Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 15

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Durant la soirée, le prince parut préoccupé; Balkis se montra froide et presque ironique: elle savait Soliman épris. Le souper fut silencieux; les regards du roi, furtifs ou détournés avec affectation, paraissaient fuir l'impression de ceux de la reine, qui, tour à tour abaissés ou soulevés par une flamme languissante et contenue, ranimaient en Soliman des illusions dont il voulait rester maître. Son air absorbé dénotait quelque dessein. Il était fils de Noé, et la princesse observa que, fidèle aux traditions du père de la vigne, il demandait au vin la résolution qui lui manquait. Les courtisans s'étant retirés, des muets remplacèrent les officiers du prince; et, comme la reine était servie par ses gens, elle substitua aux Sabéens des Nubiens, à qui le langage hébraïque était inconnu.

--Madame, dit avec gravité Soliman-Ben-Daoud, une explication est nécessaire entre nous.

--Cher seigneur, vous allez au-devant de mon désir.

--J'avais pensé que, fidèle à la foi donnée, la princesse de Saba, plus qu'une femme, était une reine....

--Et c'est le contraire, interrompit vivement Balkis; je suis plus qu'une reine, seigneur, je suis femme. Qui n'est sujet à l'erreur? Je vous ai cru sage; puis je vous ai cru amoureux.... C'est moi qui subis le plus cruel mécompte.

Elle soupira.

--Vous le savez trop bien, que je vous aime, repartit Soliman; sans quoi, vous n'auriez pas abusé de votre empire, ni foulé à vos pieds un cœur qui se révolte, à la fin.

--Je comptais vous faire les mêmes reproches. Ce n'est pas moi que vous aimez, seigneur, c'est la reine. Et, franchement, suis-je d'un âge à ambitionner un mariage de convenance? Eh bien, oui, j'ai voulu sonder votre âme: plus délicate que la reine, la femme, écartant la raison d'État, a prétendu jouir de son pouvoir: être aimée, tel était son rêve. Reculant l'heure d'acquitter une promesse subitement surprise, elle vous a mis à l'épreuve; elle espérait que vous ne voudriez tenir votre victoire que de son cœur, et elle s'est trompée; vous avez procédé par sommations, par menaces; vous avez employé avec mes serviteurs des artifices politiques, et déjà vous êtes leur souverain plus que moi-même. J'espérais un époux, un amant; j'en suis à redouter un maître. Vous le voyez, je parle avec sincérité.

--Si Soliman vous eût été cher, n'auriez-vous point excusé des fautes causées par l'impatience de vous appartenir? Mais non, votre pensée ne voyait en lui qu'un objet de haine, ce n'est pas pour lui que....

--Arrêtez, seigneur, et n'ajoutez pas l'offense à des soupçons qui m'ont blessée. La défiance excite la défiance, la jalousie intimide un cœur, et, je le crains, l'honneur que vous vouliez me faire eût coûté cher à mon repos et à ma liberté.

Le roi se tut, n'osant, de peur de tout perdre, s'engager plus avant sur la foi d'un vil et perfide espion.

La reine reprit avec une grâce familière et charmante:

--Écoutez, Soliman, soyez vrai, soyez vous-même, soyez aimable. Mon illusion m'est chère encore ... mon esprit est combattu; mais, je le sens, il me serait doux d'être rassurée.

--Ah! que vous banniriez tout souci, Balkis, si vous lisiez dans ce cœur où vous régnez sans partage! Oublions mes soupçons et les vôtres, et consentez enfin à mon bonheur. Fatale puissance des rois! que ne suis-je, aux pieds de Balkis, fille des pâtres, un pauvre Arabe du désert!

-Votre vœu s'accorde avec les miens, et vous m'avez comprise. Oui, ajouta-t-elle en approchant de la chevelure du roi son visage à la fois candide et passionné; oui, c'est l'austérité du mariage hébreu qui me glace et m'effraye: l'amour, l'amour seul m'eût entraînée, si....

--Si?... Achevez, Balkis: l'accent de votre voix me pénètre et m'embrase.

--Non, non.... Qu'allais-je dire, et quel éblouissement soudain?... Ces vins si doux ont leur perfidie, et je me sens tout agité.

Soliman fit un signe: les muets et les Nubiens remplirent les coupes, et le roi vida la sienne d'un seul trait, en observant avec satisfaction que Balkis en faisait autant.

--Il faut avouer, poursuivit la princesse avec enjouement, que le mariage, suivant le rite juif, n'a pas été établi à l'usage des reines, et qu'il présente des conditions fâcheuses.

--Est-ce là ce qui vous rend incertaine? demanda Soliman en dardant sur elle des yeux accablés d'une certaine langueur.

--N'en doutez pas. Sans parler du désagrément de s'y préparer par des jeûnes qui enlaidissent, n'est-il pas douloureux de livrer sa chevelure au ciseau et d'être enveloppée de coiffes le reste de ses jours? A la vérité, ajouta-t-elle en déroulant de magnifiques tresses d'ébène, nous n'avons pas de riches atours à perdre.

--Nos femmes, objecta Soliman, ont la liberté de remplacer leurs cheveux par des touffes de plumes de coq agréablement frisées[1].

La reine sourit avec quelque dédain.

--Puis, dit-elle, chez vous, l'homme achète la femme comme une esclave ou une servante; il faut même qu'elle vienne humblement s'offrir à la porte du fiancé. Enfin, la religion n'est pour rien dans ce contrat tout semblable à un marché, et l'homme, en recevant sa compagne, étend la main sur elle en lui disant: _Mekudescheth-li_; en bon hébreu: «Tu m'es consacrée. » De plus, vous avez la faculté de la répudier, de la trahir, et même de la faire lapider sur le plus léger prétexte.... Autant je pourrais être fière d'être aimée de Soliman, autant je redouterais de l'épouser.

--Aimée! s'écria le prince en se soulevant du divan où il reposait; être aimée, vous! jamais femme exerça-t-elle un empire plus absolu? J'étais irrité: vous m'apaisez à votre gré; des préoccupations sinistres me troublaient: je m'efforce à les bannir. Vous me trompez; je le sens, et je conspire avec vous à abuser Soliman....

Balkis éleva sa coupe au-dessus de sa tête en se détournant par un mouvement voluptueux. Les deux esclaves remplirent les hanaps et se retirèrent.

La salle du festin demeura déserte; la clarté des lampes, en s'affaiblissant, jetait de mystérieuses lueurs sur Soliman pâle, les yeux ardents, la lèvre frémissante et décolorée. Une langueur étrange s'emparait de lui: Balkis le contemplait avec un sourire équivoque.

Tout à coup il se souvint ... et bondit sur sa couche.

--Femme, s'écria-t-il, n'espérez plus vous jouer de l'amour d'un roi.... La nuit nous protège de ses voiles, le mystère nous environne, une flamme ardente parcourt tout mon être; la rage et la passion m'enivrent. Cette heure m'appartient, et, si vous êtes sincère, vous ne me déroberez plus un bonheur si chèrement acheté. Régnez, soyez libre; mais ne repoussez pas un prince qui se donne à vous, que le désir consume, et qui, dans ce moment, vous disputerait aux puissances de l'enfer.

Confuse et palpitante, Balkis répondit en baissant les yeux:

--Laissez-moi le temps de me reconnaître; ce langage est nouveau pour moi....

--Non! interrompit Soliman en délire, en achevant de vider la coupe où il puisait tant d'audace; non, ma constance est à son terme. Il s'agit pour moi de la vie ou de la mort. Femme, tu seras à moi, je le jure. Si tu me trompais, ... je serai vengé, si tu m'aimes, un amour éternel achètera mon pardon.

Il étendit les mains pour enlacer la jeune fille; mais il n'embrassa qu'une ombre: la reine s'était reculée doucement, et les bras du fils de Daoud retombèrent appesantis. Sa tête s'inclina; il garda le silence, et, tressaillant soudain, se mit sur son séant.... Ses yeux étonnés se dilatèrent avec effort; il sentait le désir expirer dans son sein et les objets vacillaient sur sa tête. Sa figure morne et blême, encadrée d'une barbe noire, exprimait une terreur vague; ses lèvres s'entr'ouvrirent sans articuler aucun son, et sa tête, accablée du poids du turban, retomba sur les coussins du lit. Garrotté par des liens invisibles et pesants, il les secouait par la pensée, et ses membres n'obéissaient plus à son effort imaginaire.

La reine s'approcha, lente et grave; il la vit avec effroi, debout, la joue appuyée sur ses doigts repliés, tandis que, de l'autre main, elle faisait un support à son coude. Elle l'observait, il l'entendit parler et dire:

--Le narcotique opère....

La prunelle noire de Soliman tournoya dans l'orbite blanc de ses grands yeux de sphinx, et il resta immobile.

--Eh bien, poursuivit-elle, j'obéis, je cède, je suis à vous!...

Elle s'agenouilla et toucha la main glacée de Soliman, qui exhala un profond soupir.

--Il entend encore,... murmura-t-elle. Écoute, roi d'Israël, toi qui imposes au gré de ta puissance l'amour avec la servitude et la trahison, écoute! J'échappe à ton pouvoir. Mais, si la femme t'abusa, la reine ne t'aura point trompé. J'aime, et ce n'est pas toi; les destins ne l'ont point permis. Issue d'une lignée supérieure à la tienne, j'ai dû, pour obéir aux génies qui me protègent, choisir un époux de mon sang. Ta puissance expire devant la leur; oublie-moi. Qu'Adonaï te choisisse une compagne. Il est grand et généreux: ne t'a-t-il pas donné la sagesse et bien payé de tes services en cette occasion? Je t'abandonne à lui et te retire l'inutile appui des génies que tu dédaignes et que tu n'as pas su commander....

Et Balkis, s'emparant du doigt où elle voyait briller le talisman de l'anneau qu'elle avait donné à Soliman, se disposa à le reprendre; mais la main du roi, qui respirait péniblement, se contractant par un sublime effort, se referma crispée, et Balkis s'efforça inutilement de la rouvrir.

Elle allait parler de nouveau, lorsque la tête de Soliman-Ben-Daoud se renversa en arrière, les muscles de son cou se détendirent, sa bouche s'entr'ouvrit, ses yeux à demi clos se ternirent; son âme s'était envolée dans le pays des rêves.

Tout dormait dans le palais de Mello, hormis les serviteurs de la reine de Saba, qui avaient assoupi leurs hôtes. Au loin grondait la foudre; le ciel noir était sillonné d'éclairs; les vents déchaînés dispersaient la pluie sur les montagnes.

Un coursier d'Arabie, noir comme la tombe, attendait la princesse, qui donna le signal de la retraite, et bientôt le cortége, tournant le long des ravines autour delà colline de Sion, descendit dans la vallée de Josaphat. On traversa à gué le Cédron, qui déjà s'enflait des eaux pluviales pour protéger cette fuite; et, laissant à droite le Thabor couronné d'éclairs, on parvint à l'angle du jardin des Oliviers et du chemin montueux de Béthanie.

--Suivons cette route, dit la reine à ses gardes; nos chevaux sont agiles; à cette heure, les tentes sont repliées, et nos gens s'acheminent déjà vers le Jourdain. Nous les retrouverons à la deuxième heure du jour au delà du lac Salé, d'où nous gagnerons les défilés des monts d'Arabie.

Et, lâchant la bride à sa monture, elle sourit à la tempête en songeant qu'elle en partageait les disgrâces avec son cher Adoniram, sans doute errant sur la route de Tyr.

Au moment où ils s'engageaient dans le sentier de Béthanie, le sillage des éclairs démasqua nu groupe d'hommes qui le traversaient en silence, et qui s'arrêtèrent stupéfaits au bruit de ce cortège de spectres chevauchant dans les ténèbres.

Balkis et sa suite passèrent devant eux, et l'un des gardes, s'étant avancé pour les reconnaître, dit à voix basse à la reine:

--Ce sont trois hommes qui emportent un mort enveloppe d'un linceul.

[1] En Orient, encore aujourd'hui, les juives mariées sont obligées de substituer des plumes à leurs cheveux, qui doivent rester coupés à la hauteur des oreilles et cachés sous leur coiffure.

XII--MACBÉNACH

Pendant la pause qui suivit ce récit, les auditeurs étaient agités par des idées contraires. Quelques-uns refusaient d'admettre la tradition suivie par le narrateur. Ils prétendaient que la reine de Saba avait eu réellement un fils de Soliman et non d'un autre. L'Abyssinien surtout se croyait outragé dans ses convictions religieuses par la supposition que ses souverains ne fussent que les descendants d'un ouvrier.

--Tu as menti, criait-il au rapsode. Le premier de nos rois d'Abyssinie s'appelait Ménilek, et il était bien véritablement fils de Soliman et de Belkis-Makéda. Son descendant règne encore sur nous à Gondar.

--Frère, dit un Persan, laisse-nous écouter jusqu'à la fin, sinon tu te feras jeter dehors comme cela est arrivé déjà l'autre nuit. Cette légende est orthodoxe à notre point de vue et, si ton petit _prêtre Jean_ d'Abyssinie[1] tient à descendre de Soliman, nous lui accorderons que c'est par quelque noire Éthiopienne, et non par la reine Balkis, qui appartenait à notre couleur.

Le cafetier interrompit la réponse furieuse que se préparait à faire l'Abyssinien, et rétablit le calme avec peine.

Le conteur reprit:

Tandis que Soliman accueillait à sa maison des champs la princesse des Sabéens, un homme passant sur les hauteurs de Moria, regardait pensif le crépuscule qui s'éteignait dans les nuages, et les flambeaux qui s'allumaient comme des constellations étoilées, sous les ombrages de Mello. Il envoyait une pensée dernière à ses amours, et adressait ses adieux aux roches de Solime, aux rives du Cédron, qu'il ne devait plus revoir.

Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des marteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Adoniram, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés; et, pour présider à la paye, il pénétra dans le temple, dont il entr'ouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.

Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes dune pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.

La foule était nombreuse; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.

Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d'une des colonnes de bronze; le mot d'ordre des autres compagnons, Booz, nom de l'autre pilier; le mot des maîtres, JÉHOVAH.

Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram, qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disait TUBAL-KAÏN; le compagnon, SCHIBBOLETH; et le maître, GIBLIM.

Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, et, les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.

--Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels, afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns.

Dès que chacun fut éloigné, Adoniram, vigilant et zélé jusqu'au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s'assurer de l'exécution de ses ordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles; une fois encore, il contempla ses œuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.

--Cher enfant! murmura-t-il avec un soupir.

Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.

La première, celle du Nord, était réservée au peuple; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers; la porte de l'Orient était celle des lévites; les colonnes d'airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.

Avant de sortir par la porte de l'Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination, frappée des statues nombreuses qu'il venait de contempler, évoqua dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son œil fixe essaya de percer les ténèbres; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.

Alors, Adoniram se détourna, s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit:

--Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres!

Adoniram était sans armes; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.

--Malheureux! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes.

Méthousaël l'entend, et lève d'un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d'Adoniram. L'artiste chancelle étourdi; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit:

--Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres!

--Tu n'as pas sept années de campagne! répliqua d'une voix éteinte Adoniram.

--Le mot de passe!

--Jamais!

Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.

C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l'attendait pour lui crier à son tour:

--Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres!

--Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé; demande-le à celui qui t'envoie.

Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, Amrou lui plongea dans le cœur la pointe de son compas.

C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.

Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.

--Cet homme était grand, murmura Phanor.

--Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.

--Que son sang retombe sur Soliman-Ben-Daoud!

--Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre; la pluie tombe; la nuit est sans clarté; Éblis nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre.

Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le cœur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêtèrent; les gens qui fuient sont timides ... et c'est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.

Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi, Méthousaël, arrachant une jeune tige d'acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.

Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.

Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller.

Le soleil avait accompli le tour du monde, lorsque l'effet léthargique du philtre qu'il avait bu se dissipa. Tourmenté par des songes pénibles, il se débattait contre des visions, et ce fut par une secousse violente qu'il rentra dans le domaine de la vie.

Il se soulève et s'étonne; ses yeux errants semblent à la recherche de la raison de leur maître; enfin il se souvient....

La coupe vide est devant lui; les derniers mots de la reine se retracent à sa pensée: il ne la voit plus et se trouble; un rayon de soleil qui voltige ironiquement sur son front le fait tressaillir; il devine tout et jette un cri de fureur.

C'est en vain qu'il s'informe: personne ne l'a vue sortir, et sa suite a disparu dans la plaine; on n'a retrouvé que les traces de son camp.

--Voilà donc, s'écrie Soliman en jetant sur le grand prêtre Sadoc un regard irrité, voilà le secours que ton Dieu prête à ses serviteurs! Est-ce là ce qu'il m'avait promis? Il me livre comme un jouet aux esprits de l'abîme, et toi, ministre imbécile, qui règnes sous son nom par mon impuissance, tu m'as abandonné, sans rien prévoir, sans rien empêcher! Qui me donnera des légions ailées pour atteindre cette reine perfide? Génies de la terre et du feu, dominations rebelles, esprits de l'air, m'obéirez-vous?

--Ne blasphémez pas, s'écria Sadoc: Jéhovah seul est grand, et c'est un Dieu jaloux.

Au milieu de ce désordre, le prophète Ahias de Silo apparaît sombre, terrible et enflammé du feu divin; Ahias, pauvre et redouté, qui n'est rien que par l'esprit. C'est à Soliman qu'il s'adresse:

--Dieu a marqué d'un signe le front de Caïn le meurtrier, et il a prononcé: «Quiconque attentera à la vie de Caïn sera puni sept fois!» Et Lamech, issu de Caïn, ayant versé le sang, il a été écrit: «On vengera la mort de Lamech septante fois sept fois.» Or, écoute, ô roi, ce que le Seigneur m'ordonne de te dire: «Celui qui a répandu le sang de Caïn et de Lamech sera châtié sept cents fois sept fois. »

Soliman baissa la tête; il se souvint d'Adoniram, et sut par là que ses ordres avaient été exécutés, et le remords lui arracha ce cri:

--Malheureux! qu'ont-ils fait? Je ne leur avais pas dit de le tuer.

Abandonné de son Dieu, à la merci des génies, dédaigné, trahi par la princesse des Sabéens, Soliman, désespéré, abaissait sa paupière sur sa main désarmée, où brillait encore l'anneau qu'il avait reçu de Balkis. Ce talisman lui rendit une lueur d'espoir. Demeuré seul, il en tourna le chaton vers le soleil, et vit accourir à lui tous les oiseaux de l'air, hormis Hud-Hud, la huppe magique. Il l'appela trois fois, la força d'obéir, et lui commanda de le conduire auprès de la reine. La huppe à l'instant reprit son vol, et Soliman, qui tendait son bras vers elle, se sentit soulevé de terre et emporté dans les airs. La frayeur le saisit, il détourna sa main et reprit pied sur le sol. Quant à la huppe, elle traversa le vallon et alla se poser au sommet d'un tertre sur la tige frêle d'un acacia que Soliman ne put la forcer à quitter.

Saisi d'un esprit de vertige, le roi Soliman songeait à lever des armées innombrables pour mettre à feu et à sang le royaume de Saba. Souvent il s'enfermait seul pour maudire son sort et évoquer des esprits. Un afrite, génie des abîmes, fut contraint de le servir et de le suivre dans les solitudes. Pour oublier la reine et donner le change à sa fatale passion, Soliman fit chercher partout des femmes étrangères qu'il épousa selon des rites impies, et qui l'initièrent au culte idolâtre des images. Bientôt, pour fléchir les génies, il peupla les hauts lieux et bâtit, non loin du Thabor, un temple à Moloch.

Ainsi se vérifiait la prédiction que l'ombre d'Hénoch avait faite dans l'empire du feu, à son fils Adoniram, en ces termes: «Tu es destiné à nous venger, et ce temple que tu élèves à Adonaï causera la perte de Soliman. »

Mais le roi des Hébreux fit plus encore, ainsi que nous l'enseigne le Talmud; car, le bruit du meurtre d'Adoniram s'étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l'artiste, en retrouvant son corps.