Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 5
Le second jour de marche de nos troupes au départ d'Alexandrie, quelques soldats rencontrèrent, près de Béda, dans le désert, une jeune femme le visage ensanglanté; elle tenait d'une main un enfant en bas âge, et l'autre main égarée allait à la rencontre de l'objet qui pouvait la frapper ou la guider. Leur curiosité est excitée; ils appellent leur guide, qui leur servait en même temps d'interprète; ils approchent, ils entendent les soupirs d'un être auquel on a arraché l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un désert! Ãtonnés, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va périr de misère et de faim. Nos soldats, émus de pitié, lui donnent aussitôt une part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout à fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes; il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur: Arrêtez! s'écrie-t-il; elle a manqué à son honneur, elle a flétri le mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats veulent s'opposer à ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'écrase sur le sol; puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux qui l'environnent, et brave leur vengeance.
Je me suis informé s'il y avait des lois répressives contre un abus d'autorité aussi atroce; on m'a dit qu'il avait _mal fait_ de la poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourût, au bout de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison, et la nourrir par charité.
La division Kléber, commandée par Dugua, avait pris la route de Rosette pour protéger la flottille, qui était entrée dans le Nil. L'armée acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le reste; la mort devient la peine du traîneur. Desaix est au moment d'être pris pour être resté cinquante pas derrière la colonne; Le Mireur, officier distingué, et qui, par l'effet d'une distraction mélancolique, n'avait pas répondu à l'invitation qu'on lui avait faite de se rapprocher, est assassiné à cent pas des avant-postes; l'adjudant général Galois est tué en portant un ordre du général en chef; l'adjudant Delanau est fait prisonnier à quelques pas de l'armée en traversant un ravin: on met un prix à sa rançon; les Arabes s'en disputent le partage, et, pour terminer le différent, brûlent la cervelle à cet intéressant jeune homme.
Les Mamelouks étaient venus au-devant de l'armée française: la première fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la reconnaître, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de Chebreise, donna leur mesure à nos soldats, et leur ôta cette émotion incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi inconnu. De leur côté, n'ayant vu dans notre armée que de l'infanterie, sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mépris, ils emportèrent la certitude d'une victoire aisée, et ne tourmentèrent plus notre marche, déjà assez pénible par sa longueur, par l'ardeur du climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompé et toujours renaissant; en effet c'était sur des tas de blé que nos soldats manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux qu'ils étaient dévorés par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a besoin d'être expliqué, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a lieu que dans ces contrées: elle est produite par le _mirage_ des objets saillants sur les rayons obliques du soleil réfractés par l'ardeur de la terre embrasée; ce phénomène offre tellement l'image de l'eau, qu'on y est trompé la dixième fois comme la première; il attise une soif d'autant plus ardente que l'instant où il se manifeste est le plus chaud du jour. J'ai pensé qu'un dessin n'en donnerait pas l'idée, puisqu'il ne pourrait jamais être que la représentation d'une ressemblance; mais, pour y suppléer, il faut lire un rapport fait à l'institut du Caire, et inséré dans les mémoires imprimés par Didot l'aîné, dans lequel le citoyen Monge a décrit et, analysé ce phénomène avec la sagacité et l'érudition qui caractérisent ce savant.
Les villages étaient désertés à l'approche de l'armée, et les habitants en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter.
Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Ãgypte offrit à nos soldats, et ce fruit fut consacré dans leur mémoire par la reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillés pour se désaltérer par tous les pores.
Lorsque l'armée eut dépassé Rahmanieh, ses marches sur les bords du fleuve devinrent moins pénibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher à Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze heures de marche elle se trouva près Embabey, où les Mamelouks étaient rassemblés; ils y avaient un camp retranché, entouré d'un mauvais fossé, défendu par trente-huit pièces de canon.
_Bataille des Pyramides_.
Dès qu'on eut découvert les ennemis, l'armée se forma: lorsque Bonaparte eut donné ses derniers ordres, il dit, en montrant les pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait dépassé le village; Reynier suivait à sa gauche; Dugua, Vial et Bon, toujours à gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil. Mourat-bey, qui vint nous reconnaître, et qui ne vit point de cavalerie, dit qu'il allait nous tailler comme _des citrouilles_ (ce fut son expression): en conséquence le corps le plus considérable des Mamelouks, qui était en avant d'Embabey, s'ébranla, et vint charger la division Dugua avec une rapidité qui lui avait à peine laissé le temps de se former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrêta; et par un _à gauche_ ils allèrent tomber jusque sur les baïonnettes de la division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde surprise: ils furent un moment sans détermination; puis, tout à coup voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et celle de Desaix, et reçurent le feu croisé de toutes deux: ce qui commença leur déroute. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc planté de palmiers, qui se trouvait à l'occident des deux divisions, et d'où on les envoya déloger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du désert des pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute Ãgypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du village, se trouvaient dans le cas d'être endommagées par l'artillerie du camp retranché: on résolut de l'attaquer; il fut formé deux bataillons, tirés de la division Bon et Menou, et commandés par les généraux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner à l'aide du fossé: le bataillon Rampon leur paraît facile à envelopper et à détruire; il est attaqué par ce qui restait de Mamelouks dans le camp. Ce fut là que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne concevaient pas notre résistance (ils ont dit depuis qu'ils nous avaient crus liés ensemble): en effet la meilleure cavalerie de l'orient, peut-être du monde entier, vint se rompre contre un petit corps hérissé de baïonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessés mortellement, brûlèrent devant nos rangs. La déroute devint générale: ils voulurent retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent pêle-mêle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui s'approchaient en entourant le village leur ôtaient tous moyens de retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait transversalement les arrêta et les refoula; alors ils se jetèrent dans le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui était resté vis-à -vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat, mais un massacre; l'ennemi semblait défiler pour être fusillé, et n'échapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux. Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait être frappé de ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un petit nombre de Français, sous la conduite d'un héros, venait de conquérir une partie du monde; un empire, venait de changer de maître; l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait avoir de si importants résultats, la poussière et la fumée troublaient à peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime témoignage de cet ordre immuable de la nature qui obéit à d'éternels décrets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante. C'est ce que j'ai cherché à peindre dans le dessin que j'ai fait de ce moment.
La relation officielle du général Berthier, où les mouvements militaires sont circonstanciés de la manière la plus lucide et la plus savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan qui doit acquérir un prix particulier par les corrections qu'a bien voulu y faire Bonaparte lui-même dans la disposition des corps, et la détermination de leurs mouvements.
_Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_.
Le général Menou était resté blessé à Alexandrie: il devait aller organiser le gouvernement à Rosette, et faire une tournée dans le Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagé à l'accompagner dans cette marche: je me décidai d'autant plus volontiers à faire ce voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait être très intéressant qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Ãgypte; j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis longtemps.
Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir évité la pointe du Diamant, pensèrent nous échouer au rocher du petit Pharillon, et nous ramenèrent mouiller à l'entrée du port pour repartir le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'île Pharus, sur l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'île sur lequel il avait été élevé, le transmit à tous les monuments de ce genre.
Nous repartîmes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la veille. à peine fûmes-nous à quelques lieues en mer, quel le vent étant devenu très fort, le général Menou fut pris d'un vomissement convulsif qui pensa lui coûter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la tête sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du danger de la large blessure qu'il s'était faite: il avait perdu connaissance; nous mîmes en délibération si on le conduirait sur l'_Orient_, qui était mouillé avec la flotte à Aboukir, et vis-à -vis duquel nous nous trouvions dans le moment.
Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous rendre dans le Nil: nous choisîmes ce parti, qui devait finir les angoisses du général. Malgré le tourment de notre situation et le roulis du bâtiment, je parvins à dessiner une petite vue qui donne une idée du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire célèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptés, aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, à une des bouches du Nil, ce que nous reconnûmes au tableau le plus désastreux que j'aie vu de ma vie. Les eaux du Nil repoussées par le vent élevaient à une hauteur immense des ondes qui étaient perpétuellement refoulées et brisées par le courant du fleuve avec un bruit épouvantable; un de nos bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de rompre, fut le seul indice que nous eûmes de la côte; plusieurs autres avisos dans la même situation que nous, c'est-à -dire dans la même confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'évitaient pour ne pas se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus épouvantables. Il n'y avait point de pilote côtier; nous ne savions plus qu'aviser; le général allait toujours en empirant: nous imaginâmes d'aller reconnaître le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis à la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes comme nous pûmes. à peine eûmes-nous quitté notre bord que nous nous trouvâmes au milieu des abîmes, sans voir autre chose que la cime recourbée des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir; à mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal de mer commençait à me tourmenter; il était question d'attendre d'une manière indéfinie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon manteau pour ne plus rien voir de notre déplorable situation, lorsque nous passâmes sous les eaux d'une felouque, où j'aperçus un malheureux qui, en descendant dans une embarcation, était resté suspendu à une corde; fatigué des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette périlleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir. J'éprouvai à ce spectacle une telle révolution que mes évanouissements cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mêlaient leurs cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous côtés avant de venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on le découvre à la fin.... on eût encore le temps de le sauver.
Le moment que nous avait fait perdre cet événement, et les efforts que nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât à la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes au même point d'où nous étions partis sans savoir plus que tenter. Le vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut moins orageuse.
Le général était trop mal pour prendre lui-même une résolution: nous tînmes de nouveau conseil, et nous résolûmes de le mettre de notre mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragé et les brisants nous serviraient de guide, et qu'en les évitant également nous entrerions dans le Nil: cela nous réussit; au bout d'une heure de navigation nous nous trouvâmes à l'angle de la côte, et tournant tout à coup à droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du plus verdoyant de tous les pays; c'était, exactement sortir du Ténare pour entrer par le Léthé dans les Champs-Ãlysées. Ceci était encore plus vrai pour le général, qui était déjà sur son séant, et ne nous laissait d'inquiétude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de nous n'avait osé sonder.
Nous trouvâmes bientôt à notre droite un fort, et à notre gauche une batterie, qui, autrefois construite pour défendre l'embouchure du Nil, en est maintenant à une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces forts ne remonte pas au-delà de l'invention de la poudre, et ils n'ont par conséquent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux dessins de ces deux points.
Le premier, à l'ouest du fleuve, présente un château carré, flanqué de grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles étaient des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une mosquée, devant laquelle était une batterie ruinée, dont un canon, du calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'à procurer d'heureux accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur grossesse.
Une heure après, nous découvrîmes, au milieu des forêts de dattiers, de bananiers et de sycomores, Rosette, placée sur les bords du Nil, qui sans les dégrader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons. J'en fis la vue avant d'y aborder.
Rascid, que les Francs ont nommé Rosette, ou Rosset, a été bâtie sur la branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville de ce nom, qui devait être située à un coude du fleuve, où est à présent le couvent d'Abou-Mandour, à une demi lieue de Rosette: ce qui pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce couvent, et qui doivent avoir été formées par des atterrissements; ce sont encore quelques colonnes et autres antiquités trouvées en faisant, il y a une vingtaine d'années, des réparations à ce couvent.
Léon d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Ãgypte, sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni l'époque de la fondation.
Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation annonce qu'elle a été plus grande qu'elle n'est à présent; on reconnaît sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au sud, et qui n'ont été formées que par les murailles et les tours qui servent aujourd'hui de noyaux à ces atterrissements. Ainsi qu'à Alexandrie, la population de cette ville va toujours en décroissant. On y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles briques des édifices qui tombent en ruine faute d'habitants et de réparations. Les maisons, mieux bâties en général que celles d'Alexandrie, son cependant si frêles encore, que si elles n'étaient épargnées par le climat qui ne détruit rien, il n'existerait bientôt plus une maison à Rosette; les étages, qui vont toujours en avançant l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du Nil n'ont pas cet inconvénient; elles appartiennent pour la plupart aux négociants étrangers. Cette partie de la ville serait d'un embellissement facile; il n'y aurait qu'à construire sur la rive du fleuve un quai alternativement rampant et revêtu: les maisons, outre l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des rives du Delta, île qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'étendue.
Cette île devint d'abord notre propriété, notre promenade, et enfin le parc où nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel était doublé par celui de la curiosité, puisque chaque oiseau que nous tuions était une nouvelle connaissance.
Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil, c'est-à -dire les habitants du Delta, étaient plus doux et plus sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause à plus d'abondance, et à l'absence des Arabes Bédouins, qui, ne traversant jamais le fleuve, les laissent dans un état de paix que les autres n'éprouvent dans aucun moment de leur vie.
_Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins_.
En observant les causes on est presque toujours moins porté à se plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'être sombres, défiants, avares, sans soins, sans prévoyance pour l'avenir, lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant, toujours armé, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui représente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce qu'il peut croire véritablement à lui; aussi l'art de l'enfouir est-il sa principale étude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas: des décombres, des haillons, toute la livrée de la misère, c'est en ne présentant que ces tristes objets aux regards de ses maîtres qu'il espère soustraire ce métal à leur avidité; il lui importe d'inspirer la pitié: ne pas le plaindre, ce serait le dénoncer; inquiet en amassant ce dangereux argent, troublé quand il le possède, sa vie se passe entre le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir.
Nous avions à la vérité chassé les Mamelouks; mais, à notre arrivée, éprouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous pas remplacés? et ces Arabes Bédouins, mal armés, sans résistance, n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de retraite que l'immensité, qui pourra les vaincre ou les contenir? Tâcherons-nous de les séduire en leur offrant des terres à cultiver? mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour de travailler la terre; et le Bédouin est le chasseur primitif; la paresse et l'indépendance sont les bases de son caractère; et pour satisfaire et défendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se laisse assiéger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien proposer aux Bédouins qui puisse équivaloir à l'avantage de nous voler; et ce calcul est toujours la base de leurs traités.