Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 15
La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée. Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre à l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Ãgypte, et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. à toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je dessinai un des plus considérables de ces petits établissements philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'à quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf; sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur: elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets qui prennent la teinture et le poli.
Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes je dois ranger dans la classe des _gobe-mouches_; il prenait à chaque instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une petite mésange.
Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.
Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem, malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit, malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... à guerre, que tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!
Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes bivouaquer dans un bois près de Narcette.
_Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs_.
Le 28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte, auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant, avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver les débris.
On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit attestent son ancienne existence. à l'aspect de ces monuments on doit penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous étions la cause.
Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux; c'est la misère dans le palais de l'orgueil.
Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron, et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire; cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines, leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent ces établissements.
Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.
Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks, Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages; ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient: rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie; j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir joint les ennemis.
Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis, Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là , si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma confiance?--à la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.
Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.
Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour à tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si curieux, mais si dangereux à observer.
Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous entrerons enfin dans, la terre promise.
_Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout_.
Girgé, où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de la Haute Ãgypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable; elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth, et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié à St. Georges, qui se prononce _Gerge_ en langue du pays; le couvent existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position à une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix; le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons à trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Ãtait-ce pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.
Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.
Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks, se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents leur apprit que leur projet ne valait rien.
Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar, avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela: il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil; et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer des _glaces_, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le _Paradis_; enfin la ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest; les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit encore que dans la famille royale la succession était élective, que c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir à l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire, sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire de chaque côté pour arriver à ce point de contact.
_Suite de la Marche dans la Haute Ãgypte.--Combats avec les Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes_.
Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison; et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.
Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres; l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une; car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.
Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie: on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.
Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous à Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait déconcerté leurs projets.
Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.
Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils étaient en marche pour venir nous attaquer.
Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous; nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous faisions n'était que pour leur bien.