Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 15
Toutes les Cartes se trompent, suivant le Journal de M. Rytwood, sur la position des Isles Marianes, ou des Larrons; il place l'Isle de Guam au 13 degré 30 minutes de latitude du Nord, & au 100 degré 20 minutes de longitude depuis le Cap Saint Luce en Californie. On ne compte pas moins de 2300 lieues de la nouvelle Espagne aux Isles des Larrons; mais les vents de commerce durent si constamment entre les Tropiques, que cette longue course est aisée, & se fait ordinairement dans l'espace d'environ 60 jours.
Les Espagnols de Guam raconterent à M. Rytwood, qu'un de leurs vaisseaux, faisant voile de Manille à la nouvelle Espagne, découvrit plusieurs Isles extrêmement agréables, & fort abondantes en or, en ambre-gris, &c. Ils les nommérent _Isles de Salomon_. Dans la suite ils ne manquerent pas d'envoyer plusieurs Vaisseaux pour les retrouver; mais toutes leurs recherches ont toujours été sans fruit; & plusieurs Chaloupes, ou _Params_, qui ont crû pouvoir tenter la même entreprise, ont disparu, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On a placé ces Isles, dans les Cartes Espagnoles, au 15 degré 20 minutes de latitude du Nord, trois cens lieues à l'Est des Isles Marianes.
Le même Vaisseau qui les avoit découvertes, ayant besoin de se lester, prit, dans une de ces Isles, de la terre & des pierres pour s'en servir à cet usage. Lorsque le Vaisseau fut arrivé au Port d'Acapulco, & qu'on voulut le mettre en meilleur ordre, on découvrit que les pierres s'étant brisées dans plusieurs endroits, par l'agitation de la Mer, il y paroissoit des veines d'or très-pur. Mais l'étonnement fut bien plus vif pour ceux qui, visitant le foyer de la cuisine, qu'on avoit été obligé de réparer avec de la terre du même lieu, ils trouvérent un lingot d'or qui s'étoit fondu & réduit en masse par la chaleur continuelle du feu. C'est au Lecteur à juger de la vraisemblance de ces deux faits sur le témoignage des Espagnols. M. Rindekly & moi, qui nous étions familiarisés en Afrique avec les événemens de cette nature, nous comprîmes du moins que le récit qu'on avoit fait à M. Ritwood n'étoit pas impossible.
Mais ce que je tirai de plus utile & de plus remarquable du Journal de M. Ritwood fut une Table de la latitude & de la longitude des principaux Ports, Isles, Rivières, Bayes, Caps, & autres lieux remarquables de la Côte Occidentale de l'Amérique dans la Mer du Sud, depuis la Californie au Nord jusqu'au détroit de Magellan au Sud. Je le donnerai ici d'autant plus volontiers, que la mort de M. Rytwood semble m'en laisser la liberté; & qu'en joignant ces importantes observations à la _Description des Côtes de la Mer du Sud_, qui fut publiée à Londres il y a vingt ans, il ne manquera rien aux Géographes pour faire une Carte exacte de toutes ces Côtes. On place à l'ordinaire le premier Méridien à la pointe la plus Occidentale de la grande Canarie.
/*[3] Latit. Longit. D. M. D. M. La Californie, 24 40 255 15 Sa Pointe Orientale, 24 4 258 15 Cap Saint-Luc, 25 30 259 50 Derniere Pointe du Continent, 24 40 260 55 Rivière de la Salle, 23 30 262 16 Las Chamitas, 22 55 262 48 Rivière de Saint-André, 22 30 264 8 Isles des Trois Maries, 22 7 264 14 Rivière de San-Milpa, 22 5 264 23 Boca de las Higueras, 21 32 264 38 Punta de la Cruz, 21 26 264 16 Isle de Calisto, 20 10 264 22 Cap Corrientes, 20 20 265 20 Juan Ballegas, 20 28 265 50 Cabo de los Angelos, 20 20 266 Nouvelle Gallice, 20 25 266 26 Puerto de la Navidad, 20 10 266 40 Baye de Santiago, 20 4 266 8 Rivière de S. Pierre, 19 52 267 30 Rivière d'Aculima, 19 30 267 50 Rivière de Sacatula, 18 40 269 16 Isle de Ladrillos, 17 52 270 5 Rivière de Gariotas, 17 40 270 24 Pointe de Siguantanejo, 17 20 270 4 Rivière de Piticalla, 17 15 270 55 Rivière de Mitala, 17 8 271 28 Rivière de Sitala, 17 40 272 4 Port d'Acapulco, 17 272 4 Rio de Pescadores, 17 272 45 Rio de Dom Garcia, 15 45 273 Punta de la Galera, 16 8 273 42 Rio Verde, 16 8 273 45 Mont de Talcamanca, 16 273 55 Puerto Escondido, 15 50 274 32 Isle de la Brea, 15 40 274 45 Rivière de Milcas, 15 38 275 Rivière de la Galera, 15 36 276 6 Porto Angeles, 15 26 276 6 Rivière de Carasco, 15 18 276 18 Rivière Dicilo, 15 20 276 40 Porto Aguatulco, 15 36 276 25 Pointe de Masatetlan, 15 30 277 46 Isle d'Hata, 15 30 277 26 Las Salinas, 15 42 278 26 Baye de Teguantepeque, 15 50 278 46 Barra de Macias, 15 20 278 46 Morro, 14 56 279 47 Cerro de la Encomienda, 14 58 280 Montbrulant de Soconusco, 14 51 280 36 Baye de Milpas, 14 51 281 7 Rivière d'Anabasos, 14 29 202 20 Rivière de Sapotitlan, 14 40 281 49 Bar d'Istapa, 14 24 282 56 Rio Grande, 14 20 283 40 Rivière de Motualpe, 14 7 284 Port de Sonsonate, 14 284 53 Côte de Tonela, 13 50 285 22 Rivière de Lampa, 13 10 286 30 Rivière de S. Michel, 12 45 287 46 Baye de Candadilla, 12 38 287 46 Golphe d'Amapala, 12 20 288 8 Porto Realejo, 12 30 288 48 Punta del l'Esto, 11 40 289 Baye de Tosta, 11 30 290 10 Golphe del Papayot, 11 10 290 37 Pointe Sainte Catherine, 10 34 288 48 Port Delas, 10 30 289 Morro Hermoso, 9 17 290 10 Capo Blanco, 9 20 290 17 Morro de la Ensenada, 10 10 291 20 Baye de Nicoya, 9 18 291 49 Port de Caldera, 9 43 292 27 Rio de la Estrella, 9 8 292 47 Puerto del Bigles, 9 293 Isle de Cano, 8 45 293 30 Golfo Dolce, 8 47 293 5 Port Limones, 8 17 294 10 Rivière de Chiriqui, 8 37 295 Pueblo Nuevo, 7 22 295 40 Isle de Quicara, 7 41 295 Baye de Philippinas, 7 12 296 40 Pointe de Higuera, 7 21 297 44 Rivière de Mensave, 8 47 297 40 Rivière de Covita, 8 1 298 35 Rivière de Parita, 8 11 298 36 Rivière de Nata, 8 26 298 37 Port de Villa, 8 28 299 58 Rivière de Caymito, 9 9 299 30 Isle d'Otoque, 8 30 299 37 Isle de Tabuga, 8 40 299 40 Anson, 8 55 299 50 Panama, 9 300 36 Chepillo, 9 301 1 Pointe des Manglares, 8 53 300 23 Isle de Contadora, 8 46 300 32 Isle del Rey, 8 10 300 5 Cap S. Laurence, 8 10 300 58 Rivor Congo, 7 53 301 43 Baye de S. Michel, 8 18 301 20 Morro Quemado, 6 45 301 19 Puerto Claro, 6 46 301 37 Baye de S. François, 5 50 301 50 Baye de S. Antoine, 6 20 302 Port des Indiens, 6 14 302 2 Côte d'Anegabas, 6 55 302 3 Rivière de Sandi, 5 35 302 5 Isle de Coco, 5 9 299 8 Rivière de Noamas, 4 38 302 23 Buena Ventura, 4 302 50 Isle de Malpelo, 4 299 46 Rivière de Pisco, 3 45 302 39 Isle Gorgona, 3 15 301 36 Isle del Gallo, 2 17 300 40 Baye & Rivière de Mìra, 1 57 300 26 Isle de Gorgonìlla, 1 58 300 25 Rivière de Santiago, 1 14 299 30 Cap S. François, 50 299 57 Rivière Juma, 5 298 44 Cap Passado au Sud, 8 298 32 Baye de Carascas, 28 298 43 Baye de Manta, 50 298 31 Isle de Plata, 1 15 298 15 Isle de Salango, 1 40 298 25 Rivière de Coloncha, 2 298 18 Boca Chica, 2 40 299 Baye de Chanduy, 2 26 299 Isle de Puna, 2 54 299 10 Isle de Santa Clara, 3 23 298 50 Isle Verde, 2 26 299 48 Rivière del Bucy, 3 40 299 20 Mancora, 4 10 298 17 Isle Lobos de Paita, 5 25 298 40 Rivière de Sana, 6 40 299 37 Port Cheripe, 7 299 50 Malabrigo, 7 30 300 18 Guanchaco, 8 300 50 Port & Isle Santa, 9 301 2 Guambacho, 9 20 301 20 Casma, 9 28 301 30 Bermejo, 9 40 301 38 Isle de Sangalla, 14 5 302 35 S. Nicolas, 15 6 304 40 S. Jean, 17 15 304 15 Isle de Guana, 16 40 308 9 Port Arica, 18 311 8 Algodovales, 21 30 311 15 Port Betas, 24 45 311 42 Port Guasco, 28 30 311 3 Isle de Paxaros, 29 46 310 10 Coquimbo, 30 310 46 Isle de S Felix, 26 15 303 15 Rivière de Conchali, 21 26 310 50 Port Guillermo, 31 41 311 Papudo, 32 25 311 29 Port S. Antoine, 33 29 311 8 Topocalma, 34 310 57 Rivière de Maule, 35 311 30 Port de la Conception, 36 30 311 20 Isle de Quiriquina, 36 42 311 10 Isle de Jean Fernandez, 33 50 305 17 Isle de Sainte Marie, 37 14 311 Isle de Mocha, 38 28 310 46 Rivière de Tolten, 39 12 311 21 Valdinia, 40 311 10 Rio Bueno, 40 20 311 17 Pointe Cilan, 42 311 Isle de Guafo, 44 20 310 46 Corcobado, 43 30 313 Cap Corzo, 46 35 312 22 */
Les deux Couronnes jouissant d'une paix bien cimentée durant la Régence, nos Vaisseaux & nos Marchands étoient aussi libres à la Martinique que dans nos Isles; M. Rytwood ne faisoit pas moins de commerce avec les François qu'avec la Jamaïque & la Barbade: & c'étoit précisement cette raison qui nous avoit fait penser à lui confier une partie de nos perles, dans l'esperance qu'il lui seroit aisé de les faire passer en France, où notre dessein étoit de faire valoir cette partie, comme nous destinions l'autre pour l'Angleterre. La probité de cette honnête Négociant étoit aussi bien établie que sa fortune. Aussi avions nous conçu qu'il me suffiroit de lui expliquer nos intentions: mais il y trouva des difficultés. Comme il ne pouvoit embarquer nos richesses à la Martinique sans la participation des Officiers de la Douanne, il me fit craindre que des Effets si peu ordinaires dans le commerce des deux Nations, ne fissent naître quelques obstacles qui entraîneroient des explications dangereuses. Nous n'étions pas bien avec l'Espagne: on pouvoit soupçonner naturellement que nos perles étoient la dépoüille de quelque Vaisseau Espagnol; & la France qui s'étoit reconciliée depuis peu de tems avec cette Couronne évitoit toutes les occasions de se mêler dans notre querelle. Enfin M. Rytwood me déclara qu'il ne répondoit point du sort de nos perles lorsqu'elles seroient sorties de ses mains. Je fus effraié de cette déclaration, & je pris le parti de remporter mes perles à la Barbade.
M. Rindekly me reprocha beaucoup d'avoir été trop timide, & nos Correspondans de Bridgetown nous prouverent par quantité d'exemples que les François étoient fort éloignés d'avoir des complaisances excessives pour les Espagnols. Nos trois caisses n'en demeurerent pas moins à la Barbade, comme si le Ciel qui ne vouloit pas que ce Trésor arrivât jamais en Europe nous eût coupé la voie la plus sûre pour l'y faire transporter.
Il y avoit trois semaines que nous étions à Bridgetown, & la crainte que nous avions eûë d'être recherchés par les Espagnols ne pouvant plus nous causer d'inquietude, nous remîmes à la voile pour nous rapprocher du continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mêmes prétextes qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter s'il étoit possible jusqu'à Rancherias, où il y avoit peu d'apparence que dans la saison où nous étions, nous pussions rencontrer beaucoup d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'étoit rien en comparaison des esperances qu'il se formoit à Rancherias, non seulement pour les perles dont on prétend que la pêche y est fort abondante, mais pour l'or même qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches Provinces. Nous rentrâmes dans la Mer du Nord, & nous avions déjà passé les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperçumes trois Gardes-Côtes qui nous avoient decouverts avant que nous les eussions observés, & qui vinrent à notre rencontre avec toutes leurs Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si bien armés. M. Rindekly recommanda soigneusement à tout l'Équipage de s'observer dans les discours, & d'éviter particulierement les détails qui auroient rapport à la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la défiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reçurent à bord. Pendant plus d'une heure nous fûmes incertains de la manière dont il y étoit traité; mais les trois Gardes-Côtes s'étant approchés de nous à la portée du Canon, nous vîmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement à nous. Nous ne leur disputâmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de douze, & s'arrêtant peu aux politesses avec lesquelles je les reçus, ils examinerent avec soin l'état de nos forces & la nature de nos provisions. Dans quelques discours qui leur échapperent j'entrevis autant de chagrin que de soupçons. Cependant après avoir fini leurs recherches, ils dépêcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour aller rendre compte apparemment de leurs observations à leurs Chefs. Tout notre Équipage murmuroit interieurement de cet air d'autorité, & mon principal soin étoit de le contenir: mais ne pouvant douter que M. Rindekly n'eût donné le tour le plus favorable à notre Commission, je supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'être que l'effet ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tôt par un de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Côtes affectant de ne se pas fier à ses Passeports & à fa commission lui avoient déclaré qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu'à Carthagène, & M. Rindekly loin d'en marquer du chagrin leur avoit témoigné que dans le dessein où il étoit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur compagnie & leur escorte.
Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord; mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours. Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, & quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le coeur fort sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui, si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.