Voyages au front, de Dunkerque à Belfort
Part 10
Les femmes de France font paraître ce courage moral dans les actes aussi bien que dans les mots. Elles sont peut-être, dans l’ensemble, moins braves d’instinct, au sens élémentaire, que leurs sœurs anglo-saxonnes. Elles ont peur de plus de choses et ont moins honte de laisser voir leur peur. La maman française dorlote ses enfants, les garçons comme les filles: s’ils tombent et se font mal au genou, on s’attend à ce qu’ils pleurent au lieu de les dresser à rester maîtres d’eux-mêmes, comme les petits Anglais et les petits Américains. J’ai vu de grands garçonnets français braillant pour une coupure ou une contusion qu’une fillette anglo-saxonne du même âge se serait crue obligée de supporter sans une larme. Les Françaises sont timides pour elles-mêmes autant que pour leurs enfants. Elles ont peur de l’inattendu, de l’inconnu, de tout ce qui est nouveau pour elles. On ne les dresse d’aucune manière à affecter le courage physique. Il leur manque l’avantage de notre discipline, qui fait du courage presque une hypocrisie mondaine, et quand vient pour elles le moment d’être braves, elles doivent tirer leur bravoure de leur cerveau. Il faut d’abord qu’elles soient convaincues de la nécessité de l’héroïsme; après quoi les voilà capables de marcher de pair avec Jeanne d’Arc.
C’est ce même courage raisonné qu’elles ont manifesté en s’adaptant si vite à toutes sortes de besognes qui n’étaient point faites pour elles. Presque tous les services rendus par elles depuis la guerre étaient essentiellement contraires à leur nature. Un médecin français me faisait un jour remarquer que les Françaises ne font vraiment de bonnes infirmières que pour les leurs. Elles sont trop personnelles, trop émotives, s’intéressent à trop de choses intéressantes, pour se donner aux mille détails du métier d’infirmière à moins qu’il ne s’agisse de quelqu’un qui leur est cher. Même alors elles manquent assez souvent d’ordre et de méthode; mais elles remplacent ces qualités par une bonne volonté et une sympathie inépuisables. Elles sont devenues d’autant plus aisément d’excellentes infirmières que chacune d’elles, quand elle soigne un soldat français, a l’impression que c’est un des siens. Il peut lui arriver d’égarer un instrument ou d’oublier de stériliser un pansement; mais elle trouve toujours la parole consolatrice et le ton qui convient à l’égard des blessés. Cette solidarité profonde, due au service militaire obligatoire, s’épanouit durant la guerre en une dévotion exquise qui s’étend sur tous.
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Telle est donc l’âme de la France. Toute la partie civile du pays s’est fondue dans je ne sais quelle figure symbolique, qui porte secours et espoir aux combattants ou se penche avec tendresse au chevet des blessés. Le dévouement, l’abnégation, semblent instinctifs, mais ils reposent en réalité sur une connaissance raisonnée de la situation et sur une compréhension exacte de ce qui a une valeur dans la vie.
La France entière sait maintenant que tout le prix de la vie consiste en ce qui donne un libre essor à son génie national. Si la France périssait en tant que lumière intellectuelle et force morale, tout Français périrait avec elle; et la mort que les Français redoutent n’est pas celle des tranchées, mais celle qui entraînerait l’extinction de leur idéal national. C’est contre cette mort que la nation tout entière est en train de combattre; et c’est la connaissance raisonnée de ce péril qui fait en ce moment, du peuple le plus intelligent de la terre, le plus sublime.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
I.--Le visage de Paris 1
II.--En Argonne 53
III.--En Lorraine et dans les Vosges 109
IV.--Dans le Nord 167
V.--En Alsace 221
VI.--L’âme de la France 265
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ
8, RUE GARANCIÈRE