Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 4

Chapter 43,791 wordsPublic domain

Nous pûmes dîner chez lui, car il avait eu la précaution d'acheter des vivres la veille; autrement, il eût fallu revenir à Péra pour en trouver. La pensée que j'avais d'habiter Stamboul lui parut absurde au premier abord, attendu qu'aucun chrétien n'a le droit d'y prendre domicile: on leur permet seulement d'y venir pendant le jour. Pas un hôtel, pas une auberge, pas même un caravansérail qui leur soit destiné; l'exception ne porte que sur les Arméniens, Juifs ou Grecs, sujets de l'empire.

Cependant, je tenais à mon idée, et je lui fis observer que j'avais trouvé le moyen d'habiter le Caire, hors du quartier franc, en prenant le costume du pays et en me faisant passer pour Cophte.

--Eh bien, me dit-il, un moyen seul existe ici, c'est de vous faire passer pour Persan. Nous avons à Stamboul un caravansérail nommé Ildiz-Khan (khan de l'Étoile), dans lequel on reçoit tous les marchands asiatiques des diverses communions musulmanes. Ces gens-là ne sont pas seulement de la secte d'Ali; il y a aussi des guèbres, des parsis, des koraïtes, des wahabis; ce qui forme un tel mélange de langages, qu'il est impossible aux Turcs de savoir à quelle partie de l'Orient ces hommes appartiennent. De sorte qu'en vous abstenant de parler une langue du Nord, que l'on reconnaîtrait à la prononciation, vous pourrez demeurer parmi eux.

Nous nous rendîmes à Ildiz-Khan, situé dans la plus haute partie de la ville, près de la _Colonne brûlée_, l'un des restes les plus curieux de l'ancienne Byzance. Le caravansérail, entièrement bâti en pierre, présentait au dedans l'aspect d'une caserne. Trois étages de galeries occupaient les quatre côtés de la cour, et les logements, voûtés en cintre, avaient tous la même disposition: une grande pièce qui servait de magasin et un petit cabinet parqueté en planches où chacun pouvait placer son lit. De plus, le locataire avait le droit de mettre un chameau ou un cheval aux écuries communes.

N'ayant ni monture ni marchandises, je devais nécessairement passer pour un commerçant qui avait tout vendu déjà, et qui venait dans l'intention de refaire sa pacotille. L'Arménien était en relation d'affaires avec des marchands de Mossoul et de Bassora, auxquels il me présenta. Nous fîmes venir des pipes et du café, et nous leur exposâmes l'affaire. Ils ne virent aucun inconvénient à me recevoir parmi eux, pourvu que je prisse leur costume. Mais, comme j'en avais déjà plusieurs parties, notamment un machlah en poil de chameau, qui m'avait servi en Égypte et en Syrie, il ne me fallait plus qu'un bonnet d'astrakan pointu à la persane, que l'Arménien me procura.

Plusieurs de ces Persans parlaient la langue franque du Levant, dans laquelle on finit toujours par s'entendre, pour peu qu'on ait vécu dans les villes commerçantes; de sorte que je pus facilement lier amitié avec mes voisins. J'étais vivement recommandé à tous ceux qui habitaient la même galerie, et je n'avais à m'inquiéter que de leur trop grand empressement à me faire fête et à m'accompagner partout. Chaque étage du khan avait son cuisinier, qui était en même temps cafetier; nous pouvions donc parfaitement nous passer des relations extérieures. Cependant, quand venait le soir, les Persans, qui, comme les Turcs, avaient dormi toute la journée pour pouvoir fêter ensuite chaque nuit du Ramazan, m'emmenaient avec eux voir la fête continuelle qui devait durer trente lunes.

Si la ville était illuminée splendidement, pour qui la regardait des hauteurs de Péra, ses rues intérieures me parurent encore plus éclatantes. Toutes les boutiques ouvertes, ornées de guirlandes et de vases de fleurs, radieuses à l'intérieur de glaces et de bougies, les marchandises artistement parées, les lanternes de couleur suspendues au dehors, les peintures et les dorures rafraîchies, les pâtissiers surtout, les confiseurs, les marchands de jouets d'enfant et les bijoutiers étalant toutes leurs richesses, voilà ce qui, partout, éblouissait les yeux. Les rues étaient pleines de femmes et d'enfants plus encore que d'hommes; car ces derniers passaient la plus grande partie du temps dans les mosquées et dans les cafés.

Il ne faut pas croire même que les cabarets fussent fermés; une fête turque est pour tout le monde; les rayas cathodiques, grecs, arméniens ou juifs pouvaient seuls fréquenter ces établissements. La porte extérieure doit être toujours fermée; mais on la pousse, et l'on peut ensuite s'abreuver d'un bon verre de vin de Ténédos moyennant dix paras (cinq centimes).

Partout des frituriers, des marchands de fruits ou d'épis de maïs bouillis, avec lesquels un homme peut se nourrir tout un jour pour dix paras;--ainsi que des vendeurs de _baklavas_, sorte de galettes très-imprégnées de beurre et de sucre, dont les femmes surtout sont friandes. La place du Sérasquier est la plus brillante de toutes. Ouverte en triangle, avec les illuminations de deux mosquées à droite et à gauche, et dans le fond celle des bâtiments de la guerre, elle présente un large espace aux cavalcades et aux divers cortéges qui la traversent. Un grand nombre d'étalages de marchands ambulants garnissent le devant des maisons, et une dizaine de cafés font assaut d'annonces diverses de spectacles, de baladins et d'ombres chinoises. Les plus amusants, pour tout homme instruit, sont naturellement ceux où il se déclame des poëmes,--où il se raconte des histoires et des légendes.

II--VISITE A PÉRA

N'étant pas forcé, comme les musulmans, de dormir tout le jour et de passer la nuit entière dans les plaisirs pendant le bienheureux mois du Ramazan, à la fois carême et carnaval, j'allais souvent à Péra pour reprendre langue avec les Européens. Un jour, mes yeux furent frappés d'une grande affiche de théâtre posée sur les murs, et qui annonçait l'ouverture de la saison théâtrale. C'était la troupe italienne qui allait commencer trois mois de représentations, et le nom qui brillait en grosses lettres comme l'étoile dramatique du moment, c'était celui de la Ronzi-Tacchinardi, cette cantatrice des plus beaux temps de Rossini, à laquelle Stendhal a consacré de belles pages. La Ronzi n'était plus jeune, hélas! Elle venait à Constantinople, comme y avait passé, quelques années auparavant, l'illustre tragédienne mademoiselle Georges, qui, après avoir paru au théâtre de Péra, et aussi devant le sultan, était allée donner ensuite des représentations en Crimée, et jouer _Iphigénie en Tauride_ aux lieux mêmes où s'élevait jadis le temple de Thoas. Les artistes éminents, comme les grands génies de toute sorte, ont le sentiment profond du passé; ils aiment aussi les courses aventureuses et sont attirés toujours vers le soleil d'Orient, comme se sentant de la nature des aigles. Donizetti présidait l'orchestre, par une permission spéciale du sultan, qui l'a depuis longtemps engagé comme chef de sa musique.

Il est vrai que ce nom rayonnant n'était que celui du frère de ce compositeur que nous avons tant admiré; mais il n'en brillait pas moins sur l'affiche avec un charme particulier pour les Européens; aussi la ville franque n'était-elle occupée que de la représentation prochaine. Les billets, distribués d'avance dans les hôtels et dans les cafés, étaient devenus difficiles à obtenir. J'eus l'idée d'aller voir le directeur du principal journal français de Constantinople, dont les bureaux étaient à Galata. Il parut charmé de ma visite, me retint à dîner et me fit ensuite les honneurs de sa loge.

--Si vous n'avez pas oublié, me dit-il, votre ancien métier de feuilletoniste, vous nous ferez les comptes rendus du théâtre et vous y aurez vos entrées.

J'acceptai un peu imprudemment peut-être; car, lorsqu'on demeure à Stamboul, il n'est pas commode d'y retourner tous les deux jours en pleine nuit, après la fin du spectacle.

On jouait _Buondelmonte_; la salle de spectacle, située dans le haut de Péra, est beaucoup plus longue que large; les loges sont déposées à l'italienne, sans galeries; elles étaient occupées presque toutes par les ambassadeurs et les banquiers. Les Arméniens, les Grecs et les Francs composaient à peu près tout le parquet, et, à l'orchestre seulement, on distinguait quelques Turcs, de ceux sans doute que leurs parents ont envoyés de bonne heure à Paris ou à Vienne; car, si aucun préjugé n'empêche, au fond, un musulman d'aller à nos théâtres, il faut songer que notre musique ne les ravit que médiocrement; la leur, qui procède par quarts de ton, nous est également incompréhensible, à moins d'être, pour ainsi dire, traduite selon notre système musical. Les airs grecs ou valaques paraissent seuls être compris de tous. Donizetti avait chargé son frère d'en recueillir le plus possible et les utilisait sans doute dans ses opéras.

Le directeur du _Journal de Constantinople_ voulait me présenter à l'ambassadeur français; mais je déclinai cet honneur, attendu qu'il m'aurait invité à dîner, et l'on m'avait prévenu contre cette éventualité.

Ce fonctionnaire habitait tout l'été à Thérapia, village situé sur le Bosphore, à six lieues de Constantinople. Il faut, pour s'y rendre, louer un caïque avec six rameurs pour une demi-journée, ce qui coûte environ vingt francs. On le voit, c'est un dîner assez cher que vous offre l'ambassadeur.... On peut ajouter aussi, aux chances fâcheuses de cette invitation, l'ennui de revenir par mer à une heure assez avancée, quelquefois par le mauvais temps, dans une barque en forme de poisson, épaisse comme la main, et accompagnée d'un chœur infatigable de marsouins qui dansent ironiquement à la pointe des vagues, dans l'espérance de souper aux dépens des convives attardés de l'ambassadeur de France.

La représentation se passa comme dans un théâtre italien quelconque. La Ronzi fut couverte de bouquets, rappelée vingt fois; elle tint être satisfaite de l'enthousiasme byzantin. Puis chacun ralluma sa lanterne, les ambassadeurs et les banquiers firent avancer leurs voitures, d'autres montèrent à cheval; pour moi, je me disposai à regagner Ildiz-Khan; car, à Péra, on ne trouverait pas à loger pour une seule nuit.

Je connaissais assez le chemin fort long qui conduit à Stamboul par le pont de bateaux qui traverse la Corne d'Or, pour ne pas craindre de m'y engager à la pure clarté de la lune du Ramazan, par une de ces belles nuits qui valent nos aurores. Les chiens, qui font si exactement la police des rues, n'attaquent jamais que les imprudents qui, au mépris des ordonnances, se dispensent de porter une lanterne. Je m'engageai donc à travers le cimetière de Péra par un chemin qui conduit à la porte de Galata, correspondante aux bâtiments de la marine; l'enceinte fortifiée se termine là; mais on ne peut traverser la Corne d'Or sans y pénétrer. On frappe à un guichet, et le portier vous ouvre moyennant un bakchis; on répond au salut des gens du corps de garde par un _aleihoum al salam_; puis, au bout d'une rue qui descend vers la mer, on gagne ce magnifique pont, d'un quart de lieue, qu'a fait construire le sultan Mahmoud.

Une fois sur l'autre rive, j'ai retrouvé avec plaisir les illuminations de la fête, tableau des plus réjouissants quand on vient de faire une lieue, la nuit, à travers les cyprès et les tombes.

Ce quai du Fanar, encombré de vendeurs de fruits, de pâtissiers, de confiseurs, de frituriers ambulants, de Grecs vendant de l'anisette et du rosolio, est très-fréquenté des matelots, dont les navires sont rangés par centaines dans la baie. Les cabarets et les cafés, illuminés de transparents et de lanternes, se voient encore quelque temps dans les rues environnantes, puis les lumières et le bruit diminuent peu à peu, et il faut traverser une longue série de quartiers solitaires et calmes, car la fête n'a lieu que dans les parties commerçantes de la ville. Bientôt apparaissent les hautes arches de l'aqueduc de Valens, dominant de leur immense construction de pierre les humbles maisons turques toutes bâties en bois. Parfois, le chemin s'élève en terrasses dominant d'une cinquantaine de pieds la rue qui se croise avec lui ou qui le suit quelque temps avant de monter ou de descendre vers les collines ou vers la mer.

Stamboul est une ville fort montueuse et où l'art a fait bien peu de chose pour corriger la nature. On se sent sur un meilleur terrain quand on a pris le bout de cette longue rue des Mosquées, qui forme l'artère principale, et qui aboutit aux grands bazars. Elle est admirable, la nuit surtout, à cause des magnifiques jardins, des galeries découpées, des fontaines de marbre aux grilles dorées, des kiosques, des portiques et des minarets multipliés qui se dessinent aux vagues clartés d'un jour bleuâtre; les inscriptions dorées, les peintures de laque, les grillages aux nervures brillantes, les marbres sculptés et les ornements rehaussés de couleurs éclatent çà et là, relevant de teintes vives l'aspect des jardins d'un vert sombre, où frémissent les festons de la vigne suspendue sur de hautes treilles. Enfin la solitude cesse, l'air se remplit de bruits joyeux, les boutiques brillent de nouveau. Les quartiers populeux et riches se déploient dans tout leur éclat; les marchands de jouets d'enfant étalent sur leurs devantures mille fantaisies bizarres qui font la joie des mères et des braves pères de famille, heureux de rentrer chez eux, soit avec un polichinelle de fabrique française, soit avec des jouets de Nuremberg, ou encore avec de charmants joujoux chinois apportés par les caravanes. Les Chinois sont le peuple du monde qui comprend le mieux ce qu'il faut pour amuser les enfants.

III--CARAGUEUS

Parmi ces jouets, on distingue de tous côtés la bizarre marionnette appelée _Caragueus_, que les Français connaissent déjà de réputation. Il est incroyable que cette indécente figure soit mise sans scrupule dans les mains de la jeunesse. C'est pourtant le cadeau le plus fréquent qu'un père ou une mère fasse à ses enfants. L'Orient a d'autres idées que nous sur l'éducation et sur la morale. On cherche là à développer les sens, comme nous cherchons à les éteindre....

J'étais arrivé sur la place du Sérasquier: une grande foule se pressait devant un théâtre d'ombres chinoises signalé par un transparent sur lequel on lisait en grosses lettres: CARAGUEUS, _victime de sa chasteté!_

Effroyable paradoxe pour qui connaît le personnage.... L'adjectif et le substantif que je viens de traduire hurlaient sans doute d'effroi de se trouver réunis sous un tel nom. J'entrai cependant à ce spectacle, bravant les chances d'une déception grossière.

A la porte de ce _eheb-bazi_ (jeu de nuit) se tenaient quatre acteurs, qui devaient jouer dans la seconde pièce; car, après _Caragueus_, on promettait encore _Le Mari des Deux Veuves_, farce-comédie, de celles qu'on appelle _taklid_.

Les acteurs, vêtus de vestes brodées d'or, portaient sous leurs tarbouchs élégants de longs cheveux nattés comme ceux des femmes. Les paupières rehaussées de noir et les mains teintes de rouge, avec des paillettes appliquées sur la peau du visage et des mouchetures sur leurs bras nus, ils faisaient au public un accueil bienveillant, et recevaient le prix d'entrée en adressant un sourire gracieux aux _effendis_ qui payaient plus que le simple populaire. Un _irmelikalten_ (pièce d'or d'un franc vingt-cinq centimes) assurait au spectateur l'expression d'une vive reconnaissance et une place réservée sur les premiers bancs. Au demeurant, personne n'était astreint qu'à une simple cotisation de dix paras. Il faut ajouter même que le prix de l'entrée donnait droit à une consommation uniforme de café et de tabac. Les _scherbets_ (sorbets) et les divers rafraîchissements se payaient à part.

Dès que je fus assis sur l'une des banquettes, un jeune garçon, élégamment vêtu, les bras découverts jusqu'aux épaules, et qui, d'après la grâce pudique de ses traits, eût pu passer pour une jeune fille, vint me demander si je voulais un chibouk ou un narghilé, et, quand j'eus choisi, il m'apporta en outre une tasse de café.

La salle se remplissait peu à peu de gens de toute sorte; on n'y voyait pas une seule femme; mais beaucoup d'enfants avaient été amenés par des esclaves ou des serviteurs. Ils étaient la plupart bien vêtus, et, dans ces jours de fête, leurs parents avaient sans doute voulu les faire jouir du spectacle, mais ils ne les accompagnaient pas; car, en Turquie, l'homme ne s'embarrasse ni de la femme ni de l'enfant: chacun va de son côté, et les petits garçons ne suivent plus les mères après le premier âge. Les esclaves auxquels on les confie sont, du reste, regardés comme faisant partie de la famille. Dispensés des travaux pénibles, se bornant, comme ceux des anciens, aux services domestiques, leur sort est envié par les simples rayas, et, s'ils ont de l'intelligence, ils arrivent presque toujours à se faire affranchir, après quelques années de service, avec une rente qu'il est d'usage de constituer en pareil cas. Il est honteux de penser que l'Europe chrétienne ait été plus cruelle que les Turcs, en forçant à de durs travaux ses esclaves des colonies.

Revenons à la représentation. Quand la salle se trouva suffisamment garnie, un orchestre, placé dans une haute galerie, fit entendre une sorte d'ouverture. Pendant ce temps, un des coins de la salle s'éclairait d'une manière inattendue. Une gaze transparente entièrement blanche, encadrée d'ornements en festons, désignait le lieu où devaient paraître les ombres chinoises. Les lumières qui éclairaient d'abord la salle s'étaient éteintes, et un cri joyeux retentit de tous côtés lorsque l'orchestre se fut arrêté. Un silence se fit ensuite; puis on entendit derrière la toile un retentissement pareil à celui de morceau de bois tournés qu'on secouerait dans un sac. C'étaient les marionnettes, qui, selon l'usage, s'annonçaient par ce bruit accueilli avec transport par les enfants.

Aussitôt, un spectateur, un compère probablement, se mit à crier à l'acteur chargé de faire parler les marionnettes:

--Que nous donneras-tu aujourd'hui?

A quoi celui-ci répondit:

--Cela est écrit au-dessus de la porte pour ceux qui savent lire.

--Mais j'ai oublié ce qui m'a été appris par le _hodja_.... (C'est le religieux chargé d'instruire les enfants dans les mosquées.)

--Eh bien, il s'agit ce soir de l'illustre Caragueus, victime de sa chasteté.

--Comment pourras-tu justifier ce titre?

--En comptant sur l'intelligence des gens de goût, et en implorant l'aide d'Ahmad aux yeux noirs.

Ahmad, c'est le _petit nom_, le nom familier que les fidèles donnent à Mahomet. Quant à la qualification des _yeux noirs_, on peut remarquer que c'est la traduction même du nom de _caragueus_....

--Tu parles bien! répondit l'interlocuteur; il reste à savoir si cela continuera!

--Sois tranquille! répondit la voix qui partait du théâtre; mes amis et moi, nous sommes à l'épreuve des critiques.

L'orchestre reprit; puis l'on vit apparaître derrière la gaze une décoration qui représentait une place de Constantinople, avec une fontaine et des maisons, sur le devant. Ensuite passèrent successivement un cavas, un chien, un porteur d'eau, et autres personnages mécaniques dont les vêtements avaient des couleurs fort distinctes, et qui n'étaient pas de simples silhouettes, comme dans les ombres chinoises que nous connaissons.

Bientôt l'on vit sortir d'une maison un Turc, suivi d'un esclave qui portait un sac de voyage. Il paraissait inquiet, et, prenant tout à coup une résolution, il alla frapper à une autre maison de la place, en criant:

--Caragueus! Caragueus! mon meilleur ami, est-ce que tu dors encore?

Caragueus mit le nez à la fenêtre, et, à sa vue, un cri d'enthousiasme résonna dans tout l'auditoire; puis, ayant demandé le temps de s'habiller, il reparut bientôt et embrassa son ami.

--Écoute, dit ce dernier, j'attends de toi un grand service; une affaire importante me force d'aller à Brousse. Tu sais que je suis le mari d'une femme fort belle, et je t'avouerai qu'il m'en coûte de la laisser seule, n'ayant pas beaucoup de confiance dans mes gens.... Eh bien, mon ami, il m'est venu cette nuit une idée: c'est de te faire le gardien de sa vertu. Je sais ta délicatesse et l'affection profonde que tu as pour moi, je suis heureux de te donner cette preuve d'estime.

--Malheureux! dit Caragueus, quelle est ta folie! regarde moi donc un peu!

--Eh bien?

--Quoi! tu ne comprends pas que ta femme, en me voyant, ne pourra résister au désir de m'appartenir?

--Je ne vois pas cela, dit le Turc; elle m'aime, et, si je puis craindre quelque séduction à laquelle elle se laisse prendre, ce n'est pas de ton côté, mon pauvre ami, qu'elle viendra; ton honneur m'en répond d'abord ... et ensuite ... Ah! par Allah! tu es si singulièrement bâti.... Enfin, je compte sur toi.

Le Turc s'éloigne.

--Aveuglement des hommes! s'écrie Caragueus. Moi! singulièrement bâti! dis donc: Trop bien bâti! trop beau! trop séduisant! trop dangereux!... Enfin, dit-il en monologue, mon ami m'a commis à la garde de sa femme; il faut répondre à cette confiance. Entrons dans sa maison comme il l'a voulu, et allons nous établir sur son divan.... Oh! malheur! mais sa femme, curieuse comme elles le sont toutes, voudra me voir ... et, du moment que ses yeux se seront portés sur moi, elle sera dans l'admiration et percha toute retenue. Non! n'entrons pas!... restons à la porte de ce logis comme un spahi en sentinelle. Une femme est si peu de chose ... et un véritable ami est un bien si rare!

Cette phrase excita une véritable sympathie dans l'auditoire masculin du café; elle était encadrée dans un couplet, ces sortes de pièces étant mêlées de vaudevilles, comme beaucoup des nôtres; les refrains reproduisent souvent le mot _bakkaloum_, qui est le terme favori des Turcs, et qui veut dire: «Qu'importe! » ou: «Cela m'est égal. »

Quant à Caragueus, à travers la gaze légère qui fondait les tons de la décoration et des personnages, il se dessinait admirablement avec son œil noir, ses sourcils nettement tracés et les avantages les plus saillants de sa désinvolture. Son amour-propre, au point de vue des séductions, ne paraissait pas étonner les spectateurs.

Après son couplet, il sembla plongé dans ses réflexions.

--Que faire? se dit-il. Veiller à la porte, sans doute, en attendant le retour de mon ami.... Mais cette femme peut me voir à la dérobée par les _moucharabys_ (jalousies). De plus, elle peut être tentée de sortir avec ses esclaves pour aller au bain.... Aucun mari, hélas! ne peut empêcher sa femme de sortir sous ce prétexte.... Alors, elle pourra m'admirer à loisir.... O imprudent ami! pourquoi m'avoir donné cette surveillance?

Ici, la pièce tourne au fantastique. Caragueus, pour se soustraire aux regards de la femme de son ami, se couche sur le ventre, en disant:

--J'aurai l'air d'un pont....

Il faudrait se rendre compte de sa conformation particulière pour comprendre cette excentricité. On peut se figurer Polichinelle posant la bosse de son ventre comme une arche, et figurant le pont avec ses pieds et ses bras. Seulement, Caragueus n'a pas de bosse sur les épaules. Il passe une foule de gens, des chevaux, des chiens, une patrouille, puis enfin un _arabas_ traîné par des bœufs et chargé de femmes. L'infortuné Caragueus se lève à temps pour ne pas servir de pont à une aussi lourde machine.

Une scène plus comique à la représentation que facile à décrire succède à celle où Caragueus, pour se dissimuler aux regards de la femme de son ami, a voulu _avoir l'air d'un pont_. Il faudrait, pour se l'expliquer, remonter au comique des _atellanes_ latines.... Aussi bien Caragueus lui-même n'est-il autre que le Polichinelle des Osques, dont on voit encore de si beaux exemplaires au musée de Naples. Dans cette scène, d'une excentricité qu'il serait difficile de faire supporter chez nous, Caragueus se couche sur le dos, et désire avoir l'air d'un pieu. La foule passe, et tout le monde dit:

--Qui est-ce qui a planté là ce pieu? Il n'y en avait pas hier. Est-ce du chêne? est-ce du sapin?