Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 41

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Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière pour nous diriger vers Heidelberg, où nous devions coucher. La soirée était charmante après une belle journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans la ville, abandonnant les jolies maisons de campagne, les jardins publics, les cafés et les brasseries; la plupart nous saluaient sans nous connaître, comme c'est l'usage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour en ville d'une population calme et bienveillante, qui avait assurément bien employé sa journée, nous faisait penser à Auguste Lafontaine et à Gessner. Pourtant mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir sanglant de Carl Sand. Il venait de voir le cimetière, il voulait encore voir le lieu de l'exécution, tant c'est un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de Mannheim, une grande prairie verte, à gauche, et que c'était là; mais rien n'indiquait le lieu particulier du sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays; mais on nous apprit, depuis, qu'il était aussi simple de parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre attention, et nous indiqua tout dans le plus grand détail. Ici était l'échafaud, là les troupes rangées dès la pointe du jour; par là, on attendait les étudiants d'Heidelberg; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été avancée; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs dans le sang et se partager les reliques de celui qu'ils appelaient le martyr.

Notre interlocuteur voulut bien nous donner une foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les conversations de Sand pendant les dix mois de captivité qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous conduire chez lui pour nous faire voir un portrait unique qu'il avait fait faire lui-même à cette époque; mais il était trop tard pour que nous pussions nous arrêter encore à Mannheim. Lorsque nous remerciâmes cet obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous dit:

--Vous venez de causer avec le directeur de la prison de Mannheim, qui a gardé Sand pendant dix mois.

Il n'eût pas été moins étonné s'il eût su à qui il venait de parler lui-même; mais mon compagnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de théâtre.

Je croyais, pour ma part, en avoir fini avec Sand, dont je n'ai jamais beaucoup affectionné l'héroïsme, sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache à le souvenir; mais un écrivain consciencieux a des curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation nous dûmes descendre, mon compagnon de route et moi, lui pour les charges de sa renommée, et moi pour l'agrément de sa société.

Le directeur de la prison nous avait parlé beaucoup de l'exécuteur qui avait tranché la tête de Sand. Un crime est une chose si rare dans le duché de Bade, que cette profession est presque une sinécure. Toutefois, elle rapporte près de trois mille florins, sans compter une foule de bénéfices accessoires. L'exécution de Sand fut une fortune pour cet homme, qui vendit tous les cheveux du jeune homme un à un, à la moitié de l'Allemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible peuple, si ce n'était bien évidemment le plus heureux des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais citer un trait qui montre que ce fanatisme alla jusqu'au ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu pour l'un des plus grands admirateurs de _son héros_, fit construire, en découpant le bois de l'échafaud, une tonnelle égayée de vignes grimpantes, où l'on venait pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand.

Puisque j'en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils continuait le même état, et demeurait à Heidelberg. On nous conseilla de l'aller voir. Sur notre premier mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en Allemagne les exécuteurs n'étaient pas précisément entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue. Dans les cérémonies du siècle passé, il marchait à la suite du cortége de la noblesse, et en tête, par conséquent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu d'avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C'est donc une sorte de médecin, qui coupe la tête comme les autres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opérations aient seules le privilège de donner la mort?

C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et brumeuse, encaissée par les montagnes, baignée par le Necker, pleine d'étudiants, de cafés et de brasseries avec son beau château de la Renaissance à demi ruiné. Quel dommage! un château de Touraine dans une forteresse de Souabe! Mais la description sera pour une autre fois: au bout de la ville, dis-je, _la dernière maison à gauche_.... Comme tout cela est allemand et romantique! et tout cela est vrai pourtant.... C'est la maison _du docteur Widmann_, c'est la _sienne._

VIII--UNE VISITE AU BOURREAU DE MANNHEIM

Nous n'étions pas sans émotion en touchant le marteau de ce logis d'une apparence particulièrement propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient derrière nous, mais sans mauvaise intention; à Paris, l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire: ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie, qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui avait dit, en le saluant poliment:

--Monsieur, je désirerais que vous me _guillotinassiez_.

Je crois avoir lu le fait dans les _Contes_ du lycanthrope Pétrus Borel.

Cet imparfait du subjonctif d'un pareil verbe m'a toujours paru fort plaisant.

Nous voilà donc toujours frappant à la porte du bourreau, car on n'ouvre pas. Quel épisode pour un de ces romans qu'on faisait il y a quelques années! Mais le temps n'était plus de ces ogreries littéraires, et notre démarche était bien naïve et toute dans l'intérêt de l'art et de la vérité.

Au bout de dix minutes, nous entendîmes un bruit de talons éperonnés, puis on ouvrit la porte en tirant beaucoup de verrous. Un homme fort jeune, un peu trapu dans sa taille, à la figure romantique, nous demanda ce que nous voulions, sans nous prier d'entrer. Nous lui dîmes que nous étions écrivains et cherchions à réunir des renseignements sur Carl Sand. Alors, il nous ouvrit entièrement la porte et nous indiqua une salle de rez-de-chaussée fort claire, nous priant d'attendre qu'il eût refermé la lourde porte, ce qu'il fit avec soin.

La chambre où il nous rejoignit après un instant, et qui semblait être son cabinet de travail, était ornée de gravures et d'oiseaux empaillés.

--Vous êtes chasseur? lui dit mon compagnon en frappant sur un fusil à deux coups suspendu au mur.

Il répondit par un signe.

Pendant l'instant que nous étions restés seuls, j'avais pu jeter les yeux sur une bibliothèque où se trouvaient des livres d'histoire et de poésie. La table placée au milieu de la chambre était couverte de livres et de feuilles manuscrites; sur la cheminée, il y avait des bocaux d'animaux conservés dans l'esprit-de-vin; il nous apprit lui-même qu'il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle. On comprend que notre conversation ne pouvait rester longtemps dans le vague; nos préoccupations historiques pouvaient seules donner quelque convenance à notre visite, surtout vis-à-vis d'un homme auquel il paraissait impossible d'offrir quelque rémunération. Le docteur Widmann nous donna encore beaucoup de détails, dont plusieurs répétaient ceux que nos passants de la veille nous avaient racontés déjà; il nous fit voir même, après quelque hésitation, le sabre dont son père s'était servi: la forme nous étonna.

Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on enlevait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument que nous avions sous les yeux confondait toutes nos idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du vif-argent, afin que, l'élan étant donné au sabre, ce métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus assuré. Ainsi toute l'adresse du ... docteur consiste à combiner un mouvement de rotation autour du col, qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la chair; on ne tranche donc pas la tête, on la _cueille_ pour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explication sans demander aucune expérience.

D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il ne se commît un crime dans le duché, ce qui est heureusement fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se résoudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais, nous demandâmes encore à voir la _tonnelle_ dont on nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann, n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin de son père où elle se trouve, appela son _domestique_, qui nous y conduisit à travers les champs.

Ce jardin est situé au sommet d'une colline chargée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux buveurs et maintenant fermé, depuis que l'enthousiasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre de cette petite propriété, et, des deux côtés de ce pavillon, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle sacrée aux fidèles de Cari Sand? Notre scrupule historique allait à ce point que nous voulions pouvoir dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet l'ignorait lui-même, mais il nous dit:

--Avez-vous un couteau?

--Oui; pour quoi faire?

-Pour faire une entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.

En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en sapin.

Tout ce que je raconte a déjà plus d'un an de date (1840); il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce beau duché de Bade, qui est le plus charmant pays de l'Allemagne, je le sais à présent; l'hiver ne lui avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éternelle des sapins; les monts couronnés de châteaux s'élançaient toujours du sein de cette forêt Noire qui règne sur une étendue de cent lieues, et la pierre rouge des édifices, des églises et des palais semblait toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent. Quand j'arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposition avaient demandé l'abolition de la peine de mort; le parti conservateur s'était vivement prononcé contre cette proposition. Enfin, des esprits modérés avaient proposé un amendement qui devait concilier les partisans des coutumes féodales et les propagateurs des idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'introduction de la guillotine, pour remplacer le vieux système d'exécution.

Cette motion révolutionnaire a été au moment de triompher. Seulement, les conservateurs ont exprimé leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût un acheminement vers les idées libérales, et ne provoquât la sympathie du peuple pour les autres institutions progressives de la France. La question en est encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg, le docteur Widmann, attend sans doute avec impatience la décision représentative qui, probablement, fixera son sort et ses attributions futures. Je doute que ce jeune homme, qui paraissait effrayé de sa condition, terrible et noble à la fois, de chirurgien de gens bien portants, se résigne à l'humble emploi que nos mœurs ont fait à ses pareils, et qui ressemble terriblement à un service de portier.

IX--EN DESCENDANT LE RHIN

J'ai mis le pied une fois encore sur le _steamboat_ du Rhin.--C'est toujours la Lorely qui m'appelait. À partir de Mayence, lorsqu'on voit décroître et plonger les six tours derrière les bois et les montagnes que traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles au grand fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme, et tout ce bel édifice en pierre rouge disparaître sous les derniers versants du Taunus,--on s'engage dans une sorte de rue obscure que bordent, comme de gigantesques maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits tour à tour Barberousse et Turenne. Goëtz de Berlichingen fut le don Quichotte de cette chevalerie, abritée dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des forêts de pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des murs.

La vigne étend ses longues lignes vertes sur les coteaux inférieurs, et, de temps en temps, les vieilles villes commerçantes du moyen âge sont indiquées par le coup de cloche du bateau.

Près de Bieberich, à droite, j'ai vu le pèlerinage des fidèles du dernier Bourbon légitime.--C'est plus tard, à gauche, Coblence avec son monument de Hoche, qui appartient au Rhin, comme celui de Kléber, près de Strasbourg. La ville est bien une ville d'émigrés, une _petite Provence_ politique comprise dans l'angle que forment le Rhin et la Moselle, sa sœur rivale.

Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'immenses tonnes, comme celles d'Heidelberg et d'autres lieux; mais certains crus rivalisent avec les meilleurs des coteaux du Rhin,--en exceptant toujours ceux du Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que l'on a rendus à la famille de Metternich, dans la cathédrale de Mayence.

La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au clair de lune cette double série de montagnes vertes que la brume argente.

La _cajute_ est garnie suffisamment de tabourets en forme d'X. La question pour chaque voyageur est d'en amasser au moins trois avec lesquels on se fait un lit dont l'oreiller est formé par les coussins du divan qui règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieds d'une charmante comtesse qui venait de rendre au prétendant l'hommage dû par ses ancêtres. Elle a ouvert ses beaux yeux le matin,--ne sentant plus la secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a passé ses mains dans ses cheveux dénoués et a dit:

--Où sommes-nous?

Cela pouvait s'adresser au voisin de gauche, mais il dormait profondément. J'ai répondu, connaissant les lieux et l'heure:

--Madame la comtesse, nous arrivons à Cologne.

Un sourire de dents blanches, accompagné d'un _Ah!_ modulé, m'a payé de cette réponse qui n'était que bien naturelle.

J'ai un bonheur singulier pour me trouver dans les pays au moment des fêtes. Cologne respirait la joie. On fêtait la Vierge d'août, et tous les quartiers catholiques, qui forment la majorité dans cette ville, étaient en kermesse avec des bannières flottant au vent, des guirlandes à toutes les fenêtres, des branches de chêne formant une épaisse litière sur le pavé des rues. Des processions triomphales se dirigeaient vers les églises et surtout vers la cathédrale, dont l'abside terminée est livrée au culte, tandis que le transsept, encombré de matériaux et de charpentes, coupe en deux, par l'absence de ses constructions, les portions plus avancées. Les énormes grues qui dominent le chevet de l'église rappellent ces mots de Virgile:

_.... Pendant opera interrupta, minæque_ _Marorum ingentes, æquataque machina cœlo._

Cette église est l'image de la constitution allemande, qui n'est pas près non plus de se voir terminée, malgré tous les soins qu'y apportent les peuples et les princes.

Comme commerce, on peut avouer que Cologne abuse du nom de Farina. Tout un quartier est occupé par ces marchands d'eau de toilette. On peut aller voir Deutz, le faubourg, au bout du grand pont de bateaux, faire de petites excursions à Dusseldorf, la ville des artistes, à Bonn, la ville des étudiants; --les vapeurs et le chemin de fer vous conduisent, en une heure, à l'une ou à l'autre. Les gens pressés jettent un dernier coup d'œil aux tours qui regardent le fleuve, aux vertes promenades situées au sud de la ville, et le chemin de fer du Nord les mène, en trois heures, à la station d'_Aachen_, que nous appelons Aix-la-Chapelle.

On connaît ce vieux séjour de Charlemagne, le lac voisin où il jeta son anneau, l'église byzantine où sa tête incrustée d'or, son bras gigantesque et ses ornements impériaux sont montrés aux fidèles à certaines époques de l'année. La ville est, au reste, toute classique et presque neuve, avec de grandes rues, où l'ombre n'existe guère et cette belle place devant le casino des bains où coule la fontaine chaude. Chacun peut descendre dans la crypte et s'y faire servir, gratis, un verre d'eau minérale que distingue un goût prononcé d'œufs pourris. Trois heures après, vous quittez le duché du Rhin, en saluant les braves soldats de la Prusse, vêtus en Romains du Nord, avec des casques à pointe qu'on voit briller au loin. On traverse douze tunnels, espacés par de fraîches vallées où serpente un ruisseau paisible qui se plaint doucement dans les cailloux. On a laissé Spa sur la gauche, Verviers sur la droite;--la ville de Liège apparaît du fond de sa vallée, côtoyée par la Meuse qui se découpe entre les montagnes et la forêt des Ardennes, comme un long serpent argenté.

J'ai quitté le Rhin en infidèle, mais en infidèle reconnaissant. J'aurais pu gagner la Hollande en prenant les bateaux de Dusseldorf; --on m'a dit que les rives s'aplatissaient au delà de cette ville, que les bords marneux et sablonneux ne présentaient plus ces beautés solennelles qu'on n'admire pleinement que de Mayence à Cologne. J'ai cédé alors au désir de traverser la Flandre septentrionale et le Brabant.

II

SOUVENIRS DE THURINGE

(1850)

A Alexandre Dumas.

I--L'OPÉRA DE _FAUST_ A FRANCFORT

Je vais avec peine--et plaisir--vous rappeler des idées et des choses qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort-sur-Mein, où nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand.--J'y reviens seul aujourd'hui.

J'ai passé par Cologne, dont la cathédrale est toujours imparfaite, quoique les bons Allemands fassent admirer la perfection des détails de ce qui est bâti.

J'ai revu ces bords du Rhin (du Rhin où sont nos vignes!) et ces vieux châteaux édentés, que nous avons admirés ensemble.

Puis, à Bieberich, le bateau à vapeur a déposé sur la berge une dizaine de pèlerins légitimistes qu'un omnibus conduisait à Wiesbaden.

J'ai pris une voiture de retour qui m'a fait arriver avant eux. Cette fantaisie aristocratique m'a valu les coups de chapeau d'une foule d'habitants du duché de Nassau, qui me prenaient pour un prince. Cependant, ce coup d'éclat ne représentait que soixante kreutzers.

On est prince à bon marché à Wiesbaden. Toute la ville est en fête, à cause des _louis_ que répand l'émigration française;-- mais les Allemands sont si honnêtes, de toute façon, que le prix des subsistances n'a pas même augmenté.

En parcourant les longues allées de la promenade peuplée d'une foule brillante et côtoyée par des équipages nombreux, j'ai demandé en allemand où était la _maison de conversation:_ --personne ne savait l'allemand. En me servant du français, j'ai été tout de suite compris.

J'espérais trouver, pour le soir, quelque représentation qui m'aidât à tuer le temps; mais les affiches n'annonçaient qu'un concert du jeune Raucheratz, âgé de dix ans, _sous la coopération_ de mademoiselle Franzisca.

En me promenant dans la ville, je lisais partout le mot _restauration_. Ce terme de circonstance ne voulait pourtant dire autre chose que _restaurant_.

Je suis entré dans une _restauration_, et l'on m'a dit:

--Voulez-vous être à la table d'hôte des _blancs?_

J'ai demandé à réfléchir. L'hôtelier a ajouté:

--Nous avons une autre table pour les _rouges._

N'admirez-vous pas cette question en partie double!

Toujours prudent, en voyage, j'ai fini par me faire servir à part, et à la carte. L'hôtelier m'a dit:

--Vous avez raison.

Et lui-même avait aussi ses raisons!

Pardon, mon cher Dumas!--je vous écris un peu à la manière allemande, mais je ne puis faire autrement. Dès que je prends pied de l'autre côté du Rhin, je fredonne aussitôt le _tirily_ joyeux que chantait Henri Heine en voyant l'Italie,--et j'oublie un peu le français, bien que je ne sache pas beaucoup l'allemand.

J'ai appris cette langue, comme on étudie une langue savante, --en commençant par les _racines_, par le _haut allemand_ et le vieux dialecte souabe. De sorte que je ressemble ici à ces professeurs de chinois ou de thibétain que l'on a la malice de mettre en rapport avec des naturels de ce pays.... Peut-être pourrais-je prouver à tel Allemand que je sais sa langue mieux que lui; mais rien ne me serait plus difficile que de le lui démontrer dans sa langue.

J'ai donc demandé à l'hôte, avec beaucoup de peine, quels étaient les spectacles de Wiesbaden, autres que le concert de l'enfant de dix ans.

--Vous avez encore, me dit-il, _les singes_ (_die Affen_).

--Mais que joue-t-on au théâtre Grand-Ducal?

--Au Grand-Théâtre, vous avez l'exposition de l'industrie du duché de Nassau....

Imaginez, mon cher Dumas, la déception d'un voyageur qui cherche à tout prix une pièce à analyser, des acteurs à critiquer, et qui se voit réduit à juger une exposition de l'industrie.

On prend son billet au bureau, moyennant douze kreutzers. --Il y a d'abord, dans le foyer des acteurs, une salle de machines, des charrues, des métiers, une presse à bras et une presse mécanique ..., puis des coffres-forts:--il paraît qu'on a de l'argent dans ce pays-là.

On arrive ensuite au grand foyer. Première salle: jardinières, poterie, savons et bottes. J'y ai remarqué principalement un poêle monumental, élevé à la mémoire de trois poëtes, et surmonté par la figure gracieuse de Thalie.

Voilà de ces idées dont il faut se garder de sourire; les Allemands ont chez eux des figures de dieux et de grands hommes multipliés comme les lares des Romains; c'est le poêle, généralement, qui, dans ses détails, représente ce culte inoffensif.--Il en est d'immenses, comme au château de Rastadt, où l'on admire tout l'Olympe en porcelaine de Saxe, avec les poëtes du temps, qu'Apollon aide à gravir la montagne divine. Ce poêle vaut simplement cent mille florins.

On voit aussi là une pendule à sonnerie, commandée par le sultan. C'est le carillon de Dunkerque en petit. J'ai eu le malheur d'entendre sonner midi dans cette salle, consacrée principalement à l'horlogerie. Depuis la pendule à colonnes importée de Paris, jusqu'au simple coucou de la forêt Noire, en passant par les mille combinaisons des inventeurs secondaires, on entendait résonner toutes les harmonies possibles de l'acier frappant sur l'airain. Je me suis enfui vers la salle consacrée aux cuirs.

C'est là le triomphe de l'industrie de Nassau. La sellerie offre de beaux échantillons de harnachements, dont pourront profiter nos modernes chevaliers. On fabrique aussi, à Wiesbaden, des meubles en laque de Chine, dont les amateurs feront bien de se méfier. C'est presque du chinois pur. --J'ai remarqué aussi des _lyres_ perfectionnées, des pipes en corne de cerf, et des oiseaux imités en cire.--Quelques pianos reproduisent dans la dernière salle, sous les doigts des personnes chargées de les vendre, l'effet des pendules qu'on avait entendues en entrant.

Je me suis rendu, au sortir de cette exposition _dramatique_, à la maison de conversation, située au fond d'une place entourée de galeries, où l'on étale d'autres produits commerciaux vendus généralement par de jolies filles coiffées du chapeau tyrolien. On entre ensuite au cabinet de lecture; là, j'ai trouvé les journaux français qui avaient paru l'avant-veille de mon départ.

--Le jeu est fait, rien ne va plus!

Telle est la phrase que j'ai entendue dans les salons. Je me suis échappé à travers les jardins, qui, du reste, sont délicieux.