchés de jetter des cris. Mais par le plus heureux hazard, le Quaker, qui étoit à Bord, apperçut un corps qu'il prit pour quelque monstre marin. Sans autre soupçon, il prit lui-même un croc, qu'il lança dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit où elles étoient liées. La facilité qu'elles eurent à suivre lui fit bien-tôt découvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tôt le moyen de les secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il étoit encore par une longue maladie, avoit résisté plus vigoureusement que ses deux Compagnons à l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au moment qu'ils furent tirés dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours après. Son Bienfaiteur, avec les principes de charité qui sont ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connoître, de lui rendre tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte d'en diminuer le mérite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les récompenses que la générosité & la reconnoissance porterent M. Speed à lui offrir. Dans le marché même qu'il fit avec lui pour sa Plantation, il voulut, par le même motif, qu'elle fût estimée sa juste valeur; de sorte que l'unique obligation qu'il eut à M. Speed fut de l'avoir préféré à quantité d'autres qui s'étoient présentés pour l'acheter.
Nous eûmes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay, François réfugié, fort aimé de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nommé son Lieutenant Général dans le Gouvernement de la Jamaïque. Il devoit retourner à Londres sur le Kingston, qui l'avoit amené avec M. le Duc; mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit naître l'envie de nous demander le passage. Cet Officier François n'eut pas le tems de se faire des amis à la Jamaïque par son mérite, & s'y fit un grand nombre d'ennemis par ses prétentions. Ayant vû les appointemens du Gouverneur augmentés jusqu'à cinq mille livres sterling, c'est-à-dire presqu'au double, il s'étoit crû en droit de demander la même augmentation pour les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit murmuré de cette exaction. Son Emploi même étoit un surcroît de charge que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa résidence, & dont elle avoit esperé se délivrer à l'arrivée du Duc. Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service à M. du Bourgay, avoit déclaré dans son premier discours, que l'intention du Roi étoit qu'il fût reçu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemblée avoit d'abord écouté cette déclaration d'un air fort mécontent, ce qui n'empêcha point qu'elle n'accordât mille livres sterling au Colonel. Mais les désagrémens qu'il prévit dans un Office si peu goûté du public, lui firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joüir tranquillement de son titre & du revenu.
Toutes nos affaires étant arrangées avec M. Thorough & mon fils, nous mîmes à la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus favorable navigation. Cette espérance fut renversée dès le premier jour par une horrible tempête, qui brisa deux de nos mâts, & qui nous fit regarder comme un bonheur d'être jettés sur la Côte de Saint Domingue, entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant changé pendant la nuit, nous aurions pû nous garantir du danger qui nous menaçoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de réparation. Mais il s'y étoit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer deux jours à l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur extrêmement chagrine, lorsque nous fûmes abordés par deux Vaisseaux de guerre Espagnols, ausquels nous ne vîmes aucune apparence de pouvoir résister. Quoiqu'ils ne nous fissent point appréhender d'hostilités, & que retournant à Londres en qualité de Marchands, notre malheur ne dût nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'étoit que trop à craindre, dans des circonstances où les plaintes des deux Nations augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des recherches incommodes. M. du Bourgay, qui étoit homme de courage, paroissoit aussi desesperé que nous de n'être pas en état de rejetter toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites désagréables. Mais il fallut ceder à la nécessité. Les Espagnols, qui n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent à nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle supériorité. Ayant reconnu que nous étions chargés en marchandises pour l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prétextes à nous quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes, qu'ils ne purent méconnoître pour des effets de la Jamaïque; mais en portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'étoit commune avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils nous demanderent aussi-tôt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre ancien Équipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal réüssi à tirer de nos gens d'autres lumiéres que celles qu'ils reçurent de nous. Je leur avois répondu qu'aïant fait le voyage de la plûpart de nos établissemens, j'avois ramassé le trésor qu'ils me voyoient, dans differentes Colonies; ils prirent là-dessus plusieurs de nos Matelots à l'écart, & les menaces ne furent pas moins employées que les offres pour leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui tenoit à l'une des caisses, le Mémoire qui contenoit non-seulement le nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient été pêchées en notre présence, & sur les differens lieux de la Marguerite, d'où nous avions tiré les autres. Si ce n'étoit point assez pour découvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour fournir à nos Ennemis le prétexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que les Perles étoient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule contradiction qu'ils prétendirent trouver entre nos premières réponses & le Mémoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils étoient en droit de reclamer. À toutes nos plaintes, ils ne répondirent qu'en faisant valoir la bonté qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris, parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vînt des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le soupçonner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les procedés justes & honnêtes, & qu'ils exhortoient notre Nation à profiter de ces exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcés de souffrir cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'étant jetté sur mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de cet état que pour tomber dans une dangereuse maladie.
Nous eûmes la liberté de remettre à la voile. Ce ne fut pas sans avoir consulté entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien qui nous étoit arraché contre toutes sortes de droits. Mais outre que mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de justice à esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cinglé en pleine Mer, & nous devions juger que s'ils n'étoient pas partis du Port pour quelque voyage, ils s'éloignoient peut-être pour aller partager nos dépoüilles.