Voyage musical au pays du passé

Part 10

Chapter 103,344 wordsPublic domain

Un document très curieux nous montre quelle fine connaissance Telemann avait du style français: c'est une correspondance avec Graun, en 1751-1752, au sujet de Rameau[237]. Graun avait envoyé à Telemann une longue lettre, où il dépeçait les récitatifs de _Castor et Pollux_. Il en blâmait le manque de naturel, les intonations fausses, l'_arioso_ introduit mal à propos dans le récitatif, les changements de mesure sans raison, qui, dit-il, «_causent des difficultés au chanteur et à l'accompagnateur: donc ils ne sont pas naturels. Et je tiens pour une règle capitale qu'on ne doit recourir à aucune difficulté antinaturelle, sans une raison importante._»--Bref, il déclare que «_le Récitatif-Singen_ (le chant du récitatif) _français lui fait l'effet d'un hurlement de chien[238], que nulle part si ce n'est seulement en France le récitatif français ne plaît, comme il en a fait l'expérience, toute sa vie_»; et il daube sur Rameau. «_Rameau, que les Parisiens appellent le grand Rameau, l'honneur de la France.... Il doit avoir fini par y croire lui-même: car, à ce que raconte Hasse, il dit qu'il ne peut rien écrire de mauvais.... Je voudrais bien savoir où l'on trouve sa science rhétorique, philosophique et mathématique: dans la mélodie ou dans la polyphonie?... Je confesse que je n'ai guère ou point étudié les mathématiques, je n'en ai pas eu l'occasion dans ma jeunesse; mais mon expérience m'a montré que les compositeurs mathématiciens ne font rien qui vaille. Témoin, Euler, qui écrivait des morceaux faux_...»

[Note 237: Publiée par M. Max Schneider.]

[Note 238: «... Le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue» (J.-J. ROUSSEAU, _Lettre sur la musique française_).]

Telemann répond[239]:

[Note 239: 15 décembre 1751.]

«_Hautement noblement né, hautement honorable Monsieur et très digne ami,... nous allons donc nous mesurer! Vous prétendez que le récitatif des Velches[240] est plus raisonnable que celui des Français. Je dis qu'ils ne valent rien, ni l'un ni l'autre, en tant que nous y cherchons une ressemblance avec la parole; et si vous y tenez, je veux bien souscrire pacifiquement le mandat qu'à l'avenir tous les peuples devront réciter à la façon italienne.... Mais quant aux exemples musicaux dont vous me faites part, vous vous êtes complètement fourvoyé. Car la plupart des passages de Rameau, que vous critiquez, témoignent d'une pénétration non petite dans l'art du discours._»

[Note 240: C'est-à-dire des Italiens.]

Là-dessus, il reprend le passage de Rameau, cité par Graun[241]:

[Note 241: _Castor et Pollux_, acte II, scène 5.]

_Télaïre (à Pollux)._

«_Dans cet exemple, dit-il, la passion dominante est impérieuse, ce qui ressort des mots_: «Digne de Jupiter même». _Le compositeur a non seulement exprimé cette passion, mais rendu aussi les sentiments accessoires, en passant. Le mot_: «Infortuné» _est rendu tendrement_. «Ressusciter», _par un trille qui roule_. «L'arracher au tombeau»: _pompeux_. «M'empêcher»: _un retard_. «Triomphe»: _hautain_. «A ce qu'il aime»: _tendre_. «Même»: _élevé_. «Digne»: _élargissement_, etc.... _Quant à la basse, sans être fade, elle ne saurait être autre qu'elle n'est.--Comment se comporte maintenant «notre Italien»?_--(L'«Italien» était Graun, qui avait prétendu corriger et refaire le passage de Rameau; et voici quelle était sa version:)

Telemann, malignement, s'amuse à la passer au crible.

«_L'harmonie_, dit-il, _est jusqu'à la moitié, triste et aigre; les mots, malgré leur diversité, sont rendus de la même façon, qui est fatigante pour l'oreille.... Il y a, à la seconde mesure, une pause qui interrompt le sens; à la septième, une faute de prosodie_: «rendre au jour», _en quatre syllabes_...».--Suivent des observations très justes sur la façon dont un Français «récite» une question, tout autrement qu'un Italien,--sur la prononciation de divers mots français, que Graun a mal saisie,--sur les «_mots privilégiés_», qui doivent avoir des vocalises, en français: «_Triompher, voler, chanter, rire, gloire, victoire_». (Telemann a ici un petit sourire ironique).--«_Quant aux changements de mesure, ils n'offrent aucune difficulté à un Français. Tout cela court, tout cela mousse et pétille comme un vin de Champagne.... Les récitatifs français, dites-vous, ne plaisent en aucune partie du monde. Je n'en sais rien, parce que les livres d'histoire n'en disent rien.... Mais ce que je sais, c'est que j'ai connu des Allemands, des Anglais, des Russes, des Polonais, et même une paire de Juifs, qui me chantaient par cœur des scènes entières d'_Atys, _de_ Bellérophon, _etc. J'imagine que c'était parce que cela leur plaisait. En revanche, je n'ai pas vu un seul homme qui m'ait dit des Velches autre chose que ceci: C'est beau, c'est excellent, c'est incomparable, mais je n'ai rien pu en retenir._...»--Il ajoute que si lui, pour son compte, il écrit en général ses récitatifs «_à la façon velche, c'est pour suivre le courant_», mais qu'il a composé des cycles entiers de musique religieuse et des _Passions_ dans le style français. Enfin, il termine par une profession de foi en faveur des audaces harmoniques, s'appuyant sur l'exemple des Français qui les applaudissent.

Graun, un peu piqué, riposte[242]. Il prétend que Telemann a mis quelque malice à défendre le récitatif de Rameau.... «_Car_, dit-il, _vous lui prêtez une intention bien frivole, en voulant que l'expression soit zaertlich_ (tendre) _pour le mot_: Infortuné. _Je crois que si le mot était_: Bienheureux, _l'expression serait aussi bonne.... Exprimer la résurrection par un «trille roulant» m'est quelque chose de tout à fait nouveau.... Dans toutes les Résurrections dont il est question dans les Écritures, on ne voit nulle part que quelque chose ait été «roulé».... Vous trouvez magnifique l'expression musicale pour_: l'arracher au tombeau. _Si la phrase disait_: mettre dans le tombeau, _ce serait encore mieux.... Vous trouvez du tendre_ à ce qu'il aime. _Ce serait_ à ce qu'il hait _que cela conviendrait aussi bien. Quant à la prétendue sublimité du mot_: même, _je me représente un plaintif hurlement français, parce qu'il faut dire deux syllabes sur un son élevé, ce qui est toujours aigre, même avec le meilleur chanteur._...»

[Note 242: 14 janvier 1752.]

Et, après avoir noté certaines fautes de Rameau:

«_Mon cher, il me semble que vous êtes un peu trop partial pour cette nation; autrement, vous ne laisseriez pas si facilement passer de telles fautes capitales, ni cette fausse rhétorique dont est pleine la musique de_ «l'honneur de la France».

Puis, passant aux critiques adressées contre lui:

«_Quant à_ «notre Italien», _mon cher, en bon Allemand que je suis, comme vous, je cherche à exprimer le débit général du discours, et j'abandonne l'expression des mots isolés, quand elle ne se présente pas d'une manière naturelle.... Je préfère m'en tenir à la routine, qui est sage. La gradation_ crescendo _du récitatif musical me semble une imitation vraie de celui qui parle, et qui élève la voix en parlant._»

Il n'accorde pas sans peine qu'il s'est trompé dans le compte des syllabes du vers français, et il a cette curieuse excuse:

«_Les comédiens français récitent leur poésie, comme si c'était de la prose, et sans tenir un compte exact des syllabes[243]._»

[Note 243: L'observation de Graun s'appliquait à l'école de Baron, qui rompait la mesure des vers, au point qu'on ne pouvait distinguer si c'était des vers ou de la prose;--et encore plus, à la Dumesnil, alors célèbre, qui récitait les tirades poétiques avec une volubilité, dont les puristes étaient scandalisés.]

Nous n'avons pas la réponse de Telemann; mais une lettre de Graun, du 15 mai 1756, nous montre que, quatre ans après, ils discutaient encore sur le récitatif de Rameau, et que ni l'un ni l'autre ne démordait de son opinion.

Cette joute d'esthétique entre deux des plus célèbres musiciens allemands du XVIIIe siècle, dénote chez tous les deux une connaissance attentive de la musique et de la langue française. Telemann s'y montre--ce qu'il fut toute sa vie--le champion de l'art français en Allemagne. Le mot dont il se sert pour caractériser «_la musique française, subtile imitatrice de la nature_», convient aussi à désigner sa propre musique. Il a contribué à faire passer les qualités d'intelligence et de précision expressive de notre art dans la musique allemande, qui, sans cela, eût couru le risque, avec des maîtres comme Graun, de s'affadir dans un idéal de beauté vague et abstraite.

En même temps, il y importait les qualités de verve prime-sautière, d'expression nette, vive, alerte, de la musique polonaise et de la nouvelle musique italienne. Ce n'était point superflu: la puissante musique allemande sentait un peu le renfermé. On risquait de ne plus respirer, sans les grands courants d'air que les Telemann firent entrer par toutes les portes ouvertes de France, de Pologne, d'Italie,--en attendant que Jean Stamitz ouvrît la principale peut-être, la porte de Bohême. Si l'on veut comprendre l'extraordinaire flambée musicale qui illumina l'Allemagne du temps de Haydn, de Mozart et de Beethoven, il faut connaître ceux qui ont préparé ce beau bûcher, il faut voir le feu s'allumer. Sans quoi, les grands classiques paraîtraient un miracle, alors qu'ils sont au contraire la conclusion logique de tout un siècle de génie.

* * * * *

Je vais montrer quelques-uns des chemins que Telemann a frayés à la musique allemande.

Au théâtre d'abord, même les plus injustes à son égard ont reconnu ses dons comiques. Il semble avoir été l'initiateur principal de l'opéra-comique allemand. Sans doute, on trouve des touches comiques çà et là chez Keiser: c'était une habitude du théâtre de Hambourg qu'un clown, un valet bouffon, figurât dans toutes les pièces, même dans les tragédies musicales; on prêtait à ce personnage des _lieder_ bouffes, d'un accompagnement très simple--(souvent à l'unisson)--ou sans accompagnement. Hændel lui-même obéit à cette tradition, dans son _Almira_, jouée à Hambourg. On parle aussi d'un _Singspiel_ de Keiser, remontant à 1710: _Le bon vivant, ou la foire de Leipzig_; et d'autres représentations du même genre durent être données, à cette époque. Mais le style comique ne fut vraiment consacré dans la musique allemande que par les œuvres de Telemann; le seul opéra bouffe que nous ayons conservé de Keiser, _Jodelet_ (1726), est postérieur à ceux de Telemann, et très certainement il s'en inspire. Telemann était d'humeur comique. Il commença par écrire, selon le goût du temps, de petits _lieder_ bouffes pour le clown de l'opéra[244]. Mais cela ne lui suffit point. Il avait une tendance moqueuse, comme l'a noté M. Ottzenn, à montrer le côté comique d'une figure, ou d'une situation, dont le librettiste n'avait vu que le sérieux. Et il savait habilement dessiner des caractères comiques. Son premier opéra, joué à Hambourg: _La patience de Socrate_ (_Der geduldige Sokrates_), 1721, offre d'excellentes scènes. Le sujet est l'histoire des malheurs de Socrate en ménage. Trouvant qu'il n'avait pas assez d'une mauvaise femme, le librettiste lui en a généreusement octroyé deux, qui se disputent, et que Socrate doit apaiser. Le duo des criailleuses, au second acte[245], est amusant, et aurait encore du succès aujourd'hui.

[Note 244: Ainsi, pour le personnage Turpino, dans _Sieg der Schœnheit_ (1722), qui met en scène l'invasion des Vandales à Rome.--M. Ottzenn a publié un air bouffe de cet opéra, dans le _Supplément_ à son étude: _Telemann als Opernkomponist_, 1902.]

[Note 245: P. 5 du _Supplément_ de Ottzenn.]

Le courant bouffe se dessina surtout à partir de 1724 dans la musique de Hambourg. L'opéra ennuyait; on essaya d'importer en Allemagne les _intermezzi_ comiques d'Italie, qui étaient dans toute leur nouveauté. On y mêlait des ballets comiques français. Au carnaval de 1724, on donne à Hambourg des fragments de _l'Europe galante_ de Campra, et de _Pourceaugnac_, de Lully; Telemann écrit des danses comiques à la française[246]. Et, l'année suivante, il fait jouer un _intermezzo_ à l'italienne, _Pimpinone oder die ungleiche Heirat_ (_Pimpinone, ou le Mariage mal assorti_), dont le sujet est exactement le même que celui de _la Serva padrona_, qui fut écrite quatre ans plus tard. Le style musical est, aussi, proche parent de celui de Pergolèse. Quel est le modèle commun? Sûrement un Italien, peut-être Leonardo Vinci, dont les premiers opéras bouffes datent de 1720. En tout cas, voilà un exemple curieux de la rapidité avec laquelle les sujets et les styles se transmettaient, d'un bout de l'Europe à l'autre, et de l'adresse de Telemann à s'assimiler le génie étranger.

[Note 246: Une «_Chaconne comique_» et un «_Niais_», dans son _Damon_ de 1724. Voir p. 41 de l'ouvrage de Ottzenn.]

Le texte allemand de cette _Serva padrona_ avant la lettre était de Prætorius. Deux personnages: Pimpinone et Vespetta. Trois scènes.--Pas de prélude orchestral. Au lever du rideau, Vespetta chante un excellent petit air, où elle énumère ses qualités comme femme de chambre[247]. La musique, pleine d'esprit, est d'un pur caractère napolitain, pergolésien, avant Pergolèse. Elle en a la vivacité nerveuse, les petits gestes saccadés, les brusques arrêts et les soubresauts, les réponses gouailleuses de l'orchestre qui souligne, ou contredit la liste des vertus de Vespetta:

[Note 247: P. 31 du _Supplément_ de Ottzenn.]

«_Son da bene, son sincera, non ambisco, non pretendo_....»

Paraît Pimpinone. Vespetta, dans un air allemand, commence à enjôler le vieux; au milieu de son chant, trois brefs _a parte_ expriment son contentement. Un duo, où les deux personnages utilisent le même motif, termine la première scène, ou le premier _intermezzo_. Dans le second, Vespetta demande pardon pour une faute insignifiante, et elle s'y prend de telle façon qu'elle reçoit des éloges. Elle fait tant que Pimpinone lui propose de devenir Pimpinona. Elle se fait beaucoup prier. Dans le troisième _intermezzo_, elle est devenue padrona. Pergolèse n'a pas été jusque-là: en quoi il a montré son tact; car l'histoire devient moins plaisante. Mais il fallait des coups de bâton, pour contenter le public de Hambourg. Donc Vespetta gouverne, et elle ne laisse plus la moindre liberté à Pimpinone, qu'on voit seul et se lamentant. Il se joue à lui-même une conversation de sa femme avec une commère,--(il imite les deux voix)--puis une discussion entre lui et sa femme, où il n'a pas le dernier mot. Vespetta paraît. Nouvelle discussion. Dans un duo final, Pimpinone, rossé, pleurniche, tandis que Vespetta rit aux éclats[248]. C'est un des premiers exemples de duo, où les deux caractères soient tracés d'une façon individuelle, et comique par leur opposition même. Hændel, tout grand musicien de théâtre qu'il fût, n'a jamais tenté véritablement cet art nouveau.

[Note 248: P. 35 du _Supplément_ de Ottzenn.]

Evidemment, le style comique de Telemann est encore trop italien; il faudra l'assimiler davantage à la pensée, à la parole germanique, le combiner avec cette forme de petits lieder, d'une bonhomie bouffonne, que Telemann emploie aussi à l'occasion. Mais, enfin, le premier pas est fait. Et ce style alerte et pétillant de Vinci ou de Pergolèse ne sera plus oublié par l'art allemand; il fouettera de sa verve la gaieté trop gourmée des compatriotes du grand J.-S. Bach. Non seulement, il contribuera à la formation du _Singspiel_ allemand, mais de la nouvelle symphonie de Mannheim et de Vienne; il l'éclairera de son rire.

Je passe sur les autres _intermezzi_ comiques de Telemann: _la Capricciosa_, _les Amours de Vespetta_ (seconde partie de Pimpinone), etc. Je note seulement, au passage, un _Don Quichotte_ (1735) qui a de joyeux airs et des caractères bien tracés[249].

[Note 249: Voir, p. 44 de Ottzenn, le premier air de Don Quichotte, paisible et entêté, bon toqué, avec les fanfares de violons qui célèbrent à l'avance les exploits du héros.--Le poème est de Schiebler, qui fut plus tard un des librettistes de J.-A. Hiller, le grand auteur de _Singspiele_ allemands.]

Mais ce n'est là qu'une des faces du talent de Telemann, au théâtre; on a trop oublié l'autre masque,--le tragique. Même le seul historien qui ait abordé l'étude de ses opéras, M. Curt Ottzenn, n'y insiste pas assez. Quand sa fièvre d'écrire lui permet de réfléchir à ce qu'il fait, Telemann est capable de tout, même d'être profond. Ses opéras n'offrent pas seulement de beaux airs sérieux, mais--ce qui est plus rare--de beaux chœurs. Celui qui représente, au troisième acte de _Sokrates_ (1721)[250], une fête d'Adonis, est d'un style étonnamment moderne[251]. L'orchestre comprend trois _clarini sordinati_ (trompettes graves voilées), deux hautbois, qui font entendre en notes longues une mélodie plaintive, deux violons, une viole, et la basse, _senza cembalo_. La sonorité en est fort belle. «Telemann a obtenu vraiment la fusion des divers groupes sonores», que l'on ne cherchait guère alors. Le morceau est d'une émotion sereine, qui a déjà la pureté néo-antique de Gluck. Ce pourrait être un chœur d'_Alceste_, et l'harmonie en est expressive.

[Note 250: Noter aussi des quintettes dans _Sokrates_: (les disciples et Aristophane,--ou les disciples et le valet Pitho).]

[Note 251: P. 7-10 du _Supplément_ de Ottzenn.]

On trouve aussi chez Telemann une note romantique, une poésie de la nature, qui n'est pas inconnue à Hændel, mais qui est peut-être plus raffinée chez Telemann,--quand il veut bien s'appliquer,--car sa sensibilité est plus moderne. Ainsi, l'air de rossignol, chanté par Mirtilla, dans _Damon_ (1724)[252], tranche, parmi les innombrables airs de rossignol de ce temps, par la subtilité de son impressionnisme.

[Note 252: P. 27-28 du _Supplément_ de Ottzenn. Il y aurait lieu de lire aussi la _Miriways_ de 1728.]

* * * * *

Les opéras de Telemann ne suffisent pas à le juger. Ceux qui nous ont été conservés, et qui sont au nombre de huit,--plus la _Serenata: Don Quichott der Löwenritter_ (Don Quichotte, le chevalier aux lions),--ont tous été écrits à Hambourg, dans une période restreinte, de 1721 à 1729[253]. Dans le demi-siècle qui a suivi, Telemann s'est beaucoup développé; et on ne sera juste pour lui que si on l'apprécie d'après les œuvres de la seconde moitié de sa vie, ou même de la fin: car là seulement, il donne toute sa mesure.

[Note 253: Sauf le _Don Quichott_, qui est de 1735.]

A défaut d'opéras, nous avons, pour cette période, des oratorios et des cantates dramatiques. Ceux qui ont été publiés par M. Max Schneider, dans les _Denkmaeler der Tonkunst_,--_le Jour du Jugement_ (_Der Tag des Gerichts_) et _Ino_--sont presque aussi intéressants à étudier, pour l'histoire du drame musical, que des opéras de Rameau et de Gluck.

Le poème du _Jour du Jugement_[254],--«_ein Singgedicht voll starker Bewegungen_» (un _libretto_ plein de force et d'action),--était d'un ancien élève de Telemann au _Gymnasium_ de Hambourg, le pasteur Ahler. Libre pasteur, nullement piétiste. Au début de son œuvre, les croyants attendent l'arrivée du Christ; l'incroyant se moque d'eux, en bon philosophe du XVIIIe siècle, au nom de la science et de la raison. Après une première méditation, un peu faible et abstraite, commence le cataclysme. Les vagues se soulèvent, les éclairs luisent, les mondes vacillent et tombent, l'ange paraît, la trompette sonne. Voici le Christ. Il appelle à lui les croyants, dont le chœur entonne ses louanges; et il rejette dans l'abîme les pécheurs, qui hurlent. La quatrième partie décrit la joie des bienheureux.--De la seconde à la quatrième partie, l'œuvre forme un _crescendo_ puissant; et l'on peut dire que la troisième et la quatrième parties ne sont qu'un tout, fortement lié, sans interruption. «Depuis la seconde Méditation, il n'y a plus une pause entre les morceaux, la musique coule, d'un flot, jusqu'à la fin. Même les airs _da capo_, souvent employés au début, disparaissent, ou ne sont plus employés que d'une façon très sobre, aux instants où le drame ne s'y oppose point[255].» Récitatifs, airs, chorals et chœurs se fondent, entrent les uns dans les autres[256], se font valoir par contraste, doublant ainsi leur effet dramatique[257]. Telemann s'en est donné à cœur joie, avec un sujet qui lui fournissait l'occasion d'aussi riches peintures: les crépitements et les vagues tumultueuses des violons, dans le chœur qui ouvre la seconde partie: _Es rauscht, so rasseln stark rollende Wagen_, avec sa fin dramatique, presque beethovenienne; le récit des prodiges, avant-coureurs de la fin du monde, les flammes qui jaillissent de la terre, le flot impétueux des nuées, l'harmonie des sphères qui se rompt, la lune qui sort de sa route, l'océan qui se soulève; enfin, la trompette du Jugement. Le plus saisissant de tous les chœurs est celui des pécheurs précipités en enfer, avec ses syncopes d'effroi et le grondement de l'orchestre[258].--Les jolis airs ne manquent pas, surtout dans la dernière partie[259]. Mais ils sont moins originaux que les récitatifs accompagnés, avec les peintures de l'orchestre. C'est le style de Hændel ou de J.-S. Bach, dégagé de la rigueur de l'écriture contrapontique. L'art mélodique nouveau s'y mêle parfois à une sévérité de forme, qui était déjà archaïque, pour Telemann[260]. Là, n'est pas l'importance de l'œuvre, mais dans les scènes descriptives et les chœurs dramatiques.

[Note 254: La première exécution eut lieu le 17 mars 1762.]

[Note 255: Max Schneider.]

[Note 256: Voir le chant de Jésus qui s'enchaîne au chant des croyants.]

[Note 257: Ainsi, le chœur dramatique: _Ach Hülfe_, que fait ressortir le voisinage d'un choral grégorien, calme et monotone.]

[Note 258: P. 77, de l'édition des _Denkmæler_.]

[Note 259: Par exemple, l'air avec _gamba: Ein ew'ger Palm_ (p. 92);--l'air avec deux violons: _Heil! wenn um des Erwürgten_ (p. 96);--ou l'air avec _grosse oboe e fagotto: Ich bin erwacht_ (p. 105).]

[Note 260: Voir les deux airs du Christ (p. 73 et 82), qui sont beaux et ont de la dignité, sans profondeur intime.]