Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 39

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Le lendemain, je demandai mon compte sans oser déjeuner. On m'apporta une carte fort lien rédigée par articles, dont le total était de deux florins (près de deux francs cinquante centimes). L'hôte fut bien étonné quand je tirai ma bourse, ou plutôt mes vingt kreutzers. Je ne voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m'accompagner jusqu'à Bade. Là, grâce à mon bagage, l'hôte du _Soleil_ prit assez de confiance en moi pour acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant vécu fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du même bagage, je reçus enfin de Francfort tout l'argent de la lettre de change, cette fois par les _packwagan_ (messageries), et en beaux frédérics d'or collés sur une carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup mieux que le _papier de commerce_ qui m'avait été adressé d'abord, et mon hôte fut du même avis.

IV--LA MAISON DE CONVERSATION

Ne va-t-on pas me dire, comme Alphonse Royer, que je trahis mon compagnon de route, et que je tends à lui _couper l'impression de voyage sous le pied!_ Dieu merci, je n'ai pas tant d'ambition, et ce que j'écris ici ne deviendra peut-être jamais un chapitre de livre; il passait à Strasbourg, en effet, le voyageur lointain et sérieux, qui nous abandonne l'Europe, parce qu'il a choisi l'Orient, quand il m'a lancé cette phrase dédaigneuse. Et, certes, nous sommes bien hardis de parler de voyage, nous autres Parisiens craintifs, qui flânons tout au plus sur un rayon de deux cents lieues; autant vaudrait recommencer encore le _Voyage à Saint-Cloud par terre et par mer_, ce beau chef-d'œuvre humoristique du temps passé, dont l'auteur n'avait pas prévu que ce même trajet pourrait un jour s'accomplir aussi _par fer_, d'une façon non moins périlleuse. Bade est le Saint-Cloud de Strasbourg. Le samedi, les Strasbourgeois ferment leurs boutiques et s'en vont passer le dimanche à Bade; c'est aussi simple que cela. Cette circonstance n'ôte-t-elle pas quelque chose à l'auréole aristocratique des eaux de Baden-Baden? Les grisettes du _jardin Lips_ coudoient, au bal du samedi, les comtesses de l'Allemagne et les princesses de la Russie, car la _présentation_ au _Cercle des étrangers_, dont on fait si grand bruit à Bade, n'exclut guère que les femmes en bonnet, les ouvriers en veste elles militaires non gradés.

Me voilà donc partant un samedi, comme un simple Strasbourgeois, mais partant en poste à une heure, sur une route encombrée de voitures. Il s'agit seulement d'arriver le soir même et de pouvoir s'habiller pour le bal. Nous traversons les marchés, nous brûlons ce qui sert de _pavé_ à Strasbourg, simple cailloutage, que le polonceau menace d'envahir; nous longeons l'arsenal et ses six cents canons, empilés dans les cours comme des saumons de plomb; nous suivons l'Ille aux eaux verdâtres, bordée de militaires qui pêchent toute la journée, amorçant leurs lignes avec des sauterelles, moyen économique, qui leur réussit rarement; nous laissons à droite le monument de Desaix, sculpté en pierre rouge, au milieu des saules pleureurs, nous laissons derrière nous encore la douane française, les deux bras du Rhin, et nous nous trouvons enfin face à face avec la douane de Kehl.

La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que pourrions-nous, en effet, introduire en Allemagne? Des gants de Paris; du damassé de coton; de la dentelle de blonde; des cigares de la régie; des cachemires Ternaux? Ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons, il est vrai, la prétention d'y introduire des idées, mais cela n'est encore qu'une prétention.

Le postillon remonte à cheval, et nous repartons fièrement; car nous jouissons d'un postillon à cheval. Et savez-vous bien, vous autres Français, nés malins, qui avez créé _le Postillon de Longjumeau_ et _le Postillon de mam'Ablou_, savez-vous qu'il n'existe plus en France un seul postillon, un postillon pur sang, à l'heure qu'il est? Chantez donc à pleine gorge: «Ah! ah! ah! qu'il était beau!...» Je vous défie de me trouver des _postillons_, ailleurs qu'au bal Musard ou à l'Opéra-Comique. Les administrations de toutes les postes françaises se sont entendues pour dépouiller le postillon de son uniforme et le faire asseoir sur le siège. A présent, ce postillon si avenant, si fringant, si français, n'est plus qu'un mauvais paysan revêtu d'une blouse usée, qui ronfle auprès du conducteur, ou se mêle à la conversation des voyageurs de la banquette. Ainsi s'en est allé encore ce reste d'une couleur oubliée, ce dernier des costumes français, débris surnageant à peine, auquel s'étaient repris un instant la poésie et la chanson!

Le postillon de Bade, autrefois méprisé, fait cliquer son fouet et sonner ses grelots en passant devant nos diligences; il a toujours la culotte de peau, lui, le chapeau ciré, la trompette entourée de torsades éclatantes; malheureusement, son habit est forcément jaune, avec des revers cramoisis, ce sont les couleurs du grand-duc de Bade: _d'or et de gueules_. Le seul moyen d'échapper héraldiquement à ce drap jaune serait de porter du drap d'or. Le gouvernement n'a pas les moyens d'en faire les frais, toutefois, ses postillons sont encore fort présentables. Rougis de ta blouse, postillon français!... Tu n'es plus _beau!_

La route est droite comme un chemin de fer; dans la singulière contrée que nous traversons, tout est montagne ou plat pays, point de collines ni d'accidents de terrain; les prés sont magnifiques, les chemins vicinaux, bordés d'arbres fruitiers, ont de quoi exciter l'enthousiasme du général Bugeaud; de temps en temps, nous suivons le Rhin, qui serpente à gauche, et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous apparaît à l'horizon. D'un autre côté, l'on nous indique le vieux noyer près duquel fut tué Turenne. Est-ce bien le même? En tout cas, on fait voir le boulet dont il fut frappé. La route traverse encore plusieurs villages assez laids; puis nous nous rapprochons enfin de ces montagnes violettes qui semblent si voisines quand on les regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont les vraies montagnes de la forêt Noire, et pourtant leur aspect n'a rien de bien effrayant. Mais quand apercevrons-nous Bade, cette ville d'hôtelleries, assise au flanc d'une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un troupeau à qui l'herbe manque dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre de riches bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée? Non; nous ne verrons rien de Bade avant d'y entrer; une longue allée de peupliers d'Italie ferme ainsi qu'un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse, qui semble être la scène arrangée d'une pastorale d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au salon de conversation, payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, du milieu des galeries de Chabert, aux accords d'un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect complet de Bade, de sa vallée et de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le lustre et d'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d'été.

Car, à vrai dire, et c'est là l'impression dont on est saisi tout d'abord, toute cette nature a l'air artificiel; ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues sur châssis, le long desquelles les _villageois_ descendent par des _praticables_; et l'on cherche sur le _ciel de fond_ si quelque tache d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l'illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie d'Henri Heine qui, étant enfant, s'imaginait que, tous les soirs, il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le soleil, et serraient les arbres dans un magasin; puis, le lendemain matin, avant qu'on fût levé dans la nature, remettaient toutes choses en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres, et rallumaient la lampe universelle.

Et, d'ailleurs, rien qui vienne déranger ce petit monde romanesque; vous arrivez, non pas par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d'un jardin anglais; à droite des bosquets, des grottes taillées, des ermitages et même une petite pièce d'eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend _au verre_ dans tout le pays de Bade; à gauche, une rivière (sans eau) chargée de ponts splendides, et bordée de saules verts, qui ne demanderaient pas mieux que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont, qui conduit, à la poste _grand-ducale_, on aperçoit la rue commerçante de Bade, qui n'est autre chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle s'étendent des étalages magnifiques: des toiles de Saxe, des dentelles d'Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes, etc.; toutes magnificences prohibées chez nous, dont l'attrait porte les dames de Strasbourg à des crimes politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.

L'hôtel d'_Angleterre_ est le plus bel hôtel de Bade, et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'aucune des salles à manger parisiennes; malheureusement, la grande table d'hôte est servie à une heure (c'est l'heure où l'on dîne dans toute l'Allemagne), et, quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que d'aller dîner chez Chabert. Chabert, alors l'adjudicataire des jeux, qui depuis a cédé sa place à M. Bénazet, tenait à Bade l'un des meilleurs restaurants de l'Europe; aussi les personnes de la plus haute société ne faisaient-elles pas de difficulté de dîner là dans le salon public. En général, la cuisine est fort bonne à Bade; les truites de la Mourgue sont dignes de leur réputation; on y mange le gibier frais et non faisandé, c'est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes d'opinion; les côtelettes se servent frites, les gros poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement. Pardon de tous ces détails, qui rappellent la célèbre relation du _Voyage à Coblence_ de Louis XVIII; mais je sais que cette littérature ne manque pas de charmes pour vous.

La nuit est tombée, des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines; au milieu d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de conversation s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. A gauche est le café, à droite le théâtre, au centre l'immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre Opéra. La décoration intérieure est d'un style _pompéi_ un peu classique, les statues sentent l'Académie, les draperies rappellent le goût de l'Empire; mais l'ensemble est éblouissant et la cohue qui s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurs _pontes_ appartiennent en général à l'Allemagne et à l'Angleterre. «Le jeu est fait, messieurs! rien ne va plus!--Rouge gagne, couleur perd! Treize, noir, impair et manque!» Voilà les phrases obligées qui se répondent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui du _trente-et-quarante_. On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs petits enfants à jouer sur les _couleurs_; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur les _numéros_. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l'habitué le plus exact des jeux de Bade. Ce prince, qui possède de fort belles moustaches grises, apporte, dit-on, tous les matins douze mille florins, qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations: «Monsieur, vous gênez le prince; monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince.» Le prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement, l'estafier vous dirait du même ton glacé: «Votre pied vient de toucher le prince!... prenez-y garde, monsieur! »

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise la salle en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs. Les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. Je doute qu'aucune ville soit mieux située que Bade pour cette exhibition de beautés européennes, où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de blancheur, tandis que les formes et l'animation appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoi _soupirer_ sans _courir le monde au hasard_; là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit. Seulement, il aurait à regretter l'_Espagne_, avec son chiffre de _mille être_. L'Espagne n'est pas représentée dans ce congrès féminin; et, pour tout dire, la femme brune, le _tigre_, l'Andalouse, n'y existe que pour mémoire. Dites à Théophile Gautier, qui, après notre voyage en Flandre, niait obstinément l'existence de la femme blonde, dites à ce feuilletoniste paradoxal que la femme blonde existe, que la femme blonde est trouvée! Non! ce n'était pas un rêve d'artiste et de poëte; non! la chevelure blonde nuancée de reflets rougeâtres des beautés du XVIe siècle ne s'est pas réfugiée et perdue aux toiles de Rubens et d'Albane, comme la chevelure de Bérénice, qui ne rayonne plus qu'au ciel! Qu'il vienne en Allemagne, et le _blond_ flamand, le _blond_ vénitien éclateront partout autour de lui, sur des fronts et sur des épaules dignes d'une telle auréole. La _Madeleine_ d'Anvers, la _Judith_ de Naples et l'_Anna Boleynn_ du Musée de Paris, ont d'innombrables sœurs dans cette belle contrée, qu'il a dédaigné de parcourir.

Que vous dirais-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d'heureux pays, où l'on danse l'été, pendant que les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur les gazons et veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s'en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu'on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du ciel, des eaux et des feuillages et de la sérénité de la nuit! Nos bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l'aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bât les fenêtres et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre, et nos mascarades dansantes de février ne nous préparent pas mieux au carême qu'à la mort.

Il n'y a donc jamais eu un homme riche à Paris qui ait conçu cette idée assez naturelle: un bal masqué au printemps? un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin; un bal où l'on entre gaiement, d'où l'on sorte gaiement, admirant la nature et bénissant Dieu? Des masques sur les gazons le long des terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur? Tout cela n'est-il qu'un rêve de jeune homme, que la mode refusera de prendre au sérieux? L'hiver n'a-t-il pas assez des concerts et des théâtres, sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été?

Mais que feront à tout cela nos plaintes et nos regrets? La foule s'amuse bien suffisamment de la danse et du bruit, sans chercher à compléter l'harmonie de ses fêtes par le costume et par la nature. Quant à moi, sans avoir trouvé là encore mon idéal complet, j'avouerai que Bade m'a gâté d'avance tous les bals de l'hiver prochain.

Ne trouvez-vous pas ma journée du samedi fort complète et suffisamment remplie d'_impressions_ variées? Eh bien, le dimanche qui vient ne le cédera pas au samedi. Demain, je vais entendre la messe au couvent des Dames-Augustines de Lichtenthal; demain, j'irai visiter le vieux château de Bade sur sa montagne de sapins, et je serai redescendu assez tôt pour prendre part aux réjouissances qui ont lieu dans le pays à l'occasion de la fête du grand-duc. C'est une journée qui mérite bien encore un chapitre tout entier.

V--LICHTENTHAL

Imaginez un peu le bonheur de s'éveiller à Bade, je veux dire d'y être réveillé, par une charmante musique d'orchestre, qui, avant d'aller prendre place dans son pavillon de la promenade, parcourt toutes les rues de la ville et donne une sérénade sous la fenêtre de chaque hôte; cela n'est-il pas d'un usage et d'un goût charmants? Notez que la musique est bonne et que ces modestes exécutants d'Allemagne, qui n'ont pas la prétention de nos seigneurs les grands artistes de l'orchestre de l'Opéra, nous régalent cependant d'ouvertures et de symphonies du meilleur choix et de la plus grande difficulté! C'est le cas ou jamais de se débarrasser de toute cette menue monnaie française, qui n'a plus cours dans le duché de Bade, mais dont ces braves gens sauront bien tirer parti. Tout en exécutant cette heureuse idée, avec la bonne humeur d'un homme éveillé à point, éveillé le matin d'un beau jour d'automne, dans le plus délicieux pays du monde, éveillé noblement par des musiciens, comme M. de Turenne, on a pris place à la fenêtre, et l'on admire longuement cette vallée paisible, qui changera d'aspect dix fois dans la journée, sous les fantasques variations de la lumière et des brouillards.

Vous décrirai-je tout cela? C'est inutile. Ouvrez Gessner, ce tableau se lit à toutes les pages; mais il faut le voir en effet pour imaginer qu'il existe et qu'il n'a point été rêvé. Après cela, transformez les habitants en bergers de l'idylle, et vous n'aurez pas fort à faire, un dimanche surtout. Tenez, quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n'échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n'avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui a _machiné_ tout son pays, comme nous disions hier, dans le but d'une illusion scénique, et qui s'est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. Voyez déjà la campagne se garnir d'une foule riante et bigarrée; ces costumes ne sortent-ils pas des magasins de l'Opéra-Comique? Est-il vraisemblable qu'on porte naturellement ces habits français à larges boutons miroitants, ces gilets rouges, ces tricornes, ces culottes, ces bas chinés? Ne voilà-t-il pas là M. le bailli, qui rêve à sa fameuse harangue:

Ainsi qu'Alexandre le Grand, à son entrée à Babylone, etc.

Ces paysannes aux vêtements coquets qui courent sur la route en se tenant par la main, ne les reconnaissons-nous pas pour les avoir vues _folâtrer dans la prairie fraîche et fleurie_, où _dame jolie viendra s'asseoir?_

Mais justement n'est-ce pas aujourd'hui la fête du grand-duc de Bade (_der Gross-Herzog von Baden_)? Hâtons-nous de descendre et d'aller prendre part à la joie publique.

Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête? Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n'en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peut-être aurons-nous des parades, des revues, des messes solennelles? C'est de quoi il est bon de s'informer.

En effet, la ville fait grandement les choses: à dix heures, grand'messe et _Te Deum_, tant à Bade qu'à Lichtenthal; à midi, revue, parade, marches militaires; le soir, une pièce féerie au Théâtre-Allemand, composée en l'honneur du grand-duc de Bade. Toute la journée, des coups de canon de quart d'heure en quart d'heure; mais, la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu'on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.

La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de promeneurs, de cavaliers; c'est tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Bade. _Lichtenthal_ (vallée de lumière) est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement: leurs prières sont des cantates, leurs messes sont des opéras. La _vallée de lumière_ n'est point une vallée de larmes: les religieuses n'y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante, est, dit-on, l'hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grands amours; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la douleur: mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison!

En vérité, c'est bien là un cloître d'héroïnes de petits romans; un monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni; les bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans les cœurs l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Bade coule au pied des murs, mais n'offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique; son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres; mais, une fois dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer les moutons du village bien peignés et enrubannés dans le goût de Vatteau. Vous comprenez que les troupeaux, font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet le pays entier de Bade est l'image de la Suisse en petit; la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Bade.

L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et, à gauche, en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur les marbres. Maintenant, représentez-vous une décoration intérieure d'église d'un Pompadour exorbitant; des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des petits Amours. Les chapelles sont des boudoirs; la rocaille s'enlace autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus. Mais, là encore, on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte de _montre_ en glaces. Ils sont couronnés d'or et de feuillages; une collerette de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or; ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour, du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d'une espèce de haut de chausses du même velours, à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d'ossements ne peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de Nassau et de sa fille, que l'on fait voir à Strasbourg, dans l'église Saint-Thomas; il est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l'éternité.