Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 22
Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance, parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat, se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks, et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher: mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée, et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert, étaient venus attaquer _l'Italie_ et la flottille qu'elle commandait; qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils étaient encore très nombreux et très déterminés.
à la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche: construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la circonvallation. à neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation, et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse: un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds, avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré la certitude de la mort.
Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible; deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits à la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination, me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre; l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant à se dérober à la mort.
Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous nous battions.
Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels, faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations; nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.
Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient; leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour, trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un de nos postes et passèrent. à la pointe du jour, on entra par les brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé, qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami; tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté, dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre; je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon qui le remplacera. à homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le métier le plus noble cache encore de si petites passions? Ãgoïste cruel, que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons nos regards vers le beau côté du métier.
Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner à ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes. Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux, demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille, nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte, mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens à cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour à rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie, munitions et ustensiles de guerre.
C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes, nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés, il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.
Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés à Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée. Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit; que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris de guerre, de sorties, et de décharges générales.
_Continuation de la Campagne de la Haute-Ãgypte.--Kéné_.
Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix, qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de nous.
Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Ãgyptien. Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la Haute-Ãgypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour; car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux [6], où l'on n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure, et de toute l'Afrique.
[6: Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est énorme en Orient.]
Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Ãgypte ayant ruiné la caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage qu'inspirent les passions les plus violentes.
Le général Belliard eût poursuivi les Mamelouks effrayés et les Mekkains vaincus; mais il fallait des munitions pour rentrer en campagne, et nous en manquions absolument. Nous fûmes obligés de fortifier la maison où nous nous étions logés à Kéné, et qui nous servait de quartier: nous ne recevions aucune nouvelle de personne, pas même de Desaix: le pays était couvert d'ennemis dispersés, qui arrêtaient et tuaient nos émissaires, ou les empêchaient de se mettre en route, et nous tenaient isolés d'une manière inquiétante. L'infatigable Desaix avait poursuivi les Mamelouks jusqu'à Siouth, avait forcé Mourat-bey à se jeter dans les Oasis; il avait fait passer le général Friand à la rive droite, pour faire parallèlement à lui la chasse à Elfy-Bey et aux corps dispersés des Mamelouks. Desaix vint nous trouver à Kéné; et nous nous remîmes en campagne.
Nous nous dirigeâmes vers Kous, où étaient les Mekkains, et d'où ils faisaient des incursions dans les villages de l'une et l'autre rive, volant et massacrant les chrétiens et les Copthes, et les emmenant, afin de leur faire payer une rançon. Nous sortîmes de Kéné dans le silence et les ténèbres de la nuit pour tâcher de les surprendre: nous marchâmes le long du désert pour tromper leurs avant postes. Lorsque nous arrivâmes au village où était leur camp, nous ne les trouvâmes plus; ils en étaient partis à la même heure que nous nous étions mis en marche de Kéné: ils avaient pris le désert avec les Mamelouks, et s'étaient rendus à la Kittah.
_Prendre le désert_, en terme militaire, dans la Haute-Ãgypte, n'est pas seulement sortir des terres cultivées pour passer sur les sables qui les bordent de droite et de gauche, mais s'enfoncer dans les gorges qui traversent les deux chaînes, et qui ont des embouchures, qui deviennent des positions, des espèces de postes, qu'il est important d'occuper et de défendre. Les Mamelouks avaient sur nous l'avantage de les connaître tous, de savoir le nombre de fontaines qu'on pouvait y rencontrer. Dans la vallée qui conduit de Cosséir au Nil il y a quatre de ces fontaines; une à demi journée de Cosséir (l'eau de celle-ci n'est bonne que pour les chameaux); la seconde à une journée et demie de la première; puis celle de la Kittah, à une autre journée et demie: cette dernière est très importante lorsqu'on veut occuper le désert, parce qu'elle se trouve placée à un point de dirimation de trois chemins; dont l'un, se dirigeant au sud-ouest, débouche sur Rédisi; un autre, portant plus à l'ouest, aboutit à Nagadi; et le troisième, au nord-ouest, amène à Birambar, où il y a une quatrième fontaine; et de Birambar on arrive par trois routes d'égale longueur à Kous, à Kefth ou Coptos, et à Kéné. Desaix résolut de bloquer les Mamelouks dans le désert, ou du moins de leur barrer le Nil, de gêner leurs mouvements, de les empêcher de pouvoir se séparer sans risquer d'être détruits, et enfin de les réduire par la faim: il avait laissé trois cents hommes et du canon à Kéné; il alla se poster à Birambar avec de l'infanterie, de la cavalerie, et de l'artillerie; et nous, avec la vingt-unième légère, nous allâmes occuper le passage de Nagadi: on eut l'imprudence de négliger Rédisi, ou bien l'on craignit de trop se disséminer. Si la gorge de Rédisi avait pu être occupée, tous les beys de la rive droite étaient obligés de se rendre; il ne restait plus que Mourat-bey à poursuivre, et plus de diversion à craindre.
L'espérance de voir Thèbes en marchant de ce côté me fit encore avec joie tourner le dos au Caire; mon destin était de marcher avec ceux qui remontaient le plus haut; je suivis donc le général Belliard; je devais rejoindre bientôt Desaix; nous avions fait la veille mille projets pour l'avenir: nos adieux furent cependant mélancoliques; cette fois, notre séparation me parut plus douloureuse: devais-je penser que, si jeune, ce serait lui qui me laisserait dans la carrière, que ce serait moi qui le regretterais? nous nous séparâmes, et je ne l'ai plus revu. J'étais déjà à une lieue, lorsque je fus rejoint au galop par le brave Latournerie; il était revenu pour me dire adieu; nous nous aimions beaucoup; touché de ce témoignage de tendresse, je fus cependant frappé de son émotion: nous versâmes quelques larmes en nous embrassant. Le métier de la guerre peut endurcir les êtres froids, mais ses horreurs ne flétrissent point la sensibilité des âmes tendres; les liaisons formées au milieu des peines et des dangers d'une expédition de la nature de celle d'Ãgypte deviennent inaltérables; c'est une espèce de confraternité; et lorsque des rapports de caractère viennent encore resserrer ces liens, le sort ne peut les briser sans troubler le reste de la vie.
_Antiquités à Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'Armée Française_.
En traversant Kous, dans lequel je n'étais pas entré lorsque j'avais descendu le Nil, je trouvai au milieu de la place le couronnement d'une porte de belle et grande proportion enfouie jusqu'à la cimaise; ce seul vestige, qui n'avait pu appartenir qu'à un grand édifice, atteste que Kous a été bâti sur l'emplacement d'Appollinopolis parva. La gravité de cette ruine offre un contraste avec tout ce qui l'environne qui en dit plus sur l'architecture Ãgyptienne que vingt pages d'éloges et de dissertations; ce fragment paraît à lui seul plus grand que tout le reste de la ville: à une demi lieue de Kous dans le village de Elmécié je trouvai le soubassement de quelques édifices en grès avec des hiéroglyphes. Ãtait-ce une petite ville dont on ignore l'existence? était-ce un temple isolé? la dégradation de ce monument était trop entière pour que je pusse en donner une idée par un dessin, et il était impossible de faire le plan d'aucune de ses parties. à une autre demi lieue de là , sur une petite éminence, on voit plus distinctement le soubassement d'un temple absolument isolé de toute autre espèce de mines; on distingue encore trois assises de grosses pierres de grès qui servaient de stylobate, et arrivaient au sol du temple, devant lequel était un portique de six colonnes engagées dans le bas de leur fût. Ce monument conservant encore quelque forme dans la saillie, j'en fis un petit dessin. Nous marchâmes encore une heure et nous arrivâmes à Nagadi, gros et triste village assis sur le désert; un parti de Mamelouks l'avait dépouillé il y avait douze heures. Avant d'entrer dans le désert, nous envoyâmes des reconnaissance en avant, qui prirent quelques chameaux, et tuèrent une trentaine de Mekkains traîneurs. Nous nous portâmes jusqu'à une enceinte qui avait été d'abord un couvent retranché, habité par des Coptes, qui était ensuite devenu une mosquée, et définitivement ne servait plus qu'aux sépultures; nous nous y logeâmes en en chassant les chauves-souris, et en bouleversant les tombes. Un fort, un désert, des tombeaux! nous étions entourés de tout ce qu'il y a de triste au monde; et si, pour échapper à l'impression que de semblables objets pouvaient apporter à notre âme, nous sortions quelquefois la nuit pour respirer quelques instants: notre respiration était le seul bruit qui troublât le calme du néant qui nous épouvantait; le vent parcourant ce vaste horizon, sans rencontrer d'autres objets que nous, silencieux, nous rappelait encore, au milieu des ténèbres, l'immense et triste espace dont nous étions environnés.