Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes

Chapter 31

Chapter 314,060 wordsPublic domain

Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si souvent.

_Antinoë_.

Nous passâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée à pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible; le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Égypte, ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de la reconnaissance, à afficher des regrets naturellement proscrits et dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.

Depuis le Nil, on aperçoit une des portes de la ville, qui paraît être un arc de triomphe; en effet elle est décorée de huit colonnes d'ordre Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif orné de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considérable de ce qui reste d'Antinoë. À partir de ce point, il y avait une rue qui allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre la porte opposée; cette rue était décorée de droite et de gauche de colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique où l'on marchait à l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fûts, et quelques chapiteaux fort usés, à cause de la nature friable de la pierre calcaire employée à la construction de ses édifices. Les maisons étaient bâties en briques; l'emplacement d'Antinoë était très grand, à moins que les ruines de Besa mêlées aux siennes, n'en aient augmenté l'extension. Nous voulûmes monter sur une éminence pour nous rendre compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; à peine nous virent-ils vis-à -vis d'eux qu'ils nous crurent postés hostilement, et qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et faisant les cris de rassemblement. Nous n'étions que six, et je n'étais point armé; un groupe marchait sur les barques, que nous avions laissées dépourvues de défenses: nous fûmes obligés de faire un mouvement pour empêcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce mouvement parut une autre hostilité; l'alarme se répandit; on tira sur nous: nous n'étions pas venus pour faire la guerre; je jetai à la hâte un regard sur la totalité des ruines; je n'en vis pas une qui me parût se grouper de manière à faire un dessin pittoresque: je ne regrettai que le plan intéressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eût au monde; et cependant, il faut le dire à la gloire de l'architecture Égyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire éprouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines d'Antinoë maigres et mesquines.

_Mourat-bey_.

Nous nous retirâmes sur nos barques, d'où je fis une petite vue de ce que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'Antinoë; toute la rive droite continue d'être à -peu-près nulle pour la culture jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de cette ville où je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en faire jouir, en jouir moi-même auprès de lui; mais je ne devais plus revoir ce brave et respectable ami: nous apprîmes qu'il poursuivait encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius Égyptien, sachant allier à un courage patient toutes les ressources d'une politique active, avait calculé ses moyens; il avait apprécié le résultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des événements d'une guerre désastreuse; quoiqu'il eût à combattre à la fois un ennemi étranger et toutes les rivalités et les prétentions d'une jalouse égalité, il s'était immuablement conservé le chef de ceux dont il partageait les privations, la fuite, et les revers; il était resté leur seul point de ralliement, réglait leur sort, leurs mouvements, les commandait encore comme au temps de sa prospérité: une longue expérience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti cette vérité que heurter l'écueil, c'est se briser contre lui, que le faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances l'art est de savoir céder à celles qui commandent, et leur dérober encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources que Mourat-bey s'était montré le digne adversaire de Desaix, et que l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des ingénieuses et itératives attaques de l'un, ou de la calme et circonspecte résistance de l'autre.

_Couvent de la Poulie_.

Nous apprîmes que Mourat-bey avait ménagé des intelligences dans la Basse Égypte, qu'il avait fait en conséquence un mouvement avec tout ce qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversé le Faïum, et pénétré jusqu'au désert des pyramides, pour y opérer une diversion en cas d'une descente sur la côte. Différents corps commandés par le général Friand, le général Boyer, et le général Jayonchek, après lui avoir pris quelques chameaux, tué quelques Mamelouks, l'avaient forcé de remonter du côté de Méniet, où Desaix l'avait repris, et le chassait des positions où il cherchait à s'établir. On nous prévint que nous pourrions rencontrer, à quelques lieues au-dessous, des barques qu'il avait armées, et qui suivaient ses mouvements; nous attendîmes la nuit pour les éviter, et passâmes sans voir ni être vus. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent posé à pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander à la nage l'aumône aux passants; on dit qu'ils les dévalisent lorsque cela leur paraît sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu remarquer, c'est que ce sont plutôt des amphibies que des nageurs; ils remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement victimes de trois éléments, ils manquent absolument du quatrième; en effet, séparés de toute culture par un immense désert, ils sont dévorés de l'air qui l'a traversé, et brûlés de l'ardeur du soleil qui frappe sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que péniblement et à la nage qu'ils obtiennent de petites et rares charités. On appelle ce monastère _le Couvent de la Poulie_, parce qu'ils ne s'approvisionnent de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette machine. Il nous parut à en juger par les groupes des fabriques et par ceux des religieux que nous vîmes sur le rocher, que la clôture du monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute remplacés, et l'intérieur de ce couvent doit être le même que ceux de S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud. À une demi lieue plus loin, la chaîne s'éloigne du Nil, et les deux rives du fleuve deviennent basses et cultivées; je revis des nuages qui m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus tempéré.

Nous vînmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première position au-delà du Caire, où nos troupes se logèrent, et se fortifièrent après la bataille des pyramides.

_Retour au Caire_.

Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce nombre de monuments qui décoraient le champ de mort, ou la Nécropolis de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de Giséh la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette cité superbe, qui avait succédé à Thèbes et en avait fait oublier la magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et ne fixaient irrévocablement l'étendue de l'emplacement qu'elle occupait. Toutes les discussions publiées à cet égard, et qui rendent sa situation incertaine, ont été faites par des savants qui ne sont pas venus en Égypte, et qui n'ont pas pu juger, combien les descriptions faites par Hérodote et Strabon sont évidemment exactes: si cette discussion n'est pas encore terminée, c'est que jusqu'à notre arrivée en Égypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait toujours été difficile d'y séjourner, parce que les Arabes avaient conservé la possession des environs comme une propriété imprescriptible.

À la pointe du jour, nous nous trouvâmes entre Alter-Anabi et Gisa, et vis-à -vis Roda, ayant à droite le Caire et Boulac, qui forment ensemble un coup-d'oeil riche de verdure, qui se détache d'une manière brillante et fraîche sur le fond lisse et sauvage des deux chaînes qui terminent l'horizon. J'aurais voulu dessiner cette vue qui donne connaissance de la position de l'ensemble de tous ces lieux; mais je ne sais rien que mes camarades de voyage ne m'eussent accordé plutôt que de retarder notre arrivée de quelques minutes. J'achevai de me persuader dans cette traversée que c'est un mauvais moyen pour observer que de voyager en barques, que les rivages élevés empêchent de voir le pays, que la crainte de perdre le vent, ou celle de l'avoir contraire, changent tous les projets ou les font avorter, que le vent vous fait marcher quand vous voudriez vous arrêter, et vous arrête quand il n'y a plus rien à voir; mais ce dont je fus encore plus convaincu, c'est que, lorsqu'on a des observations à faire ou des objets à dessiner, il ne faut pas voyager avec des militaires, qui, toujours actifs et inquiets, veulent sans cesse partir et arriver, lors même que rien ne les chasserait de l'endroit où ils sont, ni ne les appelleront ailleurs.

_Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet_.

J'étais le membre de l'institut qui le premier fut revenu de la Haute Égypte; mes confrères m'entouraient, me pressaient de questions: ma première jouissance fut de me voir ainsi l'objet de leur avide curiosité, et de m'instruire des observations qu'ils me faisaient; je me proposais de rédiger mon voyage sous leurs yeux, et de les questionner à mon tour; mais les événements en disposèrent autrement. Mourat-bey avait rassemblé par ses intelligences quelques hordes d'Arabes; il avait promis de les joindre près des lacs de Natron, dans la vallée du fleuve sans eau: le général Murat avait été envoyé contre les Arabes, et avait empêché cette jonction; le général en chef était allé camper aux pyramides, pour comprimer Mourat-bey entre Desaix et lui, lorsqu'il apprit qu'une flotte Turque de deux cents voiles avait paru devant Aboukir. Dès lors Bonaparte quitte les pyramides; il revient à Giséh, prend des dispositions, donne ses ordres, pourvoit à tout, marche sur Rahmanié, et vient prendre position à Birket, également distant d'Alexandrie et d'Aboukir. Pendant que les différents corps s'y rassemblent, il va à Alexandrie, en prépare la défense, donne les ordres pour tous les cas, envoie à l'armée celui de marcher à l'ennemi, et la rejoint à la pointe du jour, le 26 Juillet. Les Turcs avaient effectué leur descente à Aboukir, et s'étaient emparés des retranchements construits en avant du château; ils en avaient passé la garnison au fil de l'épée: mille Turcs avec deux canons occupaient un monticule à leur droite; deux autres mille étaient retranchés sur un autre monticule à gauche, au poste des fontaines; un troisième corps était en avant du faubourg; l'armée était dans les retranchements flanqués d'une artillerie formidable, et les espaces qui restaient, étaient coupés par des boyaux qui se prolongeaient de chaque côté jusqu'à la mer; le quartier de réserve et l'état-major du pacha occupaient le terrain entre les retranchements et le château dans lequel était une forte garnison.

L'ordre fut donné d'attaquer le premier avant-poste, qui fut culbuté par les demi-brigades commandées par le général Destaing; la cavalerie leur coupa la retraite; une partie fut sabrée, l'autre se jeta à la mer, où elle se noya. Bonaparte sentait l'importance de s'emparer des fontaines et d'en priver l'ennemi; le camp retranché qui les défendait fut attaqué, et ne tint pas longtemps; le corps qui y était logé eut le même sort que l'autre, et fut traité de même par la cavalerie: on se forma, et on attaqua le corps d'ennemis qui était en avant du faubourg; il résista un moment, et se retira bientôt à travers les habitations: derrière les murailles et dans des rues étroites il disputa quelque temps le terrain; mais poussé avec intrépidité, malgré l'avantage du lieu, il fut contraint à se replier de nouveau sur les retranchements, où l'artillerie et le feu de rempart arrêtèrent ceux qui l'y suivaient: nous nous ralliâmes dans le faubourg; et après quelques moments nous attaquâmes avec une ardeur égale les boyaux de droite et de gauche.

L'infanterie, commandée par le général Fugière, faisait des prodiges de valeur, tandis que la cavalerie à plusieurs reprises venait se fondre sous le feu croisé des batteries et des chaloupes canonnières. L'adjudant général le Turcq en voulant précipiter ses compagnies dans les fossés y resta engagé, et y périt. Par des sorties nombreuses et répétées, l'ennemi reprenait le terrain dont une poignée de nos braves venait de s'emparer par des prodiges de valeur; l'acharnement était égal, et la victoire incertaine. Il y a toujours un moment dans les batailles où, dans une lutte égale, les deux partis sentent l'inertie de leurs moyens et l'inutilité de leurs efforts, où l'épuisement des forces et le sentiment de la conservation inspirent aux combattants un même penchant vers la retraite; ce moment de relâchement saisi par l'homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale, pour employer les moyens qu'il a su réserver, détermine toujours la victoire en sa faveur. Le corps de réserve commandé par Lannes eut ordre de charger.

Au moment où les troupes Turques étaient sorties pour couper les têtes de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, le brillant Murat, ranimant le courage des siens, effectue une nouvelle charge; il traverse avec autant de vélocité que d'intrépidité tous les ouvrages de l'ennemi, le prend à dos, et lui coupe toute retraite. Ce mouvement téméraire ranime l'action, qui devient générale: on attaque sur tous les points; ils sont tous emportés; la dérouté est entière; tout ce qui n'a pas été tué est fait prisonnier: la cavalerie charge les fuyards jusque dans la mer, où ils s'étaient jetés pour regagner leur flotte à la nage. Il y avait vingt mille Turcs; six mille furent faits prisonniers, quatre mille périrent sur le champ de bataille; tout le reste fut noyé. De ce moment, plus d'ennemis: jamais bataille ne fut plus nécessaire, plus absolue, jamais victoire plus complète; c'était celle que Bonaparte avait promise à ses braves en les ramenant de Syrie; ce fut la dernière qu'il remporta en Égypte. Ce fut sans doute ou son bon génie ou le nôtre qui lui fit penser que la France et l'Europe entière l'appelaient à des opérations aussi glorieuses et plus utiles encore. Kléber, en l'embrassant, lui dit dans un moment d'enthousiasme: Général, vous êtes grand comme le monde, et il n'est pas assez grand pour vous.

Bonaparte m'ordonna de dessiner la bataille; et je me trouvai heureux de pouvoir donner une image vraie du théâtre de sa gloire: je choisis pour le moment de la scène celui où le pacha prisonnier fut amené au général.

De retour au Caire, Bonaparte examina attentivement tous les dessins que j'avais rapportés; il jugea que ma mission était achevée, et me proposa de partir, et de porter les trophées d'Aboukir à Alexandrie. Le général Berthier, dont j'avais éprouvé l'obligeance dans toutes les occasions, me rendit mon neveu pour mon retour aussi gracieusement que Dufalga me l'avait donné pour mon voyage. Il n'y avait que quelques jours que j'avais quitté Thèbes, il me semblait déjà voir Paris; mon départ que je n'entrevoyais que dans l'avenir fut arrêté pour le lendemain; un rêve se réalisait pour moi; poussé dans le sens de mes désirs je m'y sentais précipité: je ne sais si j'en étais éprouvante: mais un sentiment dont je ne saurais me rendre compte me faisait regretter le Caire; je ne l'avais presque jamais habité, et cependant je l'avais toujours quitté avec peine. Je connus alors combien, tout naturellement et sans qu'on s'en aperçoive, on est sensible à la jouissance douce et égale que donne une température délicieuse, qui, sans besoin d'autres plaisirs, fait sentir à chaque instant le bonheur de l'existence; sensation quotidienne à laquelle il faut attribuer ce qui est arrivé souvent dans ce pays, c'est que des Européens, venus pour quelques mois au Caire, y ont vieilli, sans imaginer la possibilité d'en sortir.

Enfin dans cet étrange voyage, le projet, le départ, le retour, tout fut une suite de surprises et de circonstances précipitées qui, soit pour aller, soit pour revenir, me placèrent toujours à l'avant-garde. Je me trouvai en deux jours embarqué dans un petit bâtiment armé qui nous attendait à Boulac; je fis dans le chemin le dessin du lieu où le Nil se partage et forme le Delta, et celui de Chebreis, où s'était donné le premier combat contre les Mamelouks: le troisième jour de notre départ, nous arrivâmes à Rahmanie; nous en repartîmes le lendemain accompagnés d'un détachement de dromadaires, et de cinquante hommes, avec lesquels nous nous rendîmes à Demenhour, et, suivant le canal d'Alexandrie, après avoir traversé la province de Garbié, nous arrivâmes à Birket, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, nous vînmes déjeuner à la fontaine de Béda, et dîner à Alexandrie.

_Retour en France.--Départ d'Alexandrie.--Arrivée à Fréjus.--Conclusion_.

À mon arrivée, le premier objet qui frappa ma vue fut l'équipement de deux de nos frégates; elles étaient à l'entrée du port neuf, et déjà sur une seule ancre: je ne voyais plus de vaisseaux Anglais en croisière, et je commençai à croire aux prodiges: les généraux Lannes, Murat, Marmont, étaient dans le trouble et dans l'agitation; nous nous entendions sans nous parler; nous ne pouvions nous occuper de rien; nous nous retrouvions à chaque instant à la même fenêtre, observant la mer, questionnant le mouvement du plus petit bateau, lorsqu'à une heure de nuit, le 24 Août, le général Menou vint nous dire que Bonaparte nous attendait en rade. Une heure après nous étions hors du port: à la pointe du jour, un vent de nord-est nous mit en route; ce même vent dura deux jours, et nous sortit des hauteurs de la croisière Anglaise. Obligés de masquer notre marche, nous serrâmes les parages arides de l'ancienne Cyrénaïque; contrariés par les courants qui portent à la côte dans ce golfe encore inconnu et toujours évité, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que, dans cette saison de calme et de temps variables, nous pûmes doubler les caps de Derne et Doira; à cette hauteur nous retrouvâmes le vent d'est, qui nous fit traverser le golfe de la Cidre; enfin nous doublâmes le cap Bon, et nous nous trouvâmes par le travers des terres d'Europe, sans avoir encore aperçu une barque; bien convaincus que nous avions une étoile, rien ne troublait notre joie et notre sécurité: Bonaparte, comme un passager, s'occupait de géométrie, de chimie, et quelquefois jouait et riait avec nous.

Nous passâmes devant le golfe de Carthage, devant le port de Biserte: nous vînmes reconnaître la Lampe Douze, habitée par un homme qui y nourrit quelques moutons et des volailles; hermite et santon tout à la fois, il reçoit également bien tout ce qui aborde chez lui, les catholiques dans une chapelle, les musulmans dans une mosquée.

Le lendemain, nous vîmes d'une lieue le rocher sourcilleux de la Pantellerie; bientôt après, nous découvrîmes le sommet de la Sardaigne, les bouches de Bonifacio, autre point de croisière que nous devions redouter; partout un égal silence dans l'espace, rien ne troublait notre sécurité; nos deux barques portaient César et sa fortune. La Corse enfin nous offrit le premier aspect d'une terre amie: un vent fort nous porta sur Ajaccio; on envoya un petit bâtiment qui était de conserve chercher des nouvelles de France, et prendre connaissance des croisières ennemies sur nos côtes. Pendant que nous attendions son retour, un coup de vent nous obligea de relâcher dans le golfe, et d'aller mouiller dans la patrie de Bonaparte. On le croyait perdu; le hasard l'y faisait aborder: rien ne fut si touchant que l'accueil qu'on lui fit; les canons tiraient de toutes parts; toute la population était dans des barques et entourait nos bâtiments. Je cherchais partout madame Bonaparte; je me peignais l'émotion, le trouble, l'étendue du bonheur d'une mère retrouvant tout à coup son fils; et quel fils! mais lorsque j'appris qu'elle n'était pas à Ajaccio, je ne vis plus dans cette réception si brillante que de l'orgueil et que du bruit, et je me contentai de faire un dessin de cette belle scène. L'enthousiasme avait fait passer sur le danger du contact; les frégates avaient été plutôt assaillies qu'abordées. C'est nous qui avons la peste, disaient-ils à Bonaparte; c'est à vous de nous guérir. Nous savions nos défaites en Italie; nous en apprîmes les suites à Ajaccio: notre séjour fut employé à la triste lecture de nos désastres dans la collection des papiers publics; tout le fruit de nos belles campagnes d'Italie avait été dévoré par la perte de deux batailles: les Russes étaient à nos frontières; le désordre, le trouble, la terreur, allaient bientôt les leur ouvrir.