Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 30
En remontant dans la grand'rue, je pense à déjeuner et j'entre à cet effet dans l'auberge des _Gentilshommes_, auberge aristocratique s'il en fut, toute chamarrée de blasons et de lambrequins; on me répond qu'il n'est pas encore l'heure: c'était l'écho inverse de mon souper de Lausanne. Je me décide donc à visiter l'autre moitié de la ville. Ce sont toujours de grandes et lourdes maisons, un beau pavé, de belles portes, enfin une ville cossue, comme disent les marchands. La cathédrale gothique est aussi belle que celle de Lausanne, mais d'un goût plus sévère. Une promenade en terrasse, comme toutes les promenades de Suisse, donne sur un vaste horizon de vallées et de montagnes; la même rivière que j'avais vue déjà le matin se replie aussi de ce côté; les magnifiques maisons ou palais situés le long de cette ligne ont des terrasses couvertes de jardins qui descendent par trois ou quatre étages jusqu'à son lit rocailleux. C'est un fort beau coup d'œil dont on ne peut se lasser. Maintenant, quand tu sauras que Berne a un casino et un théâtre, beaucoup de libraires; que c'est la résidence du corps diplomatique et le palladium de l'aristocratie suisse; qu'on n'y parle qu'allemand et qu'on y déjeune assez mal, tu en auras appris tout ce qu'il faut, et tu seras pressé de faire route vers Zurich.
Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d'une telle importance; mais la Suisse doit t'être si connue d'avance, ainsi qu'à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.
Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel.
Par exemple, je dois dire que je n'ai demandé aucun bifteck, craignant qu'il ne soit d'ours; et qu'ayant appris que, dans les chalets, _séjours de l'hospitalité_, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m'en suis refusé la consommation. L'expérience des voyageurs passés n'est donc point inutile: voilà ce qui doit recommander la présente lettre à ton attention.
Ainsi, lorsque, parti de Berne, tu auras employé une ennuyeuse journée à traverser des bois de sapins et de bouleaux ornés de chalets fort médiocres, et deux gros villages encombrés d'une population moins belle qu'à l'Opéra, tu seras heureux de souper, vers onze heures, à Aarau, dans la maison d'une hôtesse fort jolie, fort décolletée et vêtue (par pure bonté pour toi) du costume national. Là, moyennant un nombre de _batz_ raisonnable, vous faites un repas où rien ne manque, et où paraît enfin la véritable truite des lacs et des torrents, la petite truite bleue, tachetée, cette fraise du règne animal, modeste, délicate et parfumée, qu'on doit se garder de confondre avec la truite génevoise, qui, en admettant qu'elle existe encore, n'est rien qu'un saumon déguisé.
Les murs de la salle à manger sont ornés de vues d'Aarau, parmi lesquelles on remarque celle de la maison de Zschokke, l'illustre romancier. Il est triste de quitter enfin cette auberge agréable, où l'on aimerait à passer la nuit sous plusieurs rapports. L'hôtesse vous fait un salut gracieux, et vous rougissez de lui glisser, en partant, dans la main, l'humble monnaie que la Suisse appelle des _batz_. Nous reparlerons sans doute de ce billon, à propos des _kreutzers_ allemands, non moins fallacieux pour le voyageur.
L'inégal pavé de Zurich nous éveille à cinq heures du matin. Voilà donc cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell en renversant la toque insolente du professeur Strauss; voilà ces montagnes d'où descendaient des chœurs de paysans en armes; voilà ce beau lac qui ressemble à celui de Cicéri. Après cela, l'endroit est aussi vulgaire que possible. Sauf quelques maisons anciennes, ornées de rocailles et de sculptures contournées, avec des grilles et des balcons d'un travail merveilleux, cette ville est fort au-dessous des avantages de sa position naturelle. Son lac et ses montagnes lui font, d'ailleurs, des vues superbes. La route qui mène à Constance domine longtemps ce vaste panorama et se poursuit toute la journée au milieu des plus beaux contrastes de vallées et de montagnes.
Déjà le paysage a pris un nouveau caractère: c'est l'aspect moins tourmenté de la verte Souabe; ce sont les gorges onduleuses de la forêt Noire, si vaste toujours, mais éclaircie par les routes et les cultures. Vers midi, l'on traverse la dernière ville suisse, dont la grande rue est étincelante d'enseignes dorées. Elle a toute la physionomie allemande; les maisons sont peintes; les femmes sont jolies; les tavernes sont remplies de fumeurs et de buveurs de bière. Adieu donc à la Suisse, et sans trop de regrets. Une heure plus tard, la couleur de notre postillon tourne du bleu au jaune. Le lion de Zœringen brille sur les poteaux de la route, dans son champ d'or et de gueules, et marque la limite des deux pays. Nous voilà sur le territoire de Constance, et déjà son lac étincelle dans les intervalles des monts.
VI--LE LAC DE CONSTANCE--AUGSBOURG
Constance! c'est un bien beau nom et un bien beau souvenir! C'est la ville la mieux située de l'Europe, le sceau splendide qui réunit le nord de l'Europe au midi, l'occident et l'orient. Cinq nations viennent boire à son lac, d'où le Rhin sort déjà fleuve, comme le Rhône sort du Léman. Constance est une petite Constantinople, couchée, à l'entrée d'un lac immense, sur les deux rives du Rhin, paisible encore. Longtemps on descend vers elle par les plaines rougeâtres, par les coteaux couverts de ces vignes bénies qui répandent encore son nom dans l'univers; l'horizon est immense, et ce fleuve, ce lac, cette ville prennent mille aspects merveilleux. Seulement, lorsqu'on arrive près des portes, on commence à trouver que la cathédrale est moins imposante qu'on ne pensait, que les maisons sont bien modernes, que les rues, étroites comme au moyen âge, n'en ont gardé qu'une malpropreté vulgaire. Pourtant la beauté des femmes vient un peu rajuster cette impression; ce sont les dignes descendantes de celles qui fournissaient tant de belles courtisanes aux prélats et aux cardinaux du concile: je veux dire sous le rapport des charmes; je n'ai nulle raison de faire injure à leurs mœurs.
La table d'hôte du _Brochet_ est vraiment fort bien servie. La compagnie était aimable et brillante ce soir-là. Je me trouvais placé près d'une jolie dame anglaise dont le mari demanda au dessert une bouteille de champagne; sa femme voulut l'en dissuader, en disant que cela lui serait contraire. En effet, cet Anglais paraissait d'une faible santé. Il insiste et la bouteille est apportée. A peine lui a-t-on versé un verre, que la jolie lady prend la bouteille et en offre à tous ses voisins. L'Anglais s'obstine et en demande une autre; sa femme se hâte d'user du même moyen, sans que le malade, fort poli, ose en paraître contrarié. A la troisième, nous allions remercier; l'Anglaise nous supplie de ne pas l'abandonner dans sa pieuse intention. L'hôte finit par comprendre ses signes, et, sur la demande d'une quatrième, il répond au milord qu'il n'a plus de vin de Champagne, et que ces trois bouteilles étaient les dernières. Il était temps, car nous n'étions restés que deux à table auprès de la dame, et notre humanité risquait de compromettre notre raison. L'Anglais se leva froidement, peu satisfait de n'avoir bu que trois verres sur trois bouteilles, et s'alla coucher. L'hôte nous apprit qu'il se rendait en Italie par Bregenz, pour y rétablir sa santé. Je doute que son intelligente moitié parvienne toujours aussi heureusement à le tenir au régime.
Demain, à cinq heures du matin, le bateau à vapeur m'emporte vers la froide Bavière, et l'on me prévient que la traversée sera orageuse. J'aimerais à subir une belle tempête sur le lac de Constance; mais il serait triste, ayant échappé déjà aux gouffres de la Méditerranée, d'être noyé dans un bassin!
Tu me demanderas pourquoi je ne m'arrête pas un jour de plus à Constance, afin de voir la cathédrale, la salle du concile, la place où fut brûlé Jean Huss, et tant d'autres curiosités historiques que notre Anglais de la table d'hôte avait admirées à loisir. C'est qu'en vérité je voudrais ne pas gâter davantage Constance dans mon imagination.--Je t'ai dit comment, en descendant des gorges de montagnes du canton de Zurich, couvertes d'épaisses forêts, je l'avais aperçue de loin par un beau coucher de soleil, au milieu de ses vastes campagnes inondées de rayons rougeâtres, bordant son lac et son fleuve comme une Stamboul d'Occident; je t'ai dit aussi combien, en approchant, on trouvait ensuite la ville elle-même indigne de sa renommée et de sa situation merveilleuse. J'ai cherché, je l'avoue, cette cathédrale bleuâtre, ces places aux maisons sculptées, ces rues bizarres et contournées, et tout ce moyen âge pittoresque dont l'avaient douée poétiquement nos décorateurs d'Opéra; eh bien, tout cela n'était que rêve et qu'invention: à la place de Constance, imaginons Pontoise, et nous voilà davantage dans le vrai. Maintenant, j'ai peur que la salle du concile ne se trouve être une hideuse grange, que la cathédrale ne soit aussi mesquine au dedans qu'à l'extérieur, et que Jean Huss n'ait été brûlé sur quelque fourneau de campagne. Hâtons-nous donc de quitter Constance avant qu'il fasse jour, et conservons du moins un doute sur tout cela, avec l'espoir que des voyageurs moins sévères pourront nous dire plus tard: «Mais vous avez passé trop vite! mais vous n'avez rien vu! »
Aussi bien, c'est une impression douloureuse, à mesure qu'on va plus loin, de perdre, ville à ville et pays à pays, tout ce bel univers qu'on s'est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves. Le monde qui se compose ainsi dans la tête des enfants est si riche et si beau, qu'on ne sait s'il est le résultat exagéré d'idées apprises, ou si c'est un ressouvenir d'une existence antérieure et la géographie magique d'une planète inconnue. Si admirables que soient certains aspects et certaines contrées, il n'en est point dont l'imagination s'étonne complètement, et qui lui présentent quelque chose de stupéfiant et d'inouï. Je fais exception à l'égard des touristes anglais, qui semblent n'avoir jamais rien vu ni rien imaginé.
L'hôte du _Brochet_ a fait consciencieusement éveiller en pleine nuit tous les voyageurs destinés à s'embarquer sur le lac. La pluie a cessé; mais il fait grand vent, et nous marchons jusqu'au port à la lueur des lanternes. Le bateau commence à fumer; on nous dirige vers les casemates, et nous reprenons sur les banquettes notre sommeil interrompu. Deux heures après, un jour grisâtre pénètre dans la salle; les eaux du lac sont noires et agitées; à gauche, l'eau coupe l'horizon; à droite, le rivage n'est qu'une fange. Nous voilà réduits aux plaisirs de la société; elle est peu nombreuse. Le capitaine du bâtiment, jeune homme agréable, cause galamment avec deux dames allemandes, qui sont venues du même hôtel que moi. Comme il se trouve assis auprès de la plus jeune, je n'ai que la ressource d'entretenir la plus âgée, qui prend le café à ma gauche. Je commence par quelques phrases d'allemand assez bien tournées touchant la rigueur de la température et l'incertitude du temps.
--Parlez-vous français? me dit la dame allemande.
--Oui, madame, lui dis-je un peu humilié; certainement, je parle _aussi_ le français.
Et nous causons désormais avec beaucoup plus de facilité.
Il faut dire que l'accent allemand et la prononciation très-différente des divers pays présentent de grandes difficultés aux Français qui n'ont appris la langue que par des livres. En Autriche, cela devient même un tout autre langage, qui diffère autant de l'allemand que le provençal du français. Ce qui contribue ensuite à retarder sur ce point l'éducation du voyageur, c'est que partout on lui parle dans sa langue, et qu'il cède involontairement à cette facilité qui rend sa conversation plus instructive pour les autres que pour lui-même.
La tempête augmentant beaucoup, le capitaine crut devoir prendre un air soucieux mais ferme, et s'en alla donner des ordres, afin de rassurer les dames. Cela nous amena naturellement à parler de romans maritimes. La plus jeune dame paraissait très-forte sur cette littérature, toute d'importation anglaise ou française, l'Allemagne n'ayant guère de marine. Nous ne tardâmes pas à prendre terre par Scribe et Paul de Kock. Il faut convenir que, grâce au succès européen de ces deux messieurs, les étrangers se font une singulière idée de la société et de la conversation parisiennes. La dame âgée parlait fort bien d'ailleurs: _elle avait vu les Français_ dans son temps, comme elle le disait gaiement; mais la plus jeune avait une prétention au langage à la mode, qui l'entraînait parfois à un singulier emploi des mots nouveaux.
--Monsieur, me disait-elle, imaginez-vous que Passau, où nous habitons, n'est en arrière sur rien; nous avons la société la plus _ficelée_ de la Bavière. Munich est si ennuyeux à présent, que tous les gens _de la haute_ viennent à Passau; on y donne des soirées d'un _chic_ étonnant!...
O monsieur Paul de Kock! voilà donc le français que vous apprenez à nos voisins! Mais peut-être ceux de nous qui parlent _trop bien_ l'allemand tombent-ils dans les mêmes idiotismes! Je n'en suis pas là encore, heureusement.
«Il n'y a si bonne compagnie dont il ne faille se séparer! » disait le roi Dagobert à ses chiens ... en les jetant par la fenêtre. Puisse cet ancien proverbe, que je cite textuellement, me servir de transition entre le départ de plusieurs de nos passagers qui nous quittèrent à Saint-Gall, et le tableau, que je vais essayer de tracer, d'un divertissement auquel se livraient nos marins sur le pont, en attendant que le bateau reprît sa course vers Morseburg. L'idée en est triviale, mais assez gaie et digne d'être utilisée dans la littérature maritime. Il y avait trois chiens sur le bateau à vapeur. L'un d'eux, caniche imprévoyant, s'étant trop approché de la cuisine, un mousse s'avisa détremper dans la sauce sa belle queue en panache. Le chien reprend sa promenade; l'un des deux autres s'élance à sa poursuite et lui mord la queue ardemment. Voyant ce résultat bouffon, l'on s'empresse d'en faire autant au second, puis au troisième, et voilà les malheureux animaux tournant en cercle sans quitter prise, chacun avide de mordre et furieux d'être mordu. C'est là une belle histoire de chiens! comme dirait le sieur de Brantôme.... Mais que dire de mieux d'une traversée sur le lac de Constance par un mauvais temps? L'eau est noire comme de l'encre, les rives sont plates partout, et les villages qui passent n'ont de remarquable que leurs clochers en forme d'oignon, garnis d'écailles de fer-blanc, et portant à leur pointe des boules de cuivre enfilées.
Le plus amusant du voyage, c'est qu'à chaque petit port où l'on s'arrête on fait connaissance avec une nouvelle nation. Le duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière, la Suisse se posent là, de loin en loin, comme puissances maritimes ... d'eau douce. Leur marine donne surtout la chasse aux mauvais journaux français et suisses qui voltigent sur le lac sous le pavillon neutre; il en est un, intitulé justement _les Feuilles du Lac_, journal allemand progressif, qui, je crois bien, n'échappe aux diverses censures qu'en s'imprimant sur l'eau, et en distribuant ses abonnements de barque en barque sans jamais toucher le rivage.
La liberté sur les mers! comme dit Byron.
En rangeant à gauche les côtes de Bade, voici que nous apercevons enfin les falaises brumeuses du royaume de Wurtemberg. Une forêt de mâts entrecoupés de tours pointues et de clochers nous annonce bientôt l'unique port de la Bavière; c'est Lindau; plus loin, l'Autriche possède Bregenz.
Nous ne subissons aucune quarantaine; mais les douaniers sévères font transporter nos malles dans un vaste entrepôt. En attendant l'heure de la visite, on nous permet d'aller dîner. Il est midi: c'est l'heure où l'on dîne encore dans toute l'Allemagne. Je m'achemine donc vers l'auberge la plus apparente, dont l'enseigne d'or éclate au milieu d'un bouquet de branches de sapin fraîchement coupées. Toute la maison est en fête, et les nombreux convives ont mis leurs habits de gala. Aux fenêtres ouvertes, j'aperçois de jolies filles à la coiffure étincelante, aux longues tresses blondes, qui en appellent d'autres accourant de l'église ou des marchés; les hommes chantent et boivent; quelques montagnards entonnent leur _tirily_ plaintif.
La musique dominait encore tout ce vacarme, et, dans la cour, les troupeaux bêlaient. C'est que, justement, j'arrivais un jour de marché. L'hôte me demande s'il faut me servir dans ma chambre.
--Pour qui me prenez-vous, vénérable Bavarois? Je ne m'assois jamais qu'à table d'hôte!
Et quelle table! elle fait le tour de l'immense salle. Ces braves gens fument en mangeant; les femmes valsent (aussi en mangeant) dans l'intervalle des tables. Bien plus, il y a encore des saltimbanques bohèmes qui font le tour de la salle en exécutant la pyramide humaine, de sorte que l'on risque à tout moment de voir tomber un paillasse dans son assiette.
Voilà du bruit, de l'entrain, de la gaieté populaire; les filles sont belles, les paysans bien vêtus; cela ne ressemble en rien aux orgies misérables de nos guinguettes; le vin et la double bière se disputent l'honneur d'animer tant de folle joie, et les plats homériques disparaissent en un clin d'œil. J'entre donc en Allemagne sous ces auspices riants; le repas fini, je parcours la ville, dont toutes les rues et les places sont garnies d'étalages et de boutiques foraines, et j'admire partout les jolies filles des pays environnants, vêtues comme des reines, avec leur bonnet de drap d'or et leur corsage de clinquant. Voilà du moins un pays où les femmes n'ont pas adopté encore les chiffons sans goût de nos grisettes; ces surprises sont rares en voyage et se reproduiront peu dans le mien.
Il s'agit maintenant de choisir un véhicule pour Augsbourg; mais je n'ai point à choisir: la poste royale, et partout la poste; il n'y a nulle part, de ce côté, de diligences particulières; point de concurrence dont on ait à craindre la rivalité;--les chevaux ménagent les routes, les postillons ménagent les chevaux. Ses conducteurs ménagent les voitures, le tout appartenant à l'État;--nul n'est pressé d'arriver, mais on finit par arriver toujours; le fleuve de la vie se ralentit dans ces contrées et prend un air majestueux. «Pourquoi faire du bruit?» comme disait cette vieille femme dans _Werther_.
Chacun des gouvernements d'Allemagne a donc le monopole de la circulation; il en faut excepter les petits pays de la confédération, sillonnés par les réseaux des postes féodales du prince de la Tour-et-Taxis. Ce prince, dont tu as dû souvent entendre répéter le nom, est le marquis de Carabas de l'Allemagne. Vous demandez à qui ce château-là?--Au prince de la Tour-et-Taxis.--A qui ces chevaux, ces voitures, ces journaux, etc.?--Même réponse. (Car il possède aussi des journaux dans différents pays, toujours à _titre féodal_, notamment la _Gazette des postes_ et _le Journal de Francfort_.) Ses apanages industriels sont innombrables. Ce prince, dont la principauté est imperceptible, a les revenus d'un puissant monarque; son peuple de postillons, d'écrivains et d'ouvriers, paraît vivre heureux sous ses lois, dans une étendue de peut-être cent lieues, du nord au midi. Bien plus, il a tant de bonheur, qu'ayant un médecin toujours auprès de sa personne, et dont il avait fait un de ses ministres, que crois-tu qu'il en soit arrivé dernièrement? C'est le médecin qui est mort! Le prince le pleure et n'en veut plus avoir d'autre. Cet homme ne mourra jamais; et pourtant on attend sa fin pour créer une foule de chemins de fer dont ses droits féodaux entravent de tous côtés l'exécution.
Que te dire du pays, que je parcours à l'heure qu'il est? C'est une route assez monotone: des plaines, des montagnes ou plutôt des montées, et toujours, toujours des sapins; la plus grande partie de l'Allemagne est ainsi; c'est ce qui la rend si verte dans les chants des poëtes. Hâtons-nous donc d'arriver à Augsbourg, une belle vieille ville, comme nous en verrons peu de ce côté, et qui m'a rappelé les bonnes cités des bords du Rhin. Celle-là mériterait un fleuve ou un lac pour baigner ses murailles et n'a pas même un ruisseau. Sa cathédrale est fort belle; les rues sont charmantes avec leurs grandes maisons peintes à fresque du haut en bas. Il y a là des Michel-Ange et des Caravage ignorés, que la pluie dégrade tous les jours; ce sont des galeries sans fin d'immenses tableaux sacrés ou profanes, trouées par les portes et les fenêtres, et dont la vue réjouit l'œil du passant; le plus grand nombre de ces peintures appartient au style rococo des deux derniers siècles; elles sont relevées souvent de sculptures et de dorures fort éclatantes. Dans la plus longue rue, qui est presque une longue place, on rencontre l'hôtel de ville, où l'on fait voir aux étrangers la célèbre chambre dorée, toute éclatante d'or et de bois sculpté, et éclairée d'un nombre infini de fenêtres. Une grande fontaine de marbre et de bronze, dans le style de la renaissance, orne la place voisine de ce palais; c'est une des plus riches et des plus élégantes que j'aie vues, et c'est de quoi faire honte aux groupes de naïades et de tritons en fonte dont on décore économiquement nos places de Paris.
Après avoir admiré toutes ces beautés et rendu visite même aux bureaux de la _Gazette_ d'_Augsbourg_, le premier des journaux de l'Allemagne, je voulus compléter ma soirée par le spectacle. Il y avait deux affiches à tous les coins de rue: l'une annonçait _Preciosa_, opéra de Weber, et l'autre la représentation du _Docteur Faust_ au théâtre des Marionnettes. J'eus la malheureuse idée de négliger cette occasion de voir le drame naïf et enfantin qui inspira à Gœthe son chef-d'œuvre éternel, et j'allai prendre une stalle au grand Opéra du lieu.--On jouait d'abord un acte traduit d'un vaudeville français. C'est ce qui commence le spectacle dans toute l'Allemagne. Ensuite, une première cantatrice de Vienne devait se faire entendre dans l'entracte; en effet, le vaudeville terminé, voilà que la porte du fond s'ouvre, et il paraît une énorme femme vêtue de noir. Elle chante un couplet avec une voix de basse superbe. Serait-ce un homme déguisé? Point du tout: elle entonna le second couplet avec un soprano plus aigu que celui de Déjazet. Qu'est-ce donc que ce monstre musical? Au troisième couplet, elle chante le premier vers avec sa voix de basse, le second avec sa voix de tête, et ainsi de suite. Après ce tour de force inouï, l'enthousiasme du public éclata vivement, la grosse femme fut couverte de fleurs, et il en fallait beaucoup. Puis l'on commença _Preciosa_. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir d'une chose: c'est que les acteurs déclamaient purement et simplement les vers du poëme, pendant que l'orchestre jouait en sourdine la musique de Weber. Je me hâtai de sortir du théâtre, espérant trouver encore ouvert celui des Marionnettes; mais je n'arrivai que pour entendre la dernière détonation qui engloutissait le docteur Faust dans les enfers.
J'ai pourtant fini par arriver à Munich par le chemin de fer d'Augsbourg.
V--UN JOUR A MUNICH