Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale

Part 2

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Plus heureux que mes devanciers, j’ai pu, non seulement atteindre le Niger moyen, mais encore parcourir pendant près d’une année les territoires de la boucle de ce grand fleuve et m’avancer, d’une part, dans le territoire de la Haute-Volta, de l’autre, dans le territoire de Tombouctou, où notre infortuné camarade LEGEAL, le géologue de la mission du général de Trentinian, avait été massacré par les Touareg quelques mois plus tôt.

Bien que j’aie vu se succéder toutes les saisons dans cette contrée et que j’aie accompli un itinéraire de 8.000 kilomètres à travers la brousse et le long des fleuves soudanais, je demeure convaincu que les collections que j’ai rapportées sont bien modestes par rapport à ce qui reste à découvrir dans ces vastes savanes. Elles forment les premiers éléments pour la flore du Soudan. Mais pour bâtir un monument comparable à celui que les Allemands ont édifié pour la flore de l’Afrique orientale allemande, il faudra encore l’effort de nombreux travailleurs. Les naturalistes français qui voudront s’engager dans cette voie trouveront, pour leurs recherches, un champ immense, une mine inépuisable à exploiter. Et à leur retour ils auront, comme nous l’avons eue, la satisfaction d’avoir accompli le plus beau voyage qu’il soit possible de rêver et d’avoir goûté dans la brousse immense, au milieu de la nature vierge, les jouissances les plus pures et les plus variées. Enfin, s’ils découvrent, parmi les richesses infinies de la flore tropicale, des produits nouveaux utilisables pour l’homme, ou s’ils saisissent de meilleurs procédés d’exploitation des produits déjà employés, ils auront contribué à la grandeur de leur pays dont les colonies sont aujourd’hui la suprême ressource. En outre, ils auront aidé, selon leurs moyens, à assurer le développement de la vie humaine et l’épanouissement de la civilisation dans l’Afrique noire si déshéritée à tant d’égards.

Paris, le 25 mars 1902.

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Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

UN VOYAGE SCIENTIFIQUE =A travers l’Afrique occidentale=

SOUDAN FRANÇAIS, SÉNÉGAL, CASAMANCE

PAR M. AUGUSTE CHEVALIER,

Docteur ès-sciences naturelles, Botaniste du laboratoire colonial du Muséum

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CHAPITRE PREMIER

BAMMAKO

Région du Haut-Niger et ancien pays de Samory (de Siguiri à Sikasso par Kouroussa, Kankan et Bougouni).

_15-21 janvier 1899._ — Bammako est situé à 1.800 mètres du Niger, dans une sorte d’entonnoir formé dans la région montagneuse environnante qui livre passage au Niger. Des ruisselets ne tarissant jamais coulent au fond de vallons étroits et se précipitent par chutes d’eau dans la vallée du Niger.

Les collines environnantes ont en moyenne de 400 mètres à 500 mètres d’altitude au-dessus de la mer.

Les contreforts de ces collines viennent se terminer sur la rive gauche du Niger, au pied même de la ville, en des sortes de tables séparées par d’étroites coupures entaillées dans les rochers de grès. Tel est, par exemple, le vallon du Soknafi.

Le poste est à 2 kilomètres du fleuve ; sur la route qui y conduit, les Européens ont planté une belle avenue de _n’tabas_ (_Sterculia cordifolia_ Cav.) et des _doubalés_ (_Ficus Rokko_ Warb. et Schweinf.). A 600 mètres de là, on aperçoit sur la droite de la route un bosquet sacré. C’est là que les Bambaras se réunissent certaines nuits et que les griots se réfugient pour accomplir les rites de leur fétichisme.

En quittant la route du Niger pour s’enfoncer dans un sentier suivi seulement par les piétons, large au plus de 50 centimètres, on rencontre sur la droite un arbre gigantesque dont le tronc a de 6 à 8 mètres de circonférence et dont les rameaux dénudés s’étendent sur un immense rayon. C’est un _Ficus_ de la section _Sycomore_ dont les feuilles ovales-allongées, au début de leur végétation, sont teintées en rouge écarlate et font ressembler de loin l’arbre à un gigantesque Fromager à fleurs pourpre (_Bombax Buonopozense_ Beauv.).

En continuant à suivre le sentier, on traverse un bois-taillis couvert de _Sés_ ou Karités (_Butyrospermum Parkii_ Kotschy) ; il s’y trouve aussi à profusion des buissons d’un arbuste en fleurs, dont les quatre pétales d’un blanc sale, incurvés, répandent une odeur agréable de vanille. C’est le _Ximenia americana_ L. Partout on trouve la plante à fleurs jaunes.

Une région, au pied de collines, est couverte de Légumineuses atteignant jusqu’à 2 m. 50 de haut. On arrive au bas d’un escarpement de grès stratifiés, que les mulets ne peuvent franchir ; les femmes le gravissent pour arriver plus vite au village. Nous sommes obligés de tourner la roche en descendant vers le ruisseau, puis nous traversons des clairières dénudées, couvertes d’éboulis de roches ferrugineuses latéritiques : sortes de poudingues, formés de blocs gréseux cimentés dont la taille varie de celle de la tête à celle d’une noisette ; ces rognons anguleux ne sont pas roulés. Dans le fond du vallon coule paisiblement un marigot ; de grandes tables de grès caverneux, très ferrugineux, avec du grès supérieur compact, viennent mourir à nos pieds.

Les rives très verdoyantes sont bordées de palmiers _ban_ (_Raphia vinifera_ Beauv.) d’énormes _n’tabas_ en fleurs, de _Ficus_ à grandes feuilles, de _Cassia_ en fleurs, de Karités. Au-dessous de cette haute végétation, se trouvent : une petite Composée à fleurs violettes répandue partout dans ce genre de station au Soudan (c’est un _Ageratum_ très voisin de celui que nos horticulteurs cultivent), une Papilionacée à fleurs jaunes en grappe, une sorte de _niébé_ sauvage (_Vigna_) grimpant dans les _n’tabas_, une espèce de _Dioscorea_ formant des buissons épais, malheureusement non fleuris. Le fond du ruisseau est couvert d’algues vertes analogues à nos lentilles d’eau, on y trouve aussi le _Nitella gracilis_ d’Europe. Sur les bords croissent des Cypéracées spéciales.

Une partie des terrains avoisinant le village est transformée en champs de mil récolté et en jardins. A 500 mètres environ des jardins, on passe sous un gros _sé_ couvert de gris-gris attachés (chiffons, plumes, brins d’herbe). Tout homme qui arrive ici doit déposer quelque chose sur l’arbre, s’il veut éviter d’être inquiété par les mauvais génies. Enfin près de l’entrée existe un _bois sacré_ ou _comatou_ dont l’étendue est de 20 ares environ. C’est un massif épais de verdure, formé d’arbres et de lianes qui les enlacent ; le tout constitue un fourré inextricable sous lequel on peut pourtant circuler à travers d’étroites galeries. Par les trouées on peut entrevoir la végétation formée de Tamariniers, d’_Acacia pennata_ Willd. à fleurs blanches en boules, de Cassias (tribas), de _sabas_ (_Landolphia Senegalensis_ D. C.) enlacés dans les arbres.

Le lundi, les habitants (hommes adultes) s’y réunissent. Le chef du village pénètre le premier dans le bosquet et sacrifie des poulets et des pintades. Ces oiseaux sont cuits sous le Karité et mangés en commun en buvant du _dolo_ (bière de sorgho, fabriquée pour la circonstance). Les femmes et les enfants n’assistent pas à ce repas nocturne, et si par hasard une femme s’aventure de ce côté, dès qu’elle s’aperçoit de sa méprise, elle s’enfuit éperdue en poussant des cris. On voit, sous le Karité, des traces de quatre à cinq feux avec pierres, servant à faire cuire les volailles tuées chaque semaine dans le bois sacré.

Dans le village de Sicoro, il existe un grand _doubalé_ (_Ficus Rokko_) avec onze troncs enracinés qui, à la manière du _Banyan_ de l’Inde (_Ficus religiosa_ L.) soutiennent comme des piliers les branches de l’autre. Ces troncs s’enterrent sur un périmètre de 30 pas. Quoique l’un d’eux soit un peu plus gros que les autres, il est impossible de reconnaître lequel a constitué la tige primitive. Du haut de l’arbre descendent, enlacés sur le tronc ou les branches, des faisceaux de racines de grosseurs variables. Il y en a de la taille du bras ; d’autres, plus grêles que les doigts de la main, pendent sans pouvoir atteindre encore le sol. Les troncs qui pénètrent en terre paraissent, eux-mêmes, formés de plusieurs faisceaux de racines accolées à une racine centrale bien plus forte. Ce _banyan_ a des feuilles vertes assez récentes. Il n’y a pas encore trace de fleurs. Il est situé devant la case du chef de village et sert d’_arbre_ à palabres. Deux grandes dalles de schiste noir servant de sièges, ainsi qu’une chaise basse analogue au siège de Samory, se trouvent au pied du _banyan_. Les grosses racines du _Ficus_ courent en saillie au-dessus du sol et peuvent aussi servir de sièges. Sous l’arbre, je remarque une grande quantité de graines de palmier _ban_, dont les enfants ont mangé la pulpe.

Les cours sont ordinairement entourées de murs en terre hauts de 2 mètres environ. Une rue, large par endroits de 1 m. 50 à peine, traverse le village dans toute sa longueur.

Je me dirige vers Goumi, en suivant la vallée du Bankoni. Cette vallée très humide est riche en humus mais elle est très étroite. D’un côté c’est le marais, de l’autre, c’est le rocher. Chacune de ces stations possède sa végétation propre. Le marais est ordinairement occupé par de petits jardins clôturés. On y trouve beaucoup d’_oignons indigènes_ et quelques pieds de _piments_. J’ai remarqué aussi quelques arbres, notamment des Papayers avec fruits. Le bord du ruisseau est occupé par de nombreux palmiers _ban_ et par beaucoup de _n’tabas_ aux fleurs parfumées. La circonférence de quelques troncs est de 3 à 4 mètres. Souvent les rameaux fleuris pendent jusqu’au ras du sol.

Au delà de Sicoro je rencontre deux _Sés_ (Karités) en fleurs, mais ceux-ci ont conservé une partie de leurs vieilles feuilles. Je remarque aussi deux Tamariniers fleuris.

Les terres cultivées en Mil (depuis longtemps récolté) s’avancent jusque dans le rocher entre les blocs de pierre. Sur ces rochers croissent beaucoup de grandes Euphorbes cactiformes donnant au paysage un aspect très caractéristique.

Au bord du ruisseau, un espace très humide à terrain sablonneux, non envahi par les grandes herbes, représente une rizière abandonnée. Ce sol est très riche en plantes intéressantes. Pour le rendre propre à la culture, les habitants ont groupé le sol par tas, afin de faire couler les eaux dans les intervalles ; ils préparent ainsi la terre pour les cultures de l’hivernage prochain.

A 500 ou 1.000 mètres du village, j’aperçois un groupe de plusieurs beaux _Ficus_ à gros fruits, appelés _tourous_. C’est le Sycomore du Soudan occidental. Quelques troncs peuvent avoir 6 mètres de circonférence. Lorsque le soleil devient trop ardent, nous rentrons à Bammako en longeant le pied de la falaise gréseuse et nous cheminons pendant plus d’une heure à travers une brousse assez épaisse, parsemée de loin en loin de verts buissons de lianes à caoutchouc ordinairement très chétives.

_Ruisseau du massif de Soknafi ou Mikoungo_

(à 2 kilomètres de Bammako entre les carrières et la route de Kayes).

Le ruisseau du Soknafi passe dans Bammako tout près du poste. En amont des carrières de grès de Bammako, servant à l’empierrement de la route, il coule dans la vallée au milieu des champs de Mil. Sa largeur est seulement de 1 à 2 mètres. Sur des sables desséchés qui sont dans son lit, croissent quelques herbes et une Fougère ; sur les bords, une touffe d’_Ampelocissus_ en fleurs (Vigne du Soudan) a des tiges divergentes hautes de 0 m. 50 à 1 mètre et formant de petits buissons. Je trouve aussi une Papilionacée à fleurs jaunâtres et à feuilles entières ; c’est une sorte de _mébé_ en fleurs et fruits grimpant dans les buissons. Au bord du ruisseau, croissent de nombreux et beaux _Ficus_ nommés _toros_ par les indigènes, et des _n’tabas_ en fleurs. Ces fleurs visitées par les fourmis ont des corolles souvent mutilées.

C’est sur ce ruisseau, à 1 kilomètre environ du poste, que se trouve la jolie cascade que l’on entend bruire à plusieurs centaines de mètres de distance. L’eau tombe du haut du Soknafi sur des rochers en gradin d’une longueur de 150 mètres environ. Les bords de cette chute sont occupés par une verdure épaisse, formée surtout de massifs de lianes se rejoignant d’un bord à l’autre. Du côté du nord, croissent de petites colonies d’un _Adianthum_ annuel, desséché en cette saison. Du côté exposé au soleil, il y a de nombreuses touffes d’un _Aspidium_ en pleine végétation qui croît indifféremment entre les fentes des rochers ou sur la terre. Dans le lit même du ruisseau, se trouvent des masses énormes de radicelles formant des paquets de queues de renard, à travers lesquelles l’eau filtre goutte à goutte. Sur ces racines ainsi que sur les pierres s’observent quelques Mousses. Je remarque aussi quelques Hépatiques, des Algues vertes, des Diatomées rougeâtres ; dans les fentes se trouvent quelques gros arbres, notamment des _n’tabas_, des _Ficus_, des Papillonnacées grimpantes et surtout l’_Abrus precatorius_ L. dont la spontanéité n’est pas douteuse au Soudan. A cette époque de l’année ses feuilles se dessèchent, les gousses mûres s’entr’ouvrent et laissent voir les graines d’un beau rouge vif avec leur petite cicatricule noire. D’autres graines assez analogues, mais à cicatricule blanche, proviennent d’une Papilionacée ligneuse appelée _daro_ en Bambara[2].

Les racines mises à nu des diverses essences qui constituent la végétation de la cascade forment parfois des masses si épaisses que l’eau s’y perd et passe dessous. Sur le haut de la montagne du Soknafi, le terrain est caillouteux, très ferrugineux. La roche de grès fin, tendre, a été décomposée, et il s’est formé en dessus une roche rouge plus ou moins caverneuse. C’est généralement un poudingue analogue, par son origine, au limon des plateaux, s’en allant aisément en rognons (variant de la grosseur d’une prune à la grosseur du poing) pendant la saison des pluies et jonchant toute la surface de ces cailloux. La végétation sur ce sol est à peu près nulle. On aperçoit de grandes surfaces dénudées ou des espaces occupés par de petites Graminées tout à fait desséchées. Dans les rochers on trouve la grande Euphorbe cactiforme, très rameuse, atteignant jusqu’à 3 mètres de haut, ainsi qu’un _Tephrosia_ à folioles d’un blanc argenté en dessous, à tige ligneuse à la base. Le plateau est couvert de blocs ferrugineux épais.

Dans la partie la plus escarpée du roc, une calebasse est remplie de petits cailloux roulés, arrachés au poudingue par le ruissellement ; ce sont de petites pierres formées de minerai de fer (_limonite_) presque pur, avec lequel les indigènes chargent parfois leurs fusils. Tout indigène qui se rend à la ville par le sentier au bord duquel est placée la calebasse doit y déposer lui-même son petit caillou, s’il veut éviter les mauvais sorts. Les musulmans eux-mêmes se conforment à ces usages fétichistes.

_Visite au champ de cultures de_ M. GILIUM.

Ce champ se trouve à 1.500 mètres de Bammako, dans la vallée très fertile du Niger.

On creuse le sol pour en retirer une argile blanc-grisâtre qui, desséchée au soleil, sert à faire des briques non cuites. Cette couche est ordinairement couverte d’une épaisseur de terre végétale de un mètre. Ce terrain, situé entre les fours à chaux et le Niger, est parsemé de petits canaux, pleins d’eau en toute saison, qui drainent l’humidité et tiennent le sol très frais. Toutes les excavations faites pour avoir des fontaines ou pour se procurer de la terre à brique sont aussitôt remplies d’eau. C’est là que MM. Gilium et Pillet comptent demander une concession de 40 hectares et où ils ont déjà fait des essais de semis de blé.

La culture du blé est excessivement intéressante. C’est le point le plus méridional du Soudan où cette culture ait réussi ; mais elle est très coûteuse par suite des soins qu’elle réclame. L’ensemble reviendra à plus de 500 francs, soit un peu plus de 0 fr. 50 le litre. Le terrain était déjà cultivé en blé de temps immémorial par un indigène qui suspendit la culture à l’arrivée des bandes d’El-Hadj-Omar, par suite du refoulement des Maures qui n’étaient plus à Bammako pour consommer le blé. M. Gilium a repris cette culture cette année même. Le blé ensemencé est le _blé de Tombouctou_.

Les essais faits par M. Gilium avec les blés d’Espagne et d’Algérie n’ont pas eu de succès. Le meilleur blé a été semé en octobre. Les semis les plus tardifs ont mal réussi. Quelques pieds commencent à avoir des épis et des chaumes jaunes, mais non encore mûrs. Ces chaumes ont une hauteur de 0 m. 80 à 1 mètre. Je n’ai vu sur ce blé ni parasite, ni _rouille_, ni _Ustilaginée_, ni _ergot_. Certains épis sont seulement un peu enroulés sur eux-mêmes et paraissent avortés. Ils se sont mal épanouis au sortir de la gaine. Dans les épis presque mûrs, les grains sont petits et paraissent fort légers. Une planche a été repiquée ; elle est bien plus vigoureuse et offre un plus grand nombre de chaumes par souche. J’ai compté des touffes qui avaient de 15 à 25 chaumes à raison de 7 à 8 paires de groupes d’épillets par épi et 3 grains par groupe d’épillets, soit 60 grains par épi. Cette quantité est tout à fait exceptionnelle, car les épis à 15 et 20 grains sont les plus nombreux. De même, dans les carrés qui n’ont pas été replantés, les touffes sont très fournies sur les bords des carrés ou des allées, tandis qu’à l’intérieur il n’y a ordinairement que de 1 à 3 chaumes par pied. Les touffes repiquées sont un peu plus avancées comme maturité. Elles sont distantes de 0 m. 15 à 0 m. 20 ; les feuilles sont encore très vigoureuses. Ces blés sont arrosés deux fois par jour. Le sol lui-même est très humide. M. Gilium a fait creuser des rigoles pour faire écouler l’eau. L’indigène qui soigne ce blé et qui le cultivait avant l’arrivée de M. Gilium, prétendait qu’en drainant ainsi, on empêcherait le blé de pousser. Il se trompait, car là où les pieds sont au fond des rigoles, ils ont des souches bien plus fournies. C’est probablement l’excès d’humidité qui est cause de ce beau développement. M. Gilium a fait aussi des essais de blé de graines d’Algérie et d’Espagne. Ils n’ont pas réussi. Il est vrai que les ensemencements avaient été faits tard. Les souches se sont bien développées ; les chaumes sont nombreux et les feuilles abondantes, mais ils ne sont pas montés, et les feuilles sont plutôt retombantes.

Les autres cultures de M. Gilium sont prospères. Je remarque des petits pois et des haricots nains chargés de gousses. Il est à noter que tous les légumes de France cultivés au Soudan ont une taille bien plus petite que dans les pays tempérés. Cela tiendrait-il à la sécheresse qu’ils endurent au milieu du jour ? On les arrose généralement matin et soir dans les jardins des postes, mais l’arrosage, pratiqué après 8 heures du matin, aurait pour résultat de brûler les feuilles et pourrait même tuer en quelques jours de jeunes semis, tant est grande l’évaporation. Les choux, les laitues, les asperges de France sont semés en ce moment. L’asperge indigène ne vaudrait rien. Les laitues et les chicorées montent très vite. Les choux-fleurs réussissent à condition qu’on les couvre avec des feuilles dès qu’ils commencent à se développer. Les melons réussissent également, mais il faut les envelopper avant leur maturité. Cette précaution leur permet de mieux mûrir et empêche un ver de s’y mettre.

Une cressonnière est établie sur le bord du ruisseau. Le cresson se présente toujours sous la forme à petites feuilles de France (var. _microphylla_). Il réussit admirablement à condition qu’il y ait toujours de l’eau copieusement. En plusieurs points de la ligne des convois, on utilise les voitures Lefèvre hors de service pour faire des cressonnières en les remplissant de terreau et en y versant deux ou trois seaux d’eau chaque matin. Au bord du fleuve on exploite les coquilles d’une huître d’eau douce, du genre _Etheria_, pour la fabrication de la chaux.

Parmi les plantes que je remarque au bord du Niger se trouve le _Polygonum amphybium_ L.

_Langana._

_24 janvier._ — Nous nous arrêtons sur un immense banc de sable large de 1.500 mètres environ. A l’opposé du rivage se trouvent des mares et un marigot que l’on peut contourner. Le village de Langana est à 7 kilomètres. Le chef envoie du _dolo_, boisson fermentée faite avec le mil, de couleur blond blanchâtre ; elle a le goût du poiré fermenté avec une arrière-saveur désagréable de mil. Au bord du fleuve, il n’y a généralement aucune végétation sur les bancs de sable mobile et fin. Les vagues y dessinent des ondulations et de petits moutonnements comme sur les bords de la mer. Çà et là, à sa surface, se trouve une sauterelle grise, de couleur identique au sable.

Il y a seulement quelques traces de végétation au bord du marigot et des mares, des herbes très courtes formant de fins tapis verts (_G. miliaeum_ Raddi = _G. gracillimum_ Perr.). Sur les bancs de sable, je récolte un minuscule _Gnaphalium_ à tiges blanches cotonneuses, hautes de 1 à 5 centimètres, à fleurs d’un blanc jaunâtre, il est mêlé de petits _Cyperus_ formant des touffes de 3 à 4 centimètres de largeur. Sur le bord du marigot se trouvent quelques touffes de saules (_Salix Safsaf_ Forsk.) et la Papilionacée à très longues gousses, à fleurs assez grandes, pendantes, jaunes intérieurement, maculées de brun extérieurement. Des bosquets épais bordent les deux rives du fleuve, là où les sables ne s’avancent pas au loin dans les terres. Au point où nous nous arrêtons, la laissée de sable est très étroite, l’eau vient à quelques mètres seulement des bords escarpés, boisés et vaseux. Je rencontre des Saules et des Légumineuses. Les grands bosquets s’étendant à l’intérieur des terres ont disparu et sont remplacés par de vastes savanes de Graminées sèches appartenant surtout au genre _Andropogon_. Les buissons n’apparaissent que de très loin en très loin et sont constitués surtout par des _Nauclea inermis_ Baill. Quelques arbres en fleurs se trouvent sur les talus escarpés. Dans une petite crique, je remarque un entassement de gros blocs de rochers. Ils sont creusés de cuvettes, en partie découvertes. Au large, à côté du Niger, se trouvent des tourbillons et des fosses creusées par l’action du fleuve ainsi que des bancs d’_Etheria_ dont les coquilles sont toutes vides.

_Kangaba._

_25 janvier._ — Sur les bords du fleuve, et parfois au milieu, se trouvent de larges bancs de sable ; au delà un cordon de bois épais formant galerie, puis la brousse. Nous passons au confluent du _Sankarani_. A cet endroit, le fleuve est assez profond. Ses bords et ceux de la rivière sont très boisés. De grandes touffes de saules trempent leurs rameaux dans l’eau.