Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale
Part 6
Le mil commence à lever çà et là. Il a été semé sur les monticules dont j’ai parlé ou sur le sommet de véritables sillons à arêtes vives. Il y en a de 1 à 3 pieds à chaque point ; ils sont espacés de 70 centimètres environ. Au coin de chaque pièce de terre cultivée, on trouve généralement un bloc de pierre plate, sur laquelle on a tracé une croix en noir. C’est certainement un gri-gri pour préserver le champ des mauvais génies. A l’entrée des villages, on aperçoit de vieux pagnes, de vieux bonnets, des feuilles sèches, des bouts de cordes, des paquets de mil, des os d’animaux, des brins d’herbes qui doivent préserver l’étranger entrant dans le village, des mauvais génies, qui sans cela ne cesseraient de le tourmenter.
Les petites gazelles abondent dans le pays ; j’en ai vu tous les jours en venant de Sikasso. Il s’en trouve dans le lougan même de Sindou. Le _fosso ni kouna_ (_Cleome pentaphylla_ L.) est très visité le soir, par les abeilles ; il n’y en a pas durant le jour.
Le chef du village est jeune, intelligent et dévoué. C’est un beau type bambara. Les habitants du village, m’ont paru d’ailleurs bien au-dessus de la moyenne intellectuelle des bambaras. Ils sont presque tous musulmans.
_Tourouni — Soukouraba_
_Samedi 13 mai._ — Au départ, on traverse une assez grande étendue de lougans, plantés de baobabs, banans, etc. Je vois pour la première fois le baobab à fleurs ouvertes et pendantes. Dans les lougans nouvellement ensemencés, on laisse les arbustes à soie végétale (_Calotropis_). Je n’ai pu savoir pourquoi. Les indigènes me disent que cette plante ne leur sert à rien. La terre cultivée est disposée en sillons écartés de 70 centimètres. Les travailleurs bêchent activement : leur _daba_ est très incommode mais ils s’en servent avec adresse. Les _dabas_ sont ici l’objet d’un commerce important. J’ai vu pour la première fois, en fruits mûrs jaune d’or, le _nougouniéné_ que les indigènes mangent (_Anona senegalensis_ Pers.).
Pour aller à Tourouni, il faut suivre sur l’autre versant les rochers que l’on voit en venant de Sindou et franchir un contrefort. De Sindou à Tourouni, il faut aussi escalader à quatre reprises des rochers très pittoresques.
A 6 kilomètres de Sindou, nous passons un marigot bordé de hauts _nétés_. A côté du marigot suivant, j’observe, dans un endroit marécageux, une grande quantité de petites fleurs émaillant les herbes basses et leur donnant l’aspect des pays d’Europe au printemps. A mon arrivée à Tourouni, je vois le village tout bouleversé. C’est le jour du marché ; il y a autour du banan 300 personnes environ, appartenant à divers territoires. Ils ont tous un aspect hideux avec leurs barbes incultes. Plusieurs femmes n’ont pour cacher leur nudité qu’une feuille de _n’taba_ retenue par un filament de _ban_. Les hommes ont du moins le pagne rudimentaire, sorte de ceinture étroite nouée autour des reins. Ces gens presque nus sont les _Touroucas_ ou _Turcas_. Quelques-uns portent au menton, sur le milieu de la lèvre inférieure, une petite baguette couleur corail.
A mon arrivée, tous se préparent à fuir. Quelques-uns ont déjà placé leurs marchandises sur la tête. Plusieurs sont armés de lances. Le chef du village s’est sauvé en voyant passer le convoi. Je fais appeler un notable (Karamotro), qui est le frère du chef. Je lui dis aussitôt d’ordonner aux gens du marché de rester, car je ne viens pas pour leur faire du mal. Puis, je demande qu’on m’apporte du _dolo_. Le frère du chef fait venir plutôt en rechignant du _dolo_ et du _bangui_, et, pendant que mes hommes se reposent et boivent à l’ombre d’un _finzan_, il nous observe du coin de ses petits yeux sournois. Il a plutôt l’air d’une brute que d’un homme et il diffère beaucoup du chef de Sindou, au regard franc et intelligent, bon musulman, ne buvant jamais de dolo et faisant salam le soir.
Accompagné de Codiou Idilié, mon tirailleur, je me dirige de nouveau vers le marché pour voir ce qui est en vente. Une nouvelle tentative de fuite, bientôt calmée, se produit. Je vois sur ce marché : du mil, diverses galettes de mil, du savon, des boules et des graines de _nété_, des feuilles et fruits de _n’goyo_, des fruits de _focoro_, beaucoup de _dabas_, des nattes en _ban_, de petites corbeilles plates et de petits paniers en feuilles de _Raphia_ assez élégamment tressés, plusieurs calebasses de beurre de vache et de fruits de _sé_, de nombreux poulets (quelques-uns très jeunes), renfermés dans de petites cages tressées en _Raphia_. On vend aussi des _niébés_, des _tigas_, des feuilles de baobab desséchées pour mettre dans le couscous (_cira-bourou_), des patates, et enfin une boisson blanc-clair contenue dans un grand _canaris_ et qu’une _mousso_ débite avec une petite calebasse à poignée. Cette boisson fermentée est légèrement acidulée ; elle est agréable au goût. On la prépare avec des fruits de _goïn_ d’où son nom de _poporon gui_ ou _goïn dolo_. Elle n’est fabriquée que dans cette région du Soudan.
On prépare encore une boisson fermentée avec les fruits de _tingué_ qu’on trouve autour du village : c’est le _tingué-dolo_. Enfin Morifin m’apprend que dans son pays Bissanougou, on boit encore un autre dolo analogue au _tingué_, mais préparé avec le _nté_. C’est le _gui dolo_ ou _ntégui_.
Au sortir du village, il faut traverser un joli marigot étendu, qui coule sur les rochers avec de nombreux rapides. Il est assez large, et son passage la nuit serait dangereux. L’eau, en effet, en tombant de bloc en bloc, a creusé des entonnoirs, dont on n’aperçoit pas le fond ; elle vient s’y engloutir en bouillonnant. On longe pendant quelque temps ces rochers et ce marigot ; la végétation au bord est chétive, mais la fougère aquatique de _Fincolo_ est commune entre les fentes des pierres submergées ou émergeant de l’eau. On franchit ensuite un plateau ferrugineux, puis deux marigots avant d’arriver au village de Soukouraba.
Tous les hommes de Soukouraba se sont enfuis en apprenant mon arrivée. Il reste seulement 4 ou 5 mâles sur 600 à 800 habitants. Je fais dire au chef du village que s’il n’est pas rentré dans une heure avec les principaux notables, je préviendrai le grand chef des blancs de Sikasso qui lui infligera une forte amende. En peu de temps tout le monde revient dans les soukalas, comme par enchantement, et l’on m’apporte des poulets, des œufs et du dolo.
_Samorokiri. — Guiri_
_Dimanche 14 mai._ — Nous partons de Soukouraba à 6 heures du matin, et nous traversons le lougan actuellement en pleine culture. J’aperçois l’Orchidée commune, à fleurs violettes. Le _goïn_ est encore assez commun dans la brousse ; quelques pieds en ont été détruits dans les lougans. A 2 ou 3 kilomètres, on voit encore des rochers élevés sur la gauche, mais durant toute l’étape, nous n’en aurons pas à franchir.
A l’entrée du village de Samorokiri, je puis signaler des _banans_, des _finzans_ et des _coros_. Le coton cultivé est assez beau. J’observe pour la première fois un bel arbre à tronc cylindrique, élevé, creux à la base, à écorce cendrée, à feuilles ovales pointues : c’est le _caba iri_ à port de hêtre.
Au sortir du village, à environ 3 kilomètres, il faut passer un marigot assez difficile, dont le lit est encombré de branchages et creusé de fosses profondes. Dans les endroits les moins profonds, l’eau vient jusqu’au poitrail des chevaux. J’ai trouvé au bord du sentier, dans les lougans, une Papillionacée à fleur violette, et, au bord du sentier de la brousse, un _Cyperus_ à inflorescences blanches. J’ai remarqué aussi dans les endroits un peu ombragés, une Labiée subligneuse haute de 50 centimètres à 1 mètre, à fleurs d’un blanc-verdâtre avec deux étamines fertiles, en épis terminaux, et à feuilles verticillées par trois.
Je rencontre plusieurs femmes revenant avec des paniers pleins de _sé_. J’en vois quelques-unes, perchées sur des sés élevés en train de faire tomber les fruits avec une gaule, pendant que d’autres les cueillent sous les arbres.
Nous traversons successivement, à 3 kilomètres de distance, deux marigots fort boisés, bordés de _bili_ en fruits, de _cobi_, de _codoudou_. Le premier marigot possède une jolie chute d’eau ; j’y remarque une Muscinée. Au deuxième, je récolte deux plantes intéressantes. Le village est à 500 mètres de ce marigot. Nous traversons le lougan où j’observe quelques touffes de _goïn_ qui semblent avoir été ménagées. Quelques-unes, très belles, grimpent dans les _nétés_.
Le village de Guiri est entouré d’une quantité considérable de rôniers (_Borassus flabelliformis_ Murr.) ; ils sont très serrés, comme s’ils avaient été plantés, et viennent jusque dans les rues du village. La couronne de feuilles de ces arbres est fort endommagée par suite des feuilles coupées pour retirer le _gouégui_. On m’apporte de ce vin de palme qui n’est pas désagréable.
Tous les habitants de Guiri se sont enfuis, ayant appris la nouvelle de mon passage. Il reste seulement trois hommes. Je suis obligé de palabrer longtemps pour qu’on m’apporte un poulet, du couscous et surtout pour qu’on aille chercher dans le lougan, le chef du village et le chef des cases. Les tisserands eux-mêmes ont quitté leurs métiers.
Dans le village il y a quelques beaux arbres à vers à soie (_Zizyphus orthacantha_), de grands banans, des finzans, dont on récolte les fruits. Un marigot desséché se trouve au bord même du village. Je remarque sur les bords le _bili_ et le _cobi_. On cultive aussi le _diéfa_ et le _diaba_. Je trouve, enfin, en train de sécher devant la case du chef, des fruits d’une cosse, noirs, luisants, un peu tortueux, longs de 15 à 20 centimètres. Ce sont des fruits de _saman cara_ (bambara) ou _rou cogo_ (sénoufo). Les graines épluchées et pilées servent à tuer les poissons dans les marigots, comme le _diéfa diaba_.
_Dousogo. — Nialé. — Sérékéné_
_Lundi 15 mai._ — Entre Guiri et Sérékéné, les _goïn_ sont encore assez communs. J’ai vu aussi quelques _sabas_, _coundani_, _codoudou_, _bili_.
Le _cobi_ est très commun au bord des marigots ; ses fruits sont mûrs et souvent sur l’arbre. Les fruits de _bembé_ sont mûrs également. Ils sont formés d’une petite baie gluante avec un gros noyau à l’intérieur, à peau verdâtre d’un côté et rouge noirâtre de l’autre, avant la maturité du fruit. Mes porteurs en cueillent des bouquets le long de la route et en mangent les fruits.
Le village de Dousogo est à 6 kilomètres de Guiri. J’y remarque un pied de manioc, quelques beaux bananiers et des patates. Chaque Soukala est entourée de bosquets de _rôniers_ exploités pour le vin de palme. Les _ntés_ sont communs au bord du marigot ; ils ne paraissent pas avoir été soignés. La plupart des rôniers souffrent de l’exploitation.
De Dousogo à Sérékéné, il faut franchir plusieurs montées assez raides. Les plateaux ferrugineux réapparaissent et occupent de grandes étendues. L’horizon est toujours bordé de tous côtés par des croupes élevées. Près de la dernière soukala de Dousogo, je remarque une touffe de l’Euphorbe cactiforme, des environs de Kankan. Après avoir dépassé Dousogo de 1 kilomètre environ, je trouve un grand plateau sablonneux, cultivé en partie en lougan, tout émaillé de la Muscinée décrite plus loin, et qui est en fleurs. Le sable est jonché de _Méloé_.
A Nialé, je suis bien accueilli. Les notables du village viennent me saluer. Ils appartiennent à un fort beau type et sont bien taillés. Ils ont, de plus, l’air fort intelligent à l’encontre des habitants de Guéri et de Sérékéné. D’ailleurs ils ne semblent pas appartenir à la même tribu. Les cases bambaras dominent. Pendant le palabre, j’observe un _bilacao_ qui a pris un _margouillet_ et lui lie les pattes pour le faire griller et le manger. Dans presque tout le Soudan, ces lézards sont ainsi mangés par les enfants. Le fils du griot vient nous accompagner jusqu’à Sérékéné.
Il faut encore franchir plusieurs montées avant d’arriver. Nous traversons notamment un plateau étendu, formé par une argile jaune dure. Ce n’est que sur un massif qui la dépasse un peu, que je retrouve les roches ferrugineuses (exploitées à Nialé pour l’usage des forgerons).
A 1 kilomètre de Sérékéné, je passe un petit marigot à chutes d’eau. Le village de Sérékéné est assez grand et les soukalasy sont agglomérées. Il est noyé dans une véritable forêt de _sibis_. Ces arbres très beaux et rapprochés les uns des autres donnent au village un aspect pittoresque. Le _gouégui_ est activement exploité. On retire le vin des feuilles non encore épanouies. Pour atteindre à la cime de l’arbre, on se sert d’échelles formées de deux longs rachis de _ban_ écartés de 15 à 20 centimètres et liés de 30 en 30 centimètres avec des lanières de _Raphia_ en guise d’échelons ; ces échelles sont appliquées contre les palmiers à saigner. D’autres, présentent de distance en distance des billettes enfoncées dans le tronc normalement à son axe et permettant d’y grimper jusqu’au haut.
Pour retirer la sève, on pratique, au milieu du rachis d’une vieille feuille, une incision profonde, de manière à atteindre le cœur de l’arbre. Le liquide s’écoule par un tube de bambou qui vient faire saillie au dehors. Une courte calebasse est liée autour de l’arbre pour recueillir le liquide. On la recouvre souvent, en partie, pour empêcher l’évaporation.
Le village est entouré de beaux _banans_, de baobabs et de _finzans_. On trouve aussi, cultivés autour du village, de beaux _Strophantus_ jaunes (_koumarou_). Quelques-uns ont le tronc cendré ; il atteint la grosseur de la cuisse. Ces arbres sont encore en fleurs. J’aperçois dans le village quelques beaux bananiers sans régimes et des citronniers portant des fruits assez gros, exquis. Les forgerons possèdent des hauts- fourneaux et des forges importants. Toutes les cases du village sont carrées, couvertes de _seco_ (terre) et un peu au-dessous du niveau du sol. Pour y pénétrer, il faut passer par un trou un peu surélevé au- dessus du sol et tout juste suffisant pour qu’une personne puisse entrer. Les habitants sont indolents (quoique leurs lougans soient importants) et presque tous abrutis. Ils parlent une langue qui n’est ni le bambara ni le senoufo et mes hommes les comprennent difficilement. Le chef du village et son fils, sans autres vêtements qu’une étroite ceinture, sont tellement abrutis qu’une de leurs moussos est obligée de venir leur expliquer ce que je veux. Ces populations appartiennent à la famille des Tousans (différente des Tourcas ou Touroucas).
Il existe là un usage dont je n’ai encore trouvé trace nulle part. Lorsqu’une femme est restée un an mariée sans concevoir, elle va dans la brousse chercher des bambous. Si elle enfante dans l’année qui suit (ce qui arrive presque toujours) elle installe auprès de sa case un petit autel formé par quatre piquets fourchus, hauts de 1 mètre environ, fichés en terre, en carré de 70 centimètres de côté environ. Sur ces piquets, elle dispose des branchages et notamment des rameaux feuilles de _bouré_. Tout cela est pour remercier Dieu d’avoir exaucé son vœu. Ces autels encombrent les alentours de toutes les cases. Je suis obligé d’en démolir plusieurs pour installer mon lit, au grand scandale de tout le monde et spécialement de mon tirailleur, persuadé qu’il arrive malheur « quand on dérange grigri appartenant à d’autres. » Sous ces autels, il existe ordinairement un petit monticule sur lequel sont fichées des plumes. On a sacrifié un coq blanc.
Il a fait très chaud toute la journée ; aussi, suis-je obligé de coucher dehors. Le soir, il fait beaucoup de vent, ce qui produit, par le frôlement des feuilles des rôniers entre elles, un bruit remarquable de ferrailles.
_Kouni, Guigonéla, Kassa, Soubaramidouzou._
_Mardi 16._ — Nous partons de Sérékéné à 6 heures du matin et nous traversons successivement les villages de Kouni, Guigonéla et Kassa. Ces villages sont formés de soukalas isolées et fort espacées, séparées par de véritables forêts de _sébis_. Ces sébis sont parfois rapprochés de moins d’un mètre et dans le sous-bois qu’ils forment, croissent de nombreux jeunes pieds prêts à se développer. Ils s’étendent au loin dans la brousse et dans presque tous les lougans, ce qui donne un aspect très spécial aux villages. On rencontre, en outre, aux environs, de beaux _banans_, des _finzans_ (dont une grande partie des fruits tombent ou sont sur le point de tomber), des baobabs.
A Guigonéla, une partie des cases sont détruites. Ce sont les sofas de Bademba qui sont venus faire des incursions dans le pays et enlever les captifs. Les notables du village viennent me saluer en apportant deux grandes calebasses de gouégui. Chacun d’eux porte, en outre, sa petite gourde du capiteux liquide et pendant que mes hommes se reposent en buvant le gouégui, les gens du village, accroupis autour de nous, vident à longs traits leurs gourdes. Je crois que si ces gens sont si abrutis, en général, cela tient en grande partie à la consommation importante qu’ils font de vin de palme. Tout leur travail se réduit à deux choses : 1o culture des lougans ; 2o entretien des _sébis_ et récolte du vin. Dans ces villages, les autels remarqués la veille sont de plus en plus nombreux, plus élevés et plus solidement construits.
A Kassa, les habitants s’enfuient à mon arrivée. Il reste seulement quatre ou cinq individus, nus, couchés sur des feuilles fraîches de rôniers. Ils ressemblent plutôt à des brutes qu’à des hommes. Je ne puis arriver à leur arracher une parole. Ils nous considèrent avec des yeux hagards. C’est une femme (comme à Sérékéné) qui nous remarque sur le chemin. Les femmes, en général, sont dans ce pays plus intelligentes que les hommes. Cela tient à ce que beaucoup sont étrangères, étant donné qu’elles comprennent et parfois parlent bambara, à l’encontre des hommes. Enfin, elles ne boivent pas de gouégui comme eux.
A Guigonéla, je remarque de beaux _Strophantus_ autour du village.
Soubaramidouzou est un village entièrement _tousan_ : il est environné de très nombreux _rôniers_. Toutes les cases sont couvertes en _argamasses_. On m’apporte du _m’boin_ et des œufs. Le chef vient même me saluer et me promet du couscous pour les hommes. Ne trouvant pas de case habitable, je me suis installé sous un énorme _banan_. L’arrivée d’un agent politique qui vient prélever l’impôt et demander des _cories_ met tout le village en fuite. Nous attendons toujours le couscous. Je suis obligé d’aller menacer les moussos du chef, seules restées ; enfin, vers trois heures, le couscous est préparé. Les tirailleurs et les porteurs le trouvent mauvais, n’étant pas préparé avec leur _tô_ traditionnel. Une tornade survient à ce moment et nous force à nous réfugier dans le village ; je trouve une case qui est juste assez grande pour contenir mon lit. Je m’y installe avec mes collections pour ne pas etre trempé. Après la pluie, je puis faire une petite promenade dans le village.
Il existe plusieurs soukalas assez éloignées, toutes séparées par des bois de _titis_. Les _finzans_ sont nombreux. On me montre aussi deux beaux citronniers dont les fruits sont récoltés. Il n’y a pas de jardins, me dit-on, dans le village. L’entretien des _rôniers_ et la récolte du vin paraissent constituer presque toute l’occupation des indigènes.
Une grande partie des arbres sont munis d’une petite calebasse allongée. On saigne les palmiers dès qu’ils ont une taille de 2 mètres. Les plus hauts, atteignant jusqu’à 20 mètres, sont également saignés. La récolte se fait indifféremment sur les pieds mâles ou femelles. Pour faire cette récolte, on incise en son milieu la gaine d’une feuille déjà avancée, qui entoure le bourgeon végétatif terminal de manière à pouvoir arriver à ce bourgeon en sectionnant les feuilles jeunes, non développées, qui constituent le bourgeon, sans atteindre le point végétatif, de façon que le palmier continue à se développer. La blessure ainsi pratiquée est assez large. Cette rigole vient déboucher dans la petite calebasse liée par des cordes autour du palmier. On laisse la calebasse plusieurs jours dans cette position et on remplit la profondeur de la blessure de feuilles de finzan pour que l’évaporation ne soit pas trop rapide. Une partie des rôniers sont actuellement en fruits, d’autres commencent à fleurir.
Il a fallu les menaces (et peut-être aussi des coups de corde) de l’agent politique pour que le _douzoutique_ m’apporte un poulet. Je veux lui donner des kolas en échange, mais il ne les connaît pas. Un morceau de sel paraît lui faire plaisir. Ce chef est aveugle et âgé. Au lieu de s’enfuir, comme les autres, il s’était caché. L’agent l’a découvert. Le chef et le village sont misérables. J’ai fait installer mon lit dehors sous un _finzan_, mais au milieu de la nuit une tornade s’abat sur le village en moins de trois minutes. On entend des roulements lointains ininterrompus ressemblant à des salves d’artillerie. L’eau tombe à grosses gouttes. Le tonnerre s’approche et j’ai à peine le temps de me réfugier dans l’horrible antre étroit, long de 2 mètres environ, où je passe un reste de nuit horrible, dévoré par les moustiques, visité par de grandes chauves-souris qui, dès que la pluie a cessé, viennent se réfugier dans la case pourtant barricadée, plutôt mal que bien, avec des nattes.
_Kountseni._
_Mercredi 17._ — Nous sommes partis assez tard de Soubaramidouzou, le chef du village ayant fait attendre le guide promis. Vers six heures et demie, le départ a eu lieu. La route est monotone. Çà et là, je remarque l’Orchidée et la Liliacée à grande fleur en lis, puis l’autre jolie Liliacée décrite plus loin.
A 4 kilomètres environ de Soubaram, le tirailleur tue une gazelle de belle taille que nous sommes forcés de laisser dans la brousse, personne ne pouvant la transporter. Il a fallu envoyer six porteurs de Kountseni pour la faire dépecer sur place et la rapporter.
_Petites mares des plateaux ferrugineux._
Les plateaux ferrugineux constituent le station la plus aride et la plus sèche du Soudan, quoique les plantes grasses ou Crassulacées y soient rares ou nulles. Dans les endroits les plus arides, la roche demeure constamment nue. La végétation est réduite à quelques plantes basses subligneuses qui croissent entre les fentes de la roche. Dans les endroits couverts d’une mince couche de sables ferrugineux et de petits galets, la terre se revêt à l’hivernage de petites Graminées et de Monocotylédones bulbeuses : oignons de panthère, petite Liliacée.
Dans les dépressions de ces plateaux rocheux, l’eau s’accumule à la suite des tornades et forme de petites mares temporaires bientôt desséchées après les premières pluies ; elles sont espacées les unes des autres, mais persistantes en plein hivernage. Dès les premières tornades, le sol, au bord de ces mares, se couvre d’une végétation grêle, verdoyante, qui se dessèche et meurt dès l’assèchement des mares. Ce phénomène se renouvelle plusieurs fois jusqu’à ce que les pluies deviennent persistantes. Il se perd ainsi une quantité considérable de graines qui germent, mais n’arrivent pas à leur complet développement. C’est seulement à l’époque où les pluies deviennent fréquentes que cette végétation peut fleurir ou fructifier.
Parmi les plantes qui croissent dans cette région, je remarque un jeune _Marsilea_ polymorphe. Cette plante est très abondante sur la vase noire au bord de ces mares. Souvent les embryons forment de véritables lignes de verdure là où les vagues ont accumulé des brindilles sèches et autres détritus légers de toutes sortes. La plantule présente à sa base un petit tubercule cendré brillant. Outre ce _Marsilea_, j’ai remarqué encore au bord de ces mares une petite plante (Cypéracée) à feuilles filiformes et souche un peu tuberculeuse. Je trouve encore deux autres plantes aquatiques à feuilles vertes, minces, flottantes ou exondées, graminiformes.