Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes

Chapter 20

Chapter 203,876 wordsPublic domain

Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature, et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu un seul gras, pas même charnu.

_Prise de l'Île de Philae_.

Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision, et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments. Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré; dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau, il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île: mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, à l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité, on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs. Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie à cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres, d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y trouvent.

_Description des Ruines de Philae_.

Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St. Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ, point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise, je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale, une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve, et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe de monuments avait été construit à des époques différentes, par diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis à différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes, et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes, que le système de construction était d'élever des masses, dans lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre: il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à -dire, variés entre eux et semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même parallèle.

Je n'eus pas peu de peine à déblayer dans mon imagination ces longues galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple, l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette dernière opinion, parce que les figures représentant des Égyptiens n'ont jamais de longs cheveux.

Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés; le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit venir en pensée le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non l'étendue fait la majesté d'un édifice.

Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port, et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints à travers les divinités Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S. Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase; lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.

Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient pas ici mes bonnes gens de l'Éléphantine, et les troupes avaient été déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Éléphantine, qui la rendit à ses parents.

On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence, au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches, marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation, avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.

Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route, me laissa à mes recherches dans ce lieu.

À peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste, succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait à diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait à l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.

Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste lieu en attendant le détachement. À l'égard des carrières que je trouvai près de là , ce ne sont point celles où se taillaient les obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des différents édifices.

Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres, et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks. N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule; ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques; elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais laissées à gauche en montant.