Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 47
Il ne faut pas trop s'étonner de voir Rembrandt logé sur le Marché-au-Beurre, puisque nous n'avons pu obtenir pour Molière, à Paris, qu'une encoignure entre deux rues, servant de fontaine, et livrée aux porteurs d'eau de l'Auvergne, qui me rappellent cette belle phrase de M. Villemain dans _Lascaris:_ «Les Arabes attachaient leurs chevaux à ces colonnes romaines, qu'ils ne regardaient pas! »
Toute la population d'Amsterdam était sur la place du Marché lorsque la statue apparut dépouillée des voiles qui la couvraient depuis le 17 mai, époque de son installation.--On entendit sur la place un _huzza_ colossal, que couvrit bientôt l'exécution à grand orchestre du chant national: _Wien Neerlands bloed in d'aderen Vloeit_[1].... Il était midi et demi, le roi venait de paraître dans sa loge en costume d'officier de marine. Ce souverain a fort bonne mine sous l'uniforme, et se trouve parfaitement rendu dans un portrait de M. Pieneman, le célèbre peintre historique qui est à la tête aujourd'hui de l'école hollandaise.--Les honneurs de la fête étaient rendus au roi par les membres de la société _Arti et Amicitiæ_, qui avaient eu l'initiative de cette inauguration. Dans les Pays-Bas, où l'écorce monarchique couvre toujours un ancien fruit républicain, le gouvernement n'apparaît qu'à titre honoraire dans les fêtes de l'art, de la littérature ou de l'industrie. Le roi souscrit comme les autres, en raison de ses moyens.
La statue de Rembrandt n'a rien de la crânerie de celle de Rubens à Anvers. Je ne sais pourquoi les grands hommes de Hollande sont toujours représentés la tête penchée et méditant sur leurs ouvres. Érasme a le nez dans son livre; Laurent Coster, à Haarlem, songe à tailler des lettres de bois; Rembrandt médite un chef-d'œuvre en croisant sur son ventre ses mains, dont l'une ramène un des coins de son manteau. Son costume de troubadour est varié d'une trousse dans le goût du XVIIe siècle et de souliers à bouffettes qu'on a pu porter, en effet, vers ce temps-là.--Sur le piédestal, on remarque les lettres R. V. R., Rembrandt van Rhyn, et l'on peut lire encore cette devise: _Hulde van het nageschlacht_ (hommage de la postérité). Le statuaire s'appelle Royer, le même qui a modelé la statue de Ruyter.
Trois noms, Ruyter, Vondel et Rembrandt, brillaient partout en or sur les bannières. On m'a traduit les discours prononcés par les autorités. M. Scheltema, savant archiviste, s'est occupé beaucoup de rassembler des documents sur la vie de Rembrandt. Il a rappelé avec bonheur le souvenir d'une fête où, il y a juste deux siècles, le vieux Vondel fut couronné de lauriers par les associations de peintres et de sculpteurs. L'orateur a cherché ensuite à venger le grand artiste de diverses inculpations, qui réellement font du tort à notre pays, dans je ne sais quel article de la biographie Michaud.--Le discours du savant semblait calqué, à l'inverse, sur les arguments de l'inconnu qui a écrit cet article, dont nous ne savons même si nous devons être responsables. «On a accusé Rembrandt, a dit M. Scheltema, d'être avare et _crapuleux (schraapzugtig)._ » M. Scheltema a peut-être un peu trop vengé Rembrandt du reproche d'avoir fréquenté le bas peuple. Nous possédons à la Bibliothèque nationale une collection de gravures qu'il eût été difficile à l'artiste de réaliser sans se mêler un peu à la basse société. Le beau monde était très-beau sans doute du temps de Rembrandt, mais les gens en guenilles n'étaient pas à dédaigner pour un peintre. Ne cherchons pas à faire, des poëtes et des artistes, des _gentlemen_ accomplis et méticuleux. La main qui tient la plume ou le pinceau ne s'accommode des gants paille que quand il le faut absolument, pour toucher parfois d'autres mains ornées de gants paille,--et des esprits de la force de Rembrandt sont ceux qui, comme les dieux, épurent l'air où ils ont passé.
On s'attendait à revoir le roi au grand bal que donnait la société _Arti et Amicitiæ_. Il avait fort bien répondu à une allusion imprudente d'un discours municipal touchant le monument de Waterloo. «Ceci, a-t-il répliqué, _n'est pas un monument sanglant_.» Mais le souverain, un peu fatigué de la journée, avait laissé pour le représenter au bal le prince Henri, qui a seul été salué du chant: _Leve het Vaderland!... hoezee!_
En consultant mes souvenirs de cette journée du 27 mai, je suis encore frappé de l'aspect de toute cette ville en fête, des maisons pavoisées et des fenêtres ornées de guirlandes, du sol jonché de fleurs, et de ces milliers de bannières flottant au vent ou portées en pompe par les sociétés et les corporations. Le soir, tout était illuminé, et les rues qui conduisent du marché au musée étaient particulièrement sablées et parées de verdure. Les tableaux du prince de la peinture hollandaise étaient éclairés _a giorno_, et _la Ronde nocturne_ surtout était encore admirée avec délices: il aurait fallu peut-être faire venir de la Haye _la Leçon d'anatomie_. Mais le parc, véritable centre de cette solennité, nous gardait d'autres merveilles et d'autres hommages rendus à Rembrandt. Pourquoi faut-il que le grand artiste n'ait été si unanimement fêté qu'après deux cents ans dans la ville où il a passé presque toute sa vie? Ne pouvant attaquer son talent, on l'a traité d'avare: on a raconté que ses élèves peignaient, sur des fragments de cartes découpées, des ducats et des florins qu'ils semaient dans son atelier, afin qu'il les fît rire en les ramassant. Ce qui est vrai, c'est que Rembrandt le réaliste employait toutes ses économies à acquérir des armes, des costumes et des curiosités qui lui servaient pour ses tableaux. Ne lui a-t-on pas reproché d'avoir épousé une paysanne et d'avoir feint d'être mort pour profiter de la plus value d'une vente après décès? La biographie fondée sur des preuves nouvelles que va publier dans trois mois M. Scheltema rétablira sans doute la vérité des faits.--Il s'est rencontré même un critique qui appréciait le talent d'après une échelle arithmétique, et qui, supposant le nombre 20 comme _étalon_ général, accordait à Rembrandt 15 comme composition, 6 comme dessin, 17 comme coloris et 12 comme expression? Ce mathématicien s'appelait de Piles.
Le parc, illuminé de deux mille becs de gaz, a bien vengé l'artiste de ces obscurs blasphémateurs. Au delà des allées d'arbres précieux et des parterres bariolés des dernières bandes de tulipes, on entrait dans une vaste salle dont les peintures latérales avaient été exécutées par les peintres actuels de l'école hollandaise; Gérard Dow, Flinck et Eeckout, les élèves de Rembrandt avaient leur part de cette glorification. J'ai remarqué les compositions de MM. Pieneman, van Hove père et fils, Rochussen, Peduzzi, Israëls, Bosboom, Schwartze, von de Laar, Calisch, etc. Chaque panneau offrait une scène de la vie artistique du maître, et j'ai trouvé très-ingénieuse l'idée de le représenter peignant ses principaux tableaux. Notamment pour _la Ronde de nuit_, on voyait le peintre dans son atelier, entouré de ses modèles en costume: les deux fiers compagnons vêtus à la mode espagnole, la jeune bohémienne en robe de soie jaune avec le gibier pendu à sa ceinture, et jusqu'au petit chien qui attend son tour pour poser.--Le _Tobie_ de notre musée a aussi sa place dans ces décorations. Il serait trop long de tout décrire. Et, d'ailleurs, l'attente générale a été détournée bientôt par une ouverture à grand orchestre, suivie d'une représentation allégorique dans le goût flamand, qui avait lieu sur une sorte de théâtre dressé pour la circonstance. Les chambres de rhétorique et de poésie fleurissent toujours dans ce pays, et gardent éternellement les traditions du moyen âge. Nous avons donc vu une scène où les dieux sont mêlés, et qui symbolisait cette pensée que la poésie, la philosophie et les arts devaient s'unir pour fêter le grand homme. Dame Rhétorique, dame Philosophie et dame Sapience n'auraient pas mieux parlé au XIVe siècle que ne l'ont fait les acteurs de cette _moralité_ déclamant les vers de M. van Lennep. Les dieux peints et sculptés de la salle accueillaient ainsi cette composition mythologique d'un sourire bienveillant.--Ensuite a commencé le bal, et une valse échevelée, où brillaient les blanches épaules et les diamants séculaires des dames de Hollande, a couronné la fête, qui avait commencé par la distribution des lots d'une _tombola_ artistique à laquelle tous les peintres du pays s'étaient intéressés par des offrandes. Cette loterie a produit plus de vingt mille florins.
Le palais était magnifiquement pavoisé. On m'avait permis de le visiter avant l'arrivée du roi. Le palais d'Amsterdam est digne de remplacer une des sept merveilles du monde disparues. Il est bâti sur onze mille pilotis, formés des plus grands mâts de vaisseaux. La salle de bal est la plus grande et la plus belle de l'Europe, plus grande peut-être que la salle de la Bourse de Paris. Toute la partie supérieure est revêtue de sculptures admirables en marbre blanc. Huit salles également pleines de chefs-d'œuvre entourent cet immense local, et y correspondent de plain-pied. Tous les itinéraires donnent les dimensions et énumèrent les ornements de cette agrégation d'intérieurs superbes. On admire aussi au même étage les appartements royaux décorés encore comme au temps de Louis Bonaparte,--dans le style de l'Empire,--et que le roi Guillaume fait aujourd'hui restaurer. Du haut de cet édifice, on embrasse parfaitement la vue d'Amsterdam découpée en hémicycle, et l'on compte les bandes d'argent des canaux qui vont se rétrécissant jusqu'au bord. L'Amstel se perd au loin dans les campagnes. Le Rhin aboutit à la mer en traversant les dunes couvertes de moulins qui avoisinent Leyde aux tours rougeâtres. C'est là qu'est né Rembrandt van Rhyn,--Rembrandt du Rhin.
[1] C'est le sang de la Néerlande qui coule dans nos veines, etc.
NOTE
Lorsqu'on recueille après tant d'autres quelques impressions éparses, le long de ce vieux Rhin, qui s'en va finir dans la patrie de Rembrandt, on ne peut avoir la prétention soit de dire quelque chose de nouveau, soit de donner un fidèle itinéraire; il y a des livres pour cela. Dans cette vue prise à vol d'oiseau des aspects et des mœurs, on risque aussi de choquer certaines susceptibilités locales. C'est ce qu'indiquent quelques lettres de personnes honorables d'Amsterdam, reçues à la _Revue des Deux Mondes_, où ont paru pour la première fois _les Fêtes de Hollande_, et qui reprochent à l'auteur de n'avoir pas écrit un article sérieux sur Rembrandt, d'avoir traité légèrement les _chambres de rhétorique_ et les concours de poésie, et d'avoir parlé d'un Érasme mécanique qui existerait à Dordrecht. C'est, dit-on, «un _cancan_ des gamins de Rotterdam.» Cela prouverait que la statue a pu exister autrefois. L'auteur n'a pis dit qu'il l'eût vue. Il a rapporté ce _cancan_, ainsi que celui du bois de la Haye planté sur pilotis, dont l'ancienne tradition n'a rien d'extraordinaire en raison du peu de stabilité des terrains.
Ensuite, il est impossible d'écrire un article _sérieux_ sur Rembrandt, puisque l'on prétend, à Amsterdam, que les nouveaux documents recueillis, et non encore communiqués à l'Europe, démontreront les erreurs grossières contenues dans les biographies que nous possédons. Il faut attendre.
Le public sérieux du pays ne s'est certainement pas préoccupé de ces questions de détail, et reconnaîtra sans doute que la légèreté française, si inquiétante quelquefois pour les étrangers, se trouve tempérée ici par des éloges bien sincères, qui doivent être appréciés dans la patrie de Vondel, d'Érasme et de Jean Second.
FIN.
TABLE
LES NUITS DU RAMAZAN
I--STAMBOUL ET PÉRA
I--Balik-Bazar II--Le sultan III--Le grand champ des morts IV--San-Dimitri V--Une aventure de l'ancien sérail VI--Un village grec VII--Quatre portraits
II--THÉATRES ET FÊTES
I--Ildiz-Khan II--Visite à Péra III--Caragueus IV--Les buveurs d'eau V--Le pacha de Scutari VI--Les derviches
III--LES CONTEURS
Une légende dans un café
_Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies_
I--Adoniram II--Balkis III--Le temple IV--Mello V--La mer d'airain VI--L'apparition VII--Le monde souterrain VIII--Le lavoir de Siloé IX--Les trois compagnons X--L'entrevue XI--Le souper du roi XII--Macbénach
IV--LE KAIRAM
I--Les Eaux-Douces d'Asie II--La veille du grand Batram III--Fêtes du sérail IV--L'Atmeïdan
APPENDICE
I--De la condition des femmes II--La vie intérieure au Caire, mœurs des harems III--Fêtes particulières IV--Les danseuses d'Égypte V--Les jongleurs VI--Les maisons du Caire VII--Cérémonies des funérailles VIII--Population de l'Égypte IX--La peinture chez les Turcs X--La vie domestique chez les Égyptiens XI--La fête de Mahomet XII--Les béguins XIII--Les arts à Constantinople et chez les Orientaux XIV--Lettre d'Amrou XV--Catéchisme des Druses XVI--Lettre à Théophile Gautier
DE PARIS A CYTHÈRE (1840)
I--Route de Genève II--L'attaché d'ambassade III--Paysages suisses IV--Le lac de Constance--Augsbourg V--Un jour à Munich VI--Les amours de Vienne VII--Suite du journal VIII--_Idem._ IX--_Idem._ X--_Idem._ XI--L'Adriatique
LORELY -- SOUVENIRS D'ALLEMAGNE À Jules Janin
I--DU RHIN AU MEIN
(1838-1840)
Introduction
I--Strasbourg II--La forêt Noire III--Les voyages à pied IV--La maison de conversation V--Lichtenthal VI--Francfort VII--Mannheim et Heidelberg VIII--Une visite au bourreau de Mannheim IX--En descendant le Rhin
II--SOUVENIRS DE THURINGE (1850)
I--L'opéra de _Faust_ à Francfort II--La statue de Gœthe III--Eisenach IV--Les fêtes de Weimar.--Le _Prométhée_ V--_Lohengrin_ VI--La maison de Gœthe VII--Schiller, Wieland, le Palais
III--LES FÊTES DE HOLLANDE (1852)
I--Bruxelles II--D'Anvers à Rotterdam III--La kermesse de la Haye IV--Amsterdam et Saardam V--Het Rembrants feest
FIN DE LA TABLE