Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 2
Mais qui croirait encore Constantinople intolérante en admirant l'aspect animé de la promenade franque? Les voitures de toute sorte se croisent avec rapidité à la sortie du faubourg, les chevaux caracolent, les femmes parées se dirigent çà et là vers un bois qui descend à la mer, ou, sur la gauche, vers la route de Buyukdéré, où sont les maisons de plaisance des négociants et des banquiers. Si vous allez droit devant vous, vous arrivez en quelques pas à un sentier creux bordé de buissons, ombragé de sapins et de mélèzes, et d'où, par éclaircies, vous apercevez la mer et l'embouchure du détroit entre Scutari et la pointe du sérail qui termine Stamboul. La tour de Léandre, que les Turcs appellent la tour de la Fille, s'élève entre les deux villes, au centre du bras de mer qui se prolonge comme un fleuve à votre gauche. C'est une étroite construction carrée posée sur un rocher, et qui semble de loin une guérite de sentinelle; au delà, les îles des Princes se dessinent vaguement à l'entrée de la mer de Marmara.
Je n'ai pas besoin de dire que ce bois si pittoresque, si mystérieux et si frais est encore un cimetière. Il faut en prendre son parti, tous les lieux de plaisir à Constantinople se trouvent au milieu des tombes. Voyez, à travers les massifs d'arbres, de blancs fantômes qui se dressent par rangées, et qu'un rayon de soleil dessine nettement çà et là; ce sont des cippes en marbre blanc de la hauteur d'un homme, ayant pour tête une boule surmontée d'un turban; quelques-uns sont peints et dorés pour compléter l'illusion; la forme du turban indique le rang ou l'antiquité du défunt. Quelques-uns ne sont plus à la dernière mode. Plusieurs de ces pierres figuratives ont la tête cassée: c'est qu'elles surmontaient des tombes de janissaires, et, à l'époque où cette milice fut détruite, la colère du peuple ne s'arrêta pas aux vivants, on alla dans tous les cimetières décapiter aussi les monuments des morts.
Les tombes des femmes sont également surmontées de cippes, mais la tête y est remplacée par une rosace d'ornements représentant en relief des fleurs sculptées et dorées. Écoutez aussi les rires bruyants qui résonnent sous ces arbres funèbres; ce sont des veuves, des mères et des sœurs qui se réunissent en famille près des tombes d'êtres aimés.
La foi religieuse est si forte dans ce pays, qu'après les pleurs versés au moment de la séparation, personne ne songe plus qu'au bonheur dont les défunts doivent jouir au paradis de Mahomet. Les familles font apporter leur dîner près de la tombe, les enfants remplissent l'air de cris joyeux, et l'on a le soin de faire la part du mort et de la placer dans une ouverture ménagée à cet effet devant chaque tombeau. Les chiens errants, présents d'ordinaire à la scène, conçoivent l'espérance d'un souper prochain, et se contentent, en attendant, des restes du dîner que les enfants leur jettent. Il ne faut pas croire non plus que la famille pense que le mort profitera de l'assiettée de nourriture qui lui est consacrée; mais c'est une vieille coutume qui remonte à l'antiquité. Autrefois, des serpents sacrés se nourrissaient de ces offrandes pieuses; mais, à Constantinople, les chiens aussi sont sacrés.
En sortant de ce bois, qui tourne autour d'une caserne d'artillerie, bâtie dans de vastes proportions, je me retrouvai sur la route de Buyukdéré. Une plaine inculte couverte de gazon s'étend devant la caserne; là, j'assistai à une scène qui ne peut être séparée de ce qui précède; quelques centaines de chiens se trouvaient réunis sur l'herbe, exhalant des plaintes d'impatience. Peu de temps après, je vis sortir des canonniers qui portaient, deux par deux, d'énormes chaudrons, au moyen d'une longue perche pesant sur leurs épaules. Les chiens poussèrent des hurlements de joie. A peine les chaudrons furent-ils déposés à terre, que ces animaux s'élancèrent sur la nourriture qu'ils contenaient; et l'occupation des soldats était de diviser le trop grand encombrement qu'ils formaient au moyen des perches qu'ils avaient gardées.
--C'est la soupe que l'on sert aux chiens, me dit un Italien qui passait; ils ne sont pas malheureux!
»Je crois bien que, au fond, il n'y avait là que les restes de la nourriture des soldats. La faveur dont les chiens jouissent à Constantinople tient surtout à ce qu'ils débarrassent la voie publique des débris de substances animales qu'on y jette généralement. Les fondations pieuses qui les concernent, les bassins remplis d'eau qu'ils trouvent à l'entrée des mosquées et près des fontaines, n'ont pas sans doute d'autre but.
Il s'agissait d'arriver à des spectacles plus séduisants. Après la façade de la caserne, on se trouve à l'entrée du grand champ des Morts; c'est un plateau immense ombragé de sycomores et de pins. On passe d'abord au milieu des tombeaux francs, parmi lesquels on distingue beaucoup d'inscriptions anglaises avec des armoiries gravées, le tout sur de longues pierres plates où chacun vient s'asseoir sans scrupule, comme sur des bancs de marbre. Un café en forme de kiosque s'élève dans une éclaircie dont la vue domine la mer. De là, on aperçoit distinctement le rivage d'Asie, chargé de maisons peintes et de mosquées, comme si l'on regardait d'un bord à l'autre du Rhin. L'horizon se termine au loin par le sommet tronqué de l'Olympe de Bithynie, dont le profil se confond presque avec les nuages. Sur le rivage, à gauche, s'étendent les bâtiments du palais d'été du sultan, avec leurs longues colonnades grecques, leurs toits festonnés et leurs grilles dorées qui brillent au soleil.
Allons plus loin encore. C'est la partie du champ consacrée aux Arméniens. Les tombes, plates, sont couvertes des caractères réguliers de leur langue, et, sur le marbre, on voit sculptés les attributs du commerce que chacun a exercé dans sa vie: là des bijoux, là des marteaux et des équerres, là des balances, là des instruments de divers états. Les femmes seules ont uniformément des bouquets de fleurs.
Détournons nos regards de ces impressions toujours graves pour l'Européen.--La foule est immense; les femmes ne sont point voilées, et leurs traits, fermement dessinés, s'animent de joie et de santé sous la coiffure levantine, comme sous les bonnets ou les chapeaux d'Europe. Quelques Arméniennes seules conservent sur la figure une bande de gaze légère que soutient admirablement leur nez arqué, et qui, cachant à peine leurs traits, devient pour les moins jeunes une ressource de coquetterie. Où va toute cette foule parée et joyeuse?--Toujours à Buyukdéré.
IV--SAN-DIMITRI
Seulement, bien des gens s'arrêtent dans les cafés élégants qui bordent la route. On en rencontre un sur la gauche ouvrant ses larges galeries d'un côté sur le grand champ et de l'autre sur un vaste espace de vallons et de collines chargés de constructions légères, et entremêlés de jardins. Au delà reparaît la ligne lointaine dentelée par les mosquées et les minarets de Stamboul. Cette broderie de l'horizon, monotone à la longue, se retrouve dans la plupart des vues de l'entrée du Bosphore.
Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie; on dirait un café chantant de nos Champs-Elysées. Des rangées de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le moka. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d'interrogation. Leur long bec, emmanché d'un col qui domine de haut la table, n'oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. Ces oiseaux prives s'en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits.
A une table près de la mienne se trouvait un homme d'un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d'un habit noir d'une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café; posé le _Journal de Constantinople_ sur l'_Écho de Smyrne_, le _Portefolio maltese_ sur le _Courrier d'Athènes_, enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là, en m'instruisant des nouvelles de l'Europe. Par-dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le _Moniteur ottoman_.
J'osai tirer vers moi l'un des journaux, en le priant de m'excuser: il me lança un de ces regards féroces que je n'ai vus qu'aux habitués des plus anciens cafés de Paris....
--Je vais avoir fini le _Moniteur ottoman_, me dit-il.
J'attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son XVIIIe siècle.
--Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le _Moniteur_ nous annonce la naissance d'une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l'ouverture du Ramazan.
Je ne m'étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j'attendis patiemment, tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en parcourant les journaux francs que mon voisin me passait à mesure qu'il en avait terminé la lecture.
Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et, comme je me préparais à sortir, il me dit:
--Où allez-vous donc? Au bal?
--Est-ce qu'il y a un bal? répondis-je.
--Vous en entendez d'ici la musique.
En effet, les accords stridents d'un orchestre grec ou valaque arrivaient jusqu'à mon oreille. Mais cela ne prouvait pas que l'on dansât; car la plupart des guinguettes et des cafés de Constantinople ont aussi des musiciens qui jouent même pendant le jour.
--Venez avec moi, me dit l'inconnu.
A deux cents pas peut-être du kiosque que nous venions de quitter, nous vîmes une porte splendidement décorée, formant l'entrée d'un jardin qui, situé à la jonction de deux routes, avait une forme triangulaire. Des quinconces d'arbres reliés par des guirlandes, des salles de verdure entourant les tables, tout cela formait un spectacle assez vulgaire pour un Parisien. Mon guide était enthousiasmé. Nous entrâmes dans l'intérieur, qui se composait de plusieurs salles remplies de consommateurs; l'orchestre continuait à s'escrimer vaillamment, avec des violons à une corde, des flûtes de roseau, des tambourins et des guitares, exécutant, du reste, des airs assez originaux. Je demandai où était le bal.
--Attendez, me dit le vieillard, le bal ne peut commencer qu'au coucher du soleil. Ceci est dans les règlements de police. Mais, comme vous voyez, ce ne sera pas long.
Il m'avait conduit à une fenêtre, et, en effet, le soleil ne tarda pas à descendre derrière les lignes d'horizon violettes qui dominent la Corne d'or. Aussitôt un bruit immense se fit de tous côtés. C'étaient les canons de Tophana, puis ceux de tous les vaisseaux du port qui saluaient la double fête. Un spectacle magique commençait en même temps sur tout le plan lointain où se découpent les monuments de Stamboul. A mesure que l'ombre descendait du ciel, on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées; les minarets, élancés comme un millier de mâts au-dessus des édifices, portaient des bagues de lumières, dessinant les frêles galeries qu'ils supportent. De tous côtés partaient les chants des _muezzins_, si suaves d'ordinaire, ce jour-là bruyants comme des chants de triomphe.
Nous nous retournâmes vers là salle; la danse avait commencé.
Un grand vide s'était formé au centre de la salle; nous vîmes entrer, par le fond, une quinzaine de danseurs coiffés de rouge, avec des vestes brodées et des ceintures éclatantes. Il n'y avait que des hommes.
Le premier semblait conduire les autres, qui se tenaient par la main, en balançant les bras, tandis que lui-même liait sa danse compassée à celle de son voisin, au moyen d'un mouchoir, dont ils avaient chacun un bout. Il semblait la tête au col flexible d'un serpent, dont ses compagnons auraient formé les anneaux.
C'était là, évidemment, une danse grecque,--avec les balancements de hanches, les entrelacements et les pas en guirlande que dessine cette chorégraphie. Quand ils eurent fini, je commençais à manifester mon ennui des danses d'homme, que j'avais trop connues en Égypte, lorsque nous vîmes paraître un égal nombre de femmes qui reproduisirent la même figure. Elles étaient la plupart jolies et fort gracieuses, sous le costume levantin; leurs calottes rouges festonnées d'or, les fleurs et les gazillons lamés de leurs coiffures, les longues tresses ornées de sequins qui descendaient jusqu'à leurs pieds leur faisaient de nombreux partisans dans l'assemblée. Toutefois, c'étaient simplement des jeunes filles ioniennes venues avec leurs amis ou leurs frères, et toute tentative de séduction à leur égard eût amené des coups de couteau[1].
--Je vous ferai voir tout à l'heure mieux que cela, me dit le complaisant vieillard dont je venais de faire la connaissance.
Et, après avoir pris des sorbets, nous sortîmes de cet établissement, qui est le _Mabille_ des Francs de Péra.
Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l'horizon, devenu plus obscur, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, rappelant ces dessins piqués d'épingles que les enfants promènent devant les lumières. Il était trop tard pour s'y rendre; car, à partir du coucher du soleil, on ne peut plus traverser le golfe.
--Convenez, me dit le vieillard, que Constantinople est le véritable séjour de la liberté. Vous allez vous en convaincre encore mieux tout à l'heure. Pourvu qu'on respecte les chiens, chose prudente d'ailleurs, et qu'on allume sa lanterne quand le soleil est couché, on est aussi libre ici toute la nuit qu'on l'est à Londres ... et qu'on l'est peu à Paris!
Il avait tiré de sa poche une lanterne de fer-blanc dont les replis en toile s'allongeaient comme des feuilles de soufflet qui s'écartent, et y planta sa bougie.
--Voyez, reprit-il, comme ces longues allées de cyprès du grand champ des Morts sont encore animées à cette heure.
En effet, des robes de soie ou des féredjés de drap fin passaient ça et là en froissant les feuilles des buissons; des caquetages mystérieux, des rires étouffés traversaient l'ombre des charmilles. L'effet des lanternes voltigeant partout aux mains des promeneurs me faisait penser à l'acte des nonnes de _Robert_, --comme si ces milliers de pierres plates éclairées au passage eussent dû, se lever tout à coup; mais non, tout était riant et calme; seulement, la brise de la mer berçait dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. Je me rappelai ce vers de Gœthe:
Tu souris sur des tombes, immortel Amour!
Cependant nous nous dirigions vers Péra, en nous arrêtant parfois à contempler l'admirable spectacle de la vallée qui descend vers le golfe, et de l'illumination couronnant le fond bleuâtre, où s'estompaient les pointes des arbres, et où, par places, luisait la mer, reflétant les lanternes de couleur suspendues aux mâts des vaisseaux.
--Vous ne vous doutez pas, me dit le vieillard, que vous causez en ce moment avec un ancien page de l'impératrice Catherine II?
--Cela est bien respectable, pensai-je; car cela doit remonter au moins aux dernières années du siècle dernier.
--Je dois dire, ajouta le vieillard avec quelque prétention, que notre souveraine (car je suis Russe) était, à cette époque, un peu ... ce que je deviens aujourd'hui.
Il soupira. Puis il se mit à parler longtemps de l'impératrice, de son esprit, de sa grâce charmante, de sa bonté.
--Le rêve continuel de Catherine, ajouta-t-il, était de voir Constantinople. Elle parlait quelquefois de s'y rendre déguisée en bourgeoise allemande. Mais elle eût, certes, préféré y pénétrer par la conquête, et c'est pour cela qu'elle envoya en Grèce cette expédition commandée par Orlof, qui, de loin, prépara la révolution des Hellènes. La guerre de Crimée n'eut pas non plus d'autre but; mais les Turcs se défendirent si bien, qu'elle ne put arriver qu'à la possession de cette province, garantie en dernier lieu par un traité de paix.
»Vous avez entendu parler des fêtes qui se donnèrent dans ce pays, et où plusieurs de vos gentilshommes aventuriers assistèrent. On ne parlait que français à sa cour; on ne s'occupait que de la philosophie des encyclopédistes, de tragédies jouées à Paris et de poésie légère. Le prince de Ligne était arrivé enthousiasmé de l'_Iphigénie en Tauride_ de Guymond de la Touche. L'impératrice lui fit aussitôt présent de la partie de l'ancienne Tauride où l'on avait cru retrouver les ruines du temple élevé par le cruel Thoas. Le prince fut très-embarrassé de ce présent de quelques lieues carrées, occupées par des cultivateurs musulmans, qui se bornaient à fumer et à boire du café tout le jour. Comme la guerre les avait rendus trop pauvres pour continuer ce passe-temps, le prince de Ligne se vit encore forcé de leur donner de l'argent afin qu'ils pussent renouveler leurs provisions. Ils se quittèrent très-bons amis.
»Ceci n'était que généreux. Orlof fut plus magnifique. Comme la contrée sablonneuse où l'on se trouvait blessait les yeux de sa souveraine, il fit apporter, de cinquante lieues, des forêts entières de sapins coupés qui, il est vrai, ne donnèrent d'ombrage que pendant le séjour de la cour impériale.
»Catherine, cependant, ne se consolait pas d'avoir perdu l'occasion de visiter la côte d'Asie. Pour occuper les loisirs du séjour en Crimée, elle pria M. de Ségur de lui enseigner à faire des vers français. Cette femme avait tous les caprices. Après s'être rendu compte des difficultés, elle s'enferma quatre heures dans son cabinet, et en ressortit ayant fait en tout deux alexandrins, qui ne sont que passables. Les voici:
Dans le sérail d'un khan[2], sur des coussins brodés, Dans un kiosque d'or, de grilles entouré ...
»Elle n'avait pas pu se tirer du reste.
--Ces vers, observai-je, ne manquent pas d'une certaine couleur orientale; ils indiquent même un certain désir de savoir à quoi s'en tenir sur la galanterie des Turcs.
--Le prince de Ligne trouva détestables les rimes de ce distique, ce qui découragea l'impératrice de toute prosodie française.... Je vous parle de choses que je ne sais que par ouï dire. J'étais alors au berceau, et je n'ai vu que les dernières années de ce grand règne.... Après la mort de l'impératrice, j'héritai sans doute de ce désir violent qu'elle avait eu de voir Constantinople. Je quittai ma famille, et j'arrivai ici avec fort peu d'argent. J'avais vingt ans, de belles dents, et la jambe admirablement tournée....
[1] Une insulte, faite récemment dans un cabaret à la maîtresse d'un Grec, avait occasionné une rencontre terrible entre des Hellènes de Morée et des Ioniens. Ces derniers sont généralement insolents et querelleurs, parce qu'ils sont sujets de l'Angleterre. Cela amena un véritable combat qui ne manqua pas de spectateurs. Plus de cent cinquante hommes des deux nations se mirent en ligne dans le grand champ des Morts. Il y eut force coups de pistolet et de poignard. On alla prévenir l'autorité turque. Le pacha s'écria: «_Backkaloum_ (qu'importe)! que ces chiens-là s'exterminent s'ils veulent, il y en aura moins.» Il est vrai que la police turque a peu d'action à Péra, à cause du nombre considérable des étrangers placés sous la protection des consuls.
[2] Le khan, c'est le sultan, ou encore tout souverain indépendant des pays d'Asie.
V--UNE AVENTURE DE L'ANCIEN SÉRAIL
Mon vieux compagnon s'interrompit avec un soupir et me dit en regardant le ciel:
--Je vais reprendre mon récit, je voudrais seulement vous montrer la reine de la fête qui commence pour Stamboul et qui durera trente nuits.
Il indiqua du doigt un point du ciel où se montrait un faible croissant: c'était la nouvelle lune, la lune du Ramazan, qui se traçait faiblement à l'horizon. Les fêtes ne commencent que quand elle a été vue nettement du haut des minarets ou des montagnes avoisinant la ville. On en transmet l'avis par des signaux.
--Que fîtes-vous, une fois à Constantinople? repris-je après cet incident, voyant que le vieillard aimait à se représenter ces souvenirs de sa jeunesse.
--Constantinople, monsieur, était plus brillante qu'aujourd'hui; le goût oriental dominait dans ses maisons et dans ses édifices, qu'on a toujours reconstruits à l'européenne depuis. Les mœurs y étaient sévères, mais la difficulté des intrigues en était le charme le plus puissant.
--Poursuivez! lui dis-je vivement intéressé et voyant qu'il s'arrêtait encore.
--Je ne vous parlerai pas, monsieur, de quelques délicieuses relations que j'ai nouées avec des personnes d'un rang ordinaire. Le danger, dans ces sortes de commerces, n'existe au fond que pour la forme, à moins toutefois que l'on n'ait l'imprudence grave de rendre visite à une dame turque chez elle, ou d'y pénétrer furtivement. Je renonce à me vanter des aventures de ce genre que j'ai risquées. La dernière seule peut vous intéresser.
»Mes parents me voyaient avec peine éloigné d'eux; leur persistance à me refuser les moyens de séjourner plus longtemps à Constantinople m'obligea à me placer dans une maison de commerce de Galata. Je tenais les écritures chez un riche joaillier arménien; un jour, plusieurs femmes s'y présentèrent, suivies d'esclaves qui portaient la livrée du sultan.
»A cette époque, les dames du sérail jouissaient de la liberté de venir faire leurs emplettes chez les négociants des quartiers francs, parce que le danger de leur manquer de respect était si grand, que personne ne l'eût osé. De plus, dans ce temps-là, les chrétiens étaient à peine regardés comme des hommes.... Lorsque l'ambassadeur français lui-même venait au sérail, on le faisait dîner à part, et le sultan disait plus tard à son premier vizir: «As-tu fait manger le chien?--Oui, le chien a mangé, répondait le ministre.--Eh bien, qu'on le mette dehors!» Ces mots étaient d'étiquette.... Les interprètes traduisaient cela par un compliment à l'ambassadeur et tout était dit.
Je coupai court à ces digressions, en priant mon interlocuteur d'en revenir à la visite des dames du sérail chez le joaillier.
--Vous comprenez que, dans ces circonstances, ces belles personnes étaient toujours accompagnées de leurs gardiens naturels, commandés par le kislar-aga. Au reste, l'aspect extérieur de ces dames n'avait de charmes que pour l'imagination, puisqu'elles étaient aussi soigneusement drapées et masquées que des dominos dans un bal de théâtre. Celle qui paraissait commander aux autres se fit montrer diverses parures, et, en ayant choisi une, se préparait à l'emporter. Je fis observer que la monture avait besoin d'être nettoyée, et qu'il manquait quelques petites pierres.
»--Eh bien, dit-elle, quand faudra-t-il l'envoyer chercher?... J'en ai besoin pour une fête où je dois paraître devant le sultan.
»Je la saluai avec respect, et, d'une voix quelque peu tremblante, je lui fis observer qu'on ne pouvait répondre du temps exact qui serait nécessaire pour ce travail.
»--Alors, dit la dame, quand ce sera prêt, envoyez un de vos jeunes gens au palais de Béchik-Tasch.
»Puis elle jeta un regard distrait autour d'elle....
»--J'irai moi-même, Altesse, répondis-je; car on ne pourrait confier à un esclave, ou même à un commis, une parure de cette valeur.
»--Eh bien, dit-elle, apportez-moi cela et vous en recevrez le prix.
»L'œil d'une femme est plus éloquent ici qu'ailleurs, car il est tout ce qu'on peut voir d'elle en public. Je crus démêler dans l'expression qu'avait celui de la princesse en me parlant une bienveillance particulière, que justifiaient assez ma figure et mon âge.... Monsieur, je puis le dire aujourd'hui sans amour-propre, j'ai été l'un des derniers beaux hommes de l'Europe.
Il se redressa en prononçant ces paroles, et sa taille semblait avoir repris une certaine élégance que je n'avais pas encore remarquée.