Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 8
Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec toute la vénération que les rois professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale; puis ils s'assirent côte à côte, tandis que défilaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba: de l'or, du cinnomomo, de la myrrhe, de l'encens surtout, dont l'Iémen faisait un grand commerce; puis des dents d'éléphant, des sachets d'aromates et des pierres précieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d'or fin.
Soliman était alors au retour de l'âge; mais le bonheur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête, séparés par un nez comme une tour d'ivoire, ainsi qu'il l'avait dit lui-même par la bouche de la Sulamite, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable et l'ineffable quiétude d'un monarque satisfait de sa propre grandeur. Soliman ressemblait à une statue d'or, avec des mains et un masque d'ivoire.
Sa couronne était d'or et sa robe était d'or; la pourpre de son manteau, présent d'Hiram, prince de Tyr, était tissée sur une chaîne en fil d'or; l'or brillait sur son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive; sa chaussure d'or posait sur un tapis passementé de dorures; son trône était fait en cèdre doré.
Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d'un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l'air d'un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu'elle fit ressortir davantage encore en s'excusant de la simplicité de son costume du matin.
--La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l'opulence et ne messied pas à la grandeur.
--Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l'homme défiant de sa propre faiblesse, de ne rien négliger.
--Modestie charmante, et qui rehausse encore l'éclat dont brille l'invincible Soliman ... l'Ecclésiaste, le sage, l'arbitre des rois, l'immortel auteur des sentences du _Sir-Hasirim_, ce cantique d'amour si tendre ... et de tant d'autres fleurs de poésie.
--Eh quoi! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi! vous auriez daigné jeter les yeux sur ... ces faibles essais!
--Vous êtes un grand poëte! s'écria la reine de Saba.
Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doré, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d'ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d'or.
--Un grand poëte! répéta Balkis. Ce qui ait qu'en vous l'on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste.
Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l'auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C'étaient: Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries; Sadoc le grand prêtre, avec son fils Azarias, intendant du palais, et très-hautain avec ses inférieurs; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives ... et un peu sourd. Debout, vêtu d'une robe sombre, se tenait Ahias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain, on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché de chaînes d'or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l'avait chargé de tuer Joab et le grand prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d'assassiner son frère cadet, le prince Adonias, fils du roi Daoud, ... et Banaïas égorgea le frère du sage Soliman.
Maintenant, endormi dans sa gloire, appesanti par les années, Banaïas, presque idiot, suit partout la cour, n'entend plus rien, ne comprend rien, et ranime les restes d'une vie défaillante en réchauffant son cœur aux souriantes lueurs que son roi laisse rayonner sur lui. Ses yeux décolorés cherchent incessamment le regard royal: l'ancien loup-cervier s'est fait chien sur ses vieux jours.
Quand Balkis eut laissé tomber de ses lèvres adorables ces mots piquants, dont la cour resta consternée, Banaïas, qui n'avait rien comprise, et qui accompagnait d'un cri d'admiration chaque parole du roi ou de son hôtesse, Banaïas, seul, au milieu du silence général, s'écria avec un sourire bénin:
--Charmant! divin!
Soliman se mordit les lèvres et murmura d'une façon assez directe:
--Quel sot!
--Parole mémorable! poursuivit Banaïas voyant que son maître avait parlé.
Or, la reine de Saba partit d'en éclat de rire.
Puis, avec un esprit d'à-propos dont chacun fut frappé, elle choisit ce moment pour présenter coup sur coup trois énigmes à la sagacité si célèbre de Soliman, le plus habile des mortels dans l'art de deviner les rébus et de débrouiller des charades. Telle était alors la coutume: les cours s'occupaient de science ... elles y ont renoncé à bon escient, et la pénétration des énigmes était une affaire d'État. C'est là-dessus qu'un prince ou un sage était jugé. Balkis avait fait deux cent soixante lieues pour faire subir à Soliman cette épreuve.
Soliman interpréta sans broncher les trois énigmes, grâce au grand prêtre Sadoc, qui, la veille, en avait payé comptant la solution au grand prêtre des Sabéens.
--La sagesse parle par votre bouche, dit la reine avec un peu d'emphase.
--C'est du moins ce que plusieurs supposent....
--Cependant, noble Soliman, la culture de l'arbre de sapience n'est pas sans péril: à la longue, on risque de se passionner pour la louange, de flatter les hommes pour leur plaire, et d'incliner au matérialisme pour enlever le suffrage de la foule....
--Auriez-vous donc remarqué dans mes ouvrages ...?
-Ah! seigneur, je vous ai lu avec beaucoup d'attention, et, comme je veux m'instruire, le dessein de vous soumettre certaines obscurités, certaines contradictions, certains ... sophismes, tels à mes yeux, sans doute, à cause de mon ignorance, ce désir n'est point étranger au but d'un si long voyage.
--Nous ferons de notre mieux, articula Soliman, non sans suffisance, pour soutenir thèse contre un si redoutable adversaire.
Au fond, il eût donné beaucoup pour aller tout seul faire un tour de promenade sous les sycomores de sa villa de Mello. Affriandés d'un spectacle si piquant, les courtisans allongeaient le cou et ouvraient de grands yeux. Quoi de pire que de risquer, en présence de ses sujets, de cesser d'être infaillible? Sadoc semblait alarmé; le prophète Ahias de Silo réprimait à peine un vague et froid sourire, et Banaïas, jouant avec ses décorations, manifestait une stupide allégresse qui projetait un ridicule anticipé sur le parti du roi. Quant à la suite de Balkis, elle était muette et imperturbable: des sphinx. Ajoutez aux avantages de la reine de Saba la majesté d'une déesse et les attraits de la plus enivrante beauté, un profil d'une adorable pureté où rayonne un œil noir comme ceux des gazelles, et si bien fendu, si allongé, qu'il apparaît toujours de face à ceux qu'il perce de ses traits; une bouche incertaine entre le rire et la volupté; un corps souple et d'une magnificence qui se devine au travers de la gaze; imaginez aussi cette expression fine, railleuse et hautaine avec enjouement des personnes de très-grande lignée habituées à la domination, et vous concevrez l'embarras du seigneur Soliman, à la fois interdit et charmé, désireux de vaincre par l'esprit, et déjà à demi vaincu par le cœur. Ces grands yeux noirs et blancs, mystérieux et doux, calmes et pénétrants, se jouant sur un visage ardent et clair comme le bronze nouvellement fondu, le troublaient malgré lui. Il voyait s'animer à ses côtés l'idéale et mystique figure de la déesse Isis....
La seconde _pause_ était terminée. La politesse naturelle aux Orientaux arrêtait encore les observations critiques. On renouvela le tabac et le feu des pipes; on demanda des rafraîchissements.
Alors, reprit le conteur, s'entamèrent, vives et puissantes, suivant l'usage du temps, ces discussions philosophiques signalées dans les livres des Hébreux.
--Ne conseillez-vous pas, reprit la reine, l'égoïsme et la dureté du cœur quand vous dites: «Si vous savez répondre pour votre ami, vous vous êtes mis dans le piége; ôtez le vêtement à celui qui s'est engagé pour autrui....» Dans un autre proverbe, vous vantez la richesse et la puissance de l'or....
--Mais ailleurs je célèbre la pauvreté.
--Contradiction. L'Ecclésiaste excite l'homme au travail, fait honte au paresseux, et il s'écrie plus loin: «Que retirera l'homme de tous ses travaux? Ne vaut-il pas mieux manger et boire?...» Dans les Sentences, vous flétrissez la débauche, et vous la louez dans l'Ecclésiaste....
--Vous raillez, je crois....
--Non, je cite. «J'ai reconnu qu'il n'y a rien de mieux que de se réjouir et de boire; que l'industrie est une inquiétude inutile, parce que les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal.» Telle est votre morale, ô sage!
--Ce sont là des figures, et le fond de ma doctrine....
--Le voici, et d'autres, hélas! l'avaient déjà trouvé: «Jouissez de la vie avec les femmes pendant tous les jours de votre vie; car c'est là votre partage dans le travail ... etc.... » Vous y revenez souvent. D'où j'ai conclu qu'il vous sied de matérialiser votre peuple pour commander plus sûrement à des esclaves.
Soliman se fût justifié, mais par des arguments qu'il ne voulait point exposer devant son peuple, et il s'agitait impatient sur son trône.
--Enfin, poursuivit Balkis avec un sourire assaisonné d'une œillade languissante, enfin, vous êtes cruel à notre sexe, et quelle est la femme qui oserait aimer l'austère Soliman?
--O reine! mon cœur s'est étendu comme la rosée du printemps sur les fleurs des passions amoureuses dans le Cantique de l'époux!...
--Exception dont la Sulamite doit être glorieuse; mais vous êtes devenu rigide en subissant le poids des années....
Soliman réprima une grimace assez maussade.
--Je prévois, dit la reine, quelque parole galante et polie. Prenez garde! l'Ecclésiaste va vous entendre, et vous savez ce qu'il dit: «La femme est plus amère que la mort; son cœur est un piège et ses mains sont des chaînes. Le serviteur de Dieu la fuira, et l'insensé y sera pris.» Eh quoi! suivrez-vous de si austères maximes, et sera-ce pour le malheur des filles de Sion que vous aurez reçu des cieux cette beauté par vous-même sincèrement décrite en ces termes: «Je suis la fleur des champs et le lis des vallées! »
--Reine, voilà encore une figure....
--O roi! c'est mon avis. Daignez méditer sur mes objections et éclairer l'obscurité de mon jugement; car l'erreur est de mon coté, et vous avez félicité la sagesse d'habiter en vous «On reconnaîtra, vous l'avez écrit, la pénétration de mon esprit; les plus puissants seront surpris lorsqu'ils me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur leur visage. Quand je me tairai, ils attendront que je parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentifs; et, quand je discourrai, ils mettront leurs mains sur leur bouche.» Grand roi, j'ai déjà éprouvé une partie de ces vérités: votre esprit m'a charmée, votre aspect m'a surprise, et je ne doute pas que mon visage ne témoigne à vos yeux de mon admiration. J'attends vos paroles; elles me verront attentive, et, durant vos discours, votre servante mettra sa main sur sa bouche.
--Madame, dit Soliman avec un profond soupir, que devient le sage auprès de vous? Depuis qu'il vous écoule, l'Ecclésiaste n'oserait plus soutenir qu'une seule de ses pensées, dont il ressent le poids: «Vanité des vanités! tout n'est que vanité! »
Chacun admira la réponse du roi.
--A pédant, pédant et demi, se disait la reine. Si pourtant on pouvait le guérir de la manie d'être auteur.... Il ne laisse pas que d'être doux, affable et assez bien conservé.
Quant à Soliman, après avoir ajourné ses répliques, il s'efforça de détourner de sa personne l'entretien qu'il y avait si souvent amené.
--Votre sérénité, dit-il à la reine Balkis, possède là un bien bel oiseau, dont l'espèce m'est inconnue.
En effet, six négrillons vêtus d'écarlate, placés aux pieds de la reine, étaient commis aux soins de cet oiseau, qui ne quittait jamais sa maîtresse. Un de ses pages le tenait sur son poing, et la princesse de Saba le regardait souvent.
--Nous l'appelons _Hud-Hud_[2], répondit-elle. Le trisaïeul de cet oiseau, qui vit longtemps, a été autrefois, dit-on, rapporté par des Malais, d'une contrée lointaine qu'ils ont seuls entrevue et que nous ne connaissons plus. C'est un animal très-utile pour diverses commissions aux habitants et aux esprits de l'air.
Soliman, sans comprendre parfaitement une explication si simple, s'inclina comme un roi qui a dû tout concevoir à merveille, et avança le pouce et l'index pour jouer avec l'oiseau Hud-Hud; mais l'oiseau, tout en répondant à ses avances, ne se prêtait pas aux efforts de Soliman pour s'emparer de lui.
--Hud-Hud est poëte, ... dit la reine, et, à ce titre, digne de vos sympathies.... Toutefois, elle est comme moi un peu sévère, et souvent elle moralise aussi. Croiriez-vous qu'elle s'est avisée de douter de la sincérité de votre passion pour la Sulamite?
--Divin oiseau, que vous me surprenez! répliqua Soliman.
--«Cette pastorale du Cantique est bien tendre assurément, disait un jour Hud-Hud, en grignotant un scarabée doré; mais le grand roi qui adressait de si plaintives élégies à la fille du pharaon sa femme, ne lui aurait-il pas montré plus d'amour en vivant avec elle, qu'il ne l'a fait en la contraignant d'habiter loin de lui dans la ville de Daoud, réduite à charmer les jours de sa jeunesse délaissée avec des strophes ... à la vérité les plus belles du monde? »
--Que de peines vous retracez à ma mémoire! Hélas! cette fille de la nuit suivait le culte d'Isis.... Pouvais-je, sans crime, lui ouvrir l'accès de la ville sainte, la donner pour voisine à l'arche d'Adonaï, et la rapprocher de ce temple auguste que j'élève au Dieu de mes pères?...
--Un tel sujet est délicat, fit observer judicieusement Balkis; excusez Hud-Hud; les oiseaux sont quelquefois légers; le mien se pique d'être connaisseur, en poésie surtout.
--Vraiment! repartit Soliman-Ben-Daoud; je serais curieux de savoir....
--De méchantes querelles, seigneur, méchantes, sur ma foi! Hud-Hud s'avise de blâmer que vous compariez la beauté de votre amante à celle des chevaux du char des pharaons, son nom à une huile répandue, ses cheveux à des troupeaux de chèvres, ses dents à des brebis tondues et portant fruit, ses joues à la moitié d'une grenade, ses mamelles à deux biquets, sa tête au mont Carmel, son nombril à une coupe où il y a toujours quelque liqueur à boire, son ventre à un monceau de froment, et son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas.
Soliman, blessé, laissait choir avec découragement ses bras dorés sur ceux de son fauteuil également dorés, tandis que l'oiseau, se rengorgeant, battait l'air de ses ailes de sinople et d'or.
--Je répondrai à l'oiseau qui sert si bien votre penchant à la raillerie, que le goût oriental permet ces licences, que la vraie poésie recherche les images, que mon peuple trouve mes vers excellents, et goûte de préférence les plus riches métaphores....
--Rien de plus dangereux pour les nations que les métaphores des rois, reprit la reine de Saba: échappées à un style auguste, ces figures, trop hardies peut-être, trouveront plus d'imitateurs que de critiques, et vos sublimes fantaisies risqueront de fourvoyer le goût des poëtes pendant dix mille ans. Instruite à vos leçons, la Sulamite ne comparait-elle pas votre chevelure à des branches de palmier, vos lèvres à des lis qui distillent de la myrrhe, votre taille à celle du cèdre, vos jambes à des colonnes de marbre, et vos joues, seigneur, à de petits parterres de fleurs aromatiques, plantés par les parfumeurs? De telle sorte que le roi Soliman m'apparaissait sans cesse comme un péristyle, avec un jardin botanique suspendu sur un entablement ombragé de palmiers.
Soliman sourit avec un peu d'amertume; il eût avec satisfaction tordu le cou de la huppe, qui lui becquetait la poitrine à l'endroit du cœur avec une persistance étrange.
--Hud-Hud s'efforce de vous faire entendre que la source de la poésie est là, dit la reine.
--Je ne le sens que trop, répondit le roi, depuis que j'ai le bonheur de vous contempler. Laissons ce discours; ma reine fera-t-elle à son serviteur indigne l'honneur de visiter Jérusalem, mon palais, et surtout le temple que j'élève à Jéhovah sur la montagne de Sion?
--Le monde a retenti du bruit de ces merveilles; mon impatience en égale les splendeurs, et c'est la servir à souhait que de ne point retarder le plaisir que je m'en suis promis.
A la tête du cortége, qui parcourait lentement les rues de Jérusalem, il y avait quarante-deux tympanons faisant entendre le roulement du tonnerre; derrière eux venaient les musiciens vêtus de robes blanches et dirigés par Asaph et Iditimie; cinquante-six cymbaliers, vingt-huit flûtistes, autant de psaltérions, et des joueurs de cithare, sans oublier les trompettes, instrument que Gédéon avait mis jadis à la mode sous les remparts de Jéricho. Arrivaient ensuite, sur un triple rang, les thuriféraires, qui, marchant à reculons, balançaient dans les airs leurs encensoirs, où fumaient les parfums de l'Iémen. Soliman et Balkis se prélassaient dans un vaste palanquin porté par soixante et dix Philistins conquis à la guerre....
La _séance_ était terminée. On se sépara en causant des diverses péripéties du conte, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain.
[1] Saba ou sabbat,--matin.
[2] La huppe, oiseau augural chez les Arabes.
III--LE TEMPLE
Le conteur reprit:
Nouvellement rebâtie par le magnifique Soliman, la ville était édifiée sur un plan irréprochable: des rues tirées au cordeau, des maisons carrées toutes semblables, véritables ruches d'un aspect monotone.
--Dans ces belles et larges rues, dit la reine, la bise de mer que rien n'arrête doit balayer les passants comme des brins de paille, et, durant les fortes chaleurs, le soleil, y pénétrant sans obstacle, doit les échauffer à la température des fours. A Mahreb, les rues sont étroites, et, d'une maison à l'autre, des pièces d'étoffe tendues en travers de la voie publique appellent la brise, répandent les ombres sur le sol et entretiennent la fraîcheur.
--C'est au détriment de la symétrie, répondit Soliman. Nous voici arrivés au péristyle de mon nouveau palais: on a employé treize ans à le construire.
Le palais fut visité et obtint le suffrage de la reine de Saba, qui le trouva riche, commode, original et d'un goût exquis.
--Le plan est sublime, dit-elle, l'ordonnance admirable, et, j'en conviens, le palais de mes aïeux, les Hémiarites, élevé dans le style indien, avec des piliers carrés ornés de figures en guise de chapiteaux, n'approche pas de cette hardiesse ni de cette élégance: votre architecte est un grand artiste.
--C'est moi qui ai tout ordonné et qui défraye les ouvriers, s'écria le roi avec orgueil.
--Mais les devis, qui les a tracés? quel est le génie qui a si noblement accompli vos desseins?
--Un certain Adoniram, personnage bizarre et à demi sauvage, qui m'a été envoyé par mon ami le roi des Tyriens.
--Ne le verrai-je point, seigneur?
--Il fuit le monde et se dérobe aux louanges. Mais que direz-vous, reine, quand vous aurez parcouru le temple d'Adonaï? Ce n'est plus l'œuvre d'un artisan: c'est moi qui ai dicté les plans et qui ai indiqué les matières que l'on devait employer. Les vues d'Adoniram étaient bornées au prix de mes poétiques imaginations. On y travaille depuis cinq ans; il en faut deux encore pour amener l'ouvrage à la perfection.
--Sept années vous auront donc suffi pour héberger dignement votre Dieu; il en a fallu treize pour établir convenablement son serviteur.
--Le temps ne fait rien à l'affaire, objecta Soliman.
Autant Balkis avait admiré le palais, autant elle critiqua le temple.
--Vous avez voulu trop bien faire, dit-elle, et l'artiste a eu moins de liberté. L'ensemble est un peu lourd, quoique fort chargé de détails.... Trop de bois, du cèdre partout, des poutres saillantes.... Vos bas côtés planchéiés semblent porter les assises supérieures des pierres, ce qui manque à l'œil de solidité.
--Mon but, objecta le prince, a été de préparer, par un piquant contraste, aux splendeurs du dedans.
--Grand Dieu! s'écria la reine arrivée dans l'enceinte, que de sculptures! Voilà des statues merveilleuses, des animaux étranges et d'un imposant aspect. Qui a fondu, qui a ciselé ces merveilles?
--Adoniram: la statuaire est son principal talent.
--Son génie est universel. Seulement, voici des chérubins trop lourds, trop dorés et trop grands pour cette salle qu'ils écrasent.
--J'ai voulu qu'il en fut ainsi: chacun d'eux coûte six vingt talents. Vous le voyez, ô reine! tout ici est d'or, et l'or est ce qu'il y a de plus précieux. Les chérubins sont en or; les colonnes de cèdre, dons du roi Hiram, mon ami, sont revêtues de lames d'or; il y a de l'or sur toutes les parois; sur ces murailles d'or, il y aura des palmes d'or et une frise avec des grenades en or massif, et, le long des cloisons dorées, je fais appendre deux cents boucliers d'or pur. Les autels, les tables, les chandeliers, les vases, les parquets et les plafonds, tout sera revêtu de lames d'or....
--Il me semble que c'est beaucoup d'or, objecta la reine avec modestie.
Le roi Soliman reprit:
--Est-il rien de trop splendide pour le roi des hommes? Je tiens à étonner la postérité.... Mais pénétrons dans le sanctuaire, dont la toiture est encore à élever, et où déjà sont posées les fondations de l'autel, en face de mon trône à peu près terminé. Comme vous le voyez, il y a six degrés; le siège est en ivoire, porté par deux lions, aux pieds desquels sont accroupis douze lionceaux. La dorure est à brunir, et l'on attend que le dais soit érigé. Daignez, noble princesse, vous asseoir la première sur ce trône vierge encore; de là, vous inspecterez les travaux dans leur ensemble. Seulement, vous serez en butte aux traits du soleil, car le pavillon est encore à jour.
La princesse sourit, et prit sur son poing l'oiseau Hud-Hud, que les courtisans contemplèrent avec une vive curiosité.
Il n'est pas d'oiseau plus illustre ni plus respecté dans tout l'Orient. Ce n'est point pour la finesse de son bec noir, ni pour ses joues écarlates; ce n'est pas pour la douceur de ses yeux gris de noisette, ni pour la superbe huppe en menus plumages d'or qui couronnent sa jolie tête; ce n'est pas non plus pour sa longue queue noire comme du jais, ni pour l'éclat de ses ailes d'un vert doré, rehaussé de stries et de franges d'or vif, ni pour ses ergots d'un rose tendre, ni pour ses pattes empourprées, que la sémillante Hud-Hud était l'objet des prédilections de la reine et de ses sujets. Belle sans le savoir, fidèle à sa maîtresse, bonne pour tous ceux qui l'aimaient, la huppe brillait d'une grâce ingénue sans chercher à éblouir. La reine, on l'a vu, consultait cet oiseau dans les circonstances difficiles.
Soliman, qui voulait se mettre dans les bonnes grâces de Hud-Hud, chercha en ce moment à la prendre sur son poing; mais elle ne se prêta point à cette intention. Balkis, souriant avec finesse, appela à elle sa favorite et sembla lui glisser quelques mots à voix basse.... Prompte comme une flèche, Hud-Hud disparut dans l'azur de l'air.
Puis la reine s'assit; chacun se rangea autour d'elle; on devisa quelques instants; le prince expliqua à son hôtesse le projet de la mer d'airain conçu par Adoniram, et la reine de Saba, frappée d'admiration, exigea de nouveau que cet homme lui fut présenté. Sur l'ordre du roi, on se mit à chercher partout le sombre Adoniram.