Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 9
Dans ce moment deux religieux passèrent auprès de nous; l’un deux, après avoir salué don Augustin d’un _ave Maria_, dit à l’oreille de son compagnon: _Alli esta un gavacho_ (voilà un gavache). Je l’entendis, et demandai à don Augustin l’étymologie et la signification de ce mot, dont l’Espagnol gratifie le Français. Il faut, dit-il, nous pardonner ce terme insignifiant, que l’on vous applique sans intention de vous offenser: on prétend que son origine vient d’une défaite que les Français essuyèrent aux pieds des Pyrénées. Les habitants de ces montagnes, du côté de la France, donnent à leurs torrents le nom de _gaves_, et de ce mot on a formé le sobriquet de _gavache_; d’autres disent qu’il signifie _gueux_, sobriquet que portaient les seigneurs soulevés en Flandre contre le roi d’Espagne. Mais je suis curieux d’avoir des nouvelles de Voltaire; comment se porte-t-il? — Ce n’est pas le saint de votre nation! Il jouit d’une santé assez ferme, quoique sous le poids de quatre-vingts ans, et qu’il crie toujours qu’il a un pied dans la fosse. — Quel dommage qu’un aussi beau génie attaque la religion avec tant d’acharnement! — C’est moins chez lui impiété que prévention, qu’une trop vive sensibilité pour les malheurs et les crimes causés par le fanatisme ou par les passions, sous le manteau de la religion; mais il a toujours reconnu un Être-Suprême. — Qu’est-ce qu’un dieu sans culte, sans autels? C’est le dieu d’Épicure, un être indifférent qui abandonne les hommes à leur instinct et à leurs passions; le théisme, ou la religion naturelle, ne parle point au cœur, laisse l’imagination froide, et n’attache l’homme à ses devoirs et à la vertu que par un lien bien délié, et presque imaginaire. Les sages de l’antiquité respectaient la religion de leur pays: Xénophon était fort religieux, Plutarque exerçait la grande prêtrise d’Apollon; Pline le jeune regardait les Dieux comme les auteurs de tous les biens dont il jouissait; il leur bâtit un temple dans une de ses terres. L’homme qui n’admet aucun culte ressemble, dit un proverbe de Salomon, à une ville ouverte de toute part.[51] La morale qui n’a pas cette base est bien facile à s’écrouler. — Je vous demande grâce pour ce paradoxe: quoique je pense que toute idée de vertu, de morale, doive s’appuyer sur la divinité, je me fierais plus à la moralité d’un homme né vertueux, mais égaré dans le scepticisme par l’impénétrabilité des mystères de la religion et de la nature, qu’à celle de l’homme qui n’aurait d’autre frein que la crainte de Dieu et la peur de l’enfer. Si l’incrédulité le gagne un moment, ou bien s’il compte sur la rémission facile de ses péchés, il n’est plus d’obstacles qui l’arrête: voilà pourquoi l’on a dit si souvent qu’il fallait une religion au peuple. — Et c’est en quoi l’inquisition a rendu un grand service à l’Espagne; elle a opposé des barrières à l’incrédulité, aux nouvelles erreurs. Voltaire lui en veut beaucoup; mais les inquisiteurs sont ici ce que les censeurs sont à la Chine: ils veillent sur le culte et sur les mœurs, contiennent les peuples dans l’obéissance, et les rois même dans leurs devoirs, dans le respect des hommes et des lois. _Deum time et mandata ejus observa, hic est enim totus homo_,[52] a dit l’Ecclésiaste. Voltaire, pour parler son langage, n’a vu que le bec et les serres du saint-office, et n’a pas aperçu son utilité. Mais est-il vrai que ce beau génie, à la moindre maladie, est agité par la peur du diable et de l’enfer? — Non, c’est une calomnie inventée par ses ennemis; je n’osai pas dire les moines. J’ai ouï conter à M. Tronchin, célèbre médecin de Genève, qu’il l’avait observé dans le cours d’une maladie très-grave, et qu’il ne lui avait jamais vu aucun signe de faiblesse et de frayeur. — Tant pis, car j’aime à espérer que Dieu laissera tomber sur ce grand homme un rayon de sa grâce: saint Augustin et saint Paul sont rentrés dans la voie du salut. On vint chercher ce vénérable religieux de la part de son supérieur, et il me congédia en m’invitant à revenir le voir pendant mon séjour à Séville. Je sortis pénétré de la sagesse et de la piété de ce père de saint François. Il faut rendre justice aux moines espagnols; il s’en trouve un grand nombre qui joignent les lumières, le savoir à la pureté des mœurs et au zèle de la religion.
De retour à l’auberge, je trouvai don Manuel se promenant, dans sa chambre, à grands pas, l’œil en feu, les cheveux hérissés, et plein du Dieu de la poésie. — Ah! ah! lui dis-je, votre verve s’échauffe; la belle comtesse Éléonore... — Oui, je lui ai promis une romance pour ce soir. — Je vous en félicite; je vois que vous commencez le siége de la place. — Par la barbe de tous les capucins du monde, je risquerais volontiers mon salut avec elle. Quels appas doux et piquants! je doute que Sara, si belle encore à l’âge de soixante ans, ni aucune des onze mille vierges de Cologne, eussent l’éclat, la beauté, les grâces de la belle comtesse. Oui, charmante Éléonore, _tecum vivere amen, tecum obeam libens_![53] Feu Salomon, de joyeuse mémoire, a dit: Je reconnais qu’il n’y a rien de meilleur à l’homme que de se réjouir dans ses œuvres. Dieu aurait-il déployé dans le ciel sa magnificence, donné au soleil sa splendeur, enrichi la terre des fleurs du printemps, des moissons de l’été, des trésors de l’automne; aurait-il formé d’un rayon céleste, non de la côte d’un homme, ce sexe enchanteur qui pare la terre, comme les anges parent le ciel, pour nous faire un crime de la jouissance de ses bienfaits? — J’admire votre douce faconde, et j’espère qu’un jour vous nous donnerez une religion où vous ne prêcherez qu’amour et plaisir. — Ma foi, je pense que j’aurais pour moi tous les sages de la terre, et Dieu lui-même. Mais j’ai promis de vous mener ce soir chez la comtesse à son _tertulia_ (assemblée); elle m’en a prié instamment: elle aime beaucoup les amants malheureux. — Je suis très-peu flatté d’intéresser à ce titre, n’importe, je ne veux point me donner l’air d’un sauvage: je vous accompagnerai. Dans ce moment nous vîmes entrer un moine, qui, après nous avoir salués d’un _ave Maria purissima_, nous présenta un petit Jésus caché sous sa robe, en nous signifiant qu’il viendrait le chercher le lendemain. Nous voulûmes le lui rendre; mais il était déjà bien loin. L’habillement de ce petit Jésus était bizarre; il avait l’uniforme de la marine, et une petite perruque bien poudrée, à laquelle était attachée, par derrière, une bourse à cheveux. Nous riions de ce petit Jésus transformé en militaire marin; don Manuel prétendait que c’était le grand-amiral d’Espagne qui venait nous rendre visite; mais notre hôte nous expliqua l’énigme. On vous laisse, dit-il, ce petit Jésus pour que vous mettiez dans la bourse une aumône abondante, et le couvent priera Dieu pour vous. Don Manuel voulait remplir la bourse de chardons; mais je m’y opposai. Ne nous brouillons pas, lui dis-je, avec les moines; le courroux de Jupiter est moins terrible, lorsque d’un mouvement de ses sourcils il ébranle l’univers. Je mis quelqu’argent dans la bourse du petit Jésus, et chargeai l’hôte de le rendre à son maître.
L’après-dînée nous voulions voir la grande manufacture de tabac; il fallait un billet pour y pénétrer: don Manuel, toujours fécond en ressources, me promit sa protection pour m’en ouvrir l’entrée. Je m’y laissai conduire. Arrivés à cet hôtel, le portier nous demanda notre billet. Je n’en ai pas besoin, répond fièrement don Manuel; comment se nomme votre directeur? — Don Pepe Bruna. — Eh bien, va dire à don Pepe Bruna que le comte César del Rio-Frio, cousin de l’archevêque, demande à voir cette manufacture, avec un gentilhomme français de ses amis. Cet homme, frappé de l’éclat de ce nom, et de la parenté avec l’archevêque, courut sur-le-champ, et revint bientôt avec le directeur don Pepe Bruna, qui assura le comte de Rio-Frio qu’il était à ses ordres et à ceux d’_ousia illustrissima_.[54] Ce galant homme nous conduisit d’abord dans la salle où l’on travaille le tabac. Il vient, nous dit-il, de la Havane; mais nous n’en manipulons qu’une certaine quantité. C’est avec l’ocre que nous lui donnons cette couleur rougeâtre; quand cette mixtion est faite, nous l’enfermons dans des boites de fer-blanc, dont chacune a son étiquette, et nous les expédions dans toute l’Espagne. Sa majesté catholique s’est réservé le privilège de la vente, qui lui donne de grands bénéfices. Nous avons mille ouvriers, qui gagnent quatre à six réaux par jour, et qui travaillent environ neuf heures. Cent quatre-vingts mules tournent continuellement vingt-huit moulins ou machines à moudre ou mêler le tabac avec la terre rouge de l’almazarron (l’ocre). Dans les manufactures, il nous est défendu d’en vendre en détail. Son prix courant est de trente-deux réaux la livre. De cette salle, don Pepe nous conduisit dans toute la maison: dans une chambre nous trouvâmes quatre cent soixante ouvriers occupés à faire des _cigarros_,[55] et à les lier en faisceaux; il y en avait un amas prodigieux. Je vois votre étonnement, nous dit don Pepe; eh bien, malgré l’assiduité et l’activité des ouvriers, la manufacture ne peut suffire au débit.
Après que nous eûmes tout vu, tout visité, don Pepe nous accompagna jusqu’à la porte, et pria le comte de Rio-Frio d’assurer de ses humbles respects son _ousia illustrissima_, et de le remercier de lui avoir procuré l’occasion de lui prouver son entier dévouement. Lorsqu’il nous eut quittés, je demandai à don Ésope, à don Solano, au comte de Rio-Frio, dans quel royaume se trouvait son comté. — Sous la ligne de démarcation, me dit-il, tracée par le pape Alexandre VI, pour donner l’occident à l’Espagne, et l’orient au Portugal. Au reste, vous voyez que je connais les hommes; si je m’étais annoncé comme bel esprit et poète, homme d’honneur et de probité, on m’eût renvoyé au Parnasse ou dans mon galetas. Cependant, un poète vaut mieux que vingt comtes. Charles-Quint a dit qu’il pouvait faire autant de grands d’Espagne qu’il voudrait, et que Dieu seul pouvait créer un Le Titien. Oui, ajouta-t-il, l’air échauffé; comme un prophète, le poète est l’homme par excellence, il est le fils, le nourrisson des Muses. Voyez quel respect avait l’antiquité pour les poètes; n’a-t-elle pas attaché la lyre d’Orphée au firmament? Pourquoi dit-on le divin Homère? Pourquoi lui a-t-on élevé des statues, des temples? N’est-ce point parce que son ame est une émanation de la Divinité? _Mens agitat molem_. L’Être-Suprême est lui-même doué du génie de la poésie: quelle idée poétique et sublime, quelle fécondité d’imagination, que la conception des astres, des planètes, de ce globe immense de feu qui crée tout, anime tout, donne la vie à la nature! N’est-ce pas Dieu qui a enflammé du feu de la poésie le législateur des Juifs, leurs prophètes, et David et Salomon? Mais depuis cette inspiration divine, passant de cerveau en cerveau, s’est affaiblie comme la mèche enflammée qui circule de main en main. — Mais croyez-vous, lui dis-je, que le divin Homère soit en Paradis? — Oui, vraiment: malheur à qui oserait en douter! Il est à la tête des anges, qui chantent les louanges du Seigneur. — Mais calmez-vous, descendez de la sphère céleste; nous voici à la porte de la comtesse Éléonore, qui n’est qu’une simple mortelle. — Mes vers en feront une déesse; Alexandre pouvait donner le monde à sa maîtresse; moi je fais plus, je lui donnerai l’immortalité.
La comtesse me reçut avec une grâce, une aménité très-aimables; elle me dit qu’elle aimait beaucoup les officiers français qui étaient aussi galants que valeureux; que son aïeul avait servi sous le duc de Vendôme, qui l’honorait de son amitié. Je répondis à ce compliment par des éloges mérités de la nation espagnole; je louai sa bravoure, sa fidélité, son amour pour ses rois, sa probité, la noblesse de ses sentiments. Après ces propos on me fit asseoir devant un cercle de jolies femmes, rassemblées pour entendre l’improvisateur don Manuel; après que l’on eût servi le chocolat et les confitures, que le poète de la Manche eut fortifié, par cette collation, sa poitrine et sa voix, il préluda sur sa guitare, et, enflammé par l’amour et la gloire, il entonna sa romance. Toutes les oreilles s’ouvraient, tous les yeux étaient sur lui; on respirait à peine; sa voix se déployait, s’animait, lorsque tout-à-coup une voiture s’arrêta devant la maison. On entendait les cris, la rumeur des gens, le hennissement des chevaux. Ah! s’écria la comtesse avec vivacité, c’est mon mari, c’est lui! Elle se lève, mais il entre aussitôt et s’élance dans ses bras. Toutes les dames l’entourent, le félicitent. Il les embrasse les unes après les autres. Pendant ce mouvement, je m’approchai du poète du Toboso, dont la figure me parut alongée; et je lui dis tout bas: Voici un beau sujet de romance; un époux qui tombe des nues, comme une bombe au milieu d’une fête. Ulysse n’arriva pas plus mal à propos à Ithaque pour les poursuivants, et peut-être pour Pénélope. — Patience; ma romance est faite, elle restera toujours. — Nous sommes ici très-inutiles. Filons tout doucement; c’est l’heure du berger pour le mari; la vôtre n’est pas encore venue. Nous nous échappons; personne ne prend garde à nous; je demande dans l’antichambre le nom du comte, dont la figure, la politesse m’avaient frappé; on me répond que c’est le comte d’Avila. Ce nom nous étonne singulièrement: nous nous demandons si c’est ce comte d’Avila qu’avait tué l’hermite Ambrosio. Don Manuel disait que c’était son ombre qui revenait exprès de l’autre monde pour troubler ses amours. Tout nous portait à croire l’identité du personnage, et j’aurais dit volontiers à l’hermite:
Les gens que vous tuez, monsieur, se portent bien.
Nous finîmes la soirée dans notre chambre, don Manuel en chantant sa déconvenue sur sa guitare, et moi en lisant et en rêvant à l’inconstance de Séraphine. Nous interrogeâmes l’aubergiste sur l’existence du comte, et nous fûmes confirmés que c’était le rival de l’hermite, qui heureusement ne l’avait pas bien tué.
Le lendemain à notre déjeûner, don Manuel et moi délibérions, si nous informerions le comte de la retraite, de la vie érémitique de don Fernandès, lorsque nous reçûmes de sa part un billet d’invitation pour dîner; nous acceptâmes, et nous voilà encore plus embarrassés à résoudre notre problême: pour en avoir la solution, je crus devoir recourir au père don Augustin. Don Manuel me dit qu’en m’attendant, il irait à la messe pour voir de jolies femmes, et que nous nous rejoindrions à l’auberge.
Je me rendis chez don Augustin; je lui contai l’histoire de don Fernandès, sa jalousie, son combat, sa retraite dans une caverne, et le priai de m’éclairer de ses conseils. Mon avis, me dit-il, est d’avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre don Fernandès, il cherchera à lui rendre service. Il faut arracher ce malheureux époux de son antre; je n’approuve pas la vie érémitique, nous en avons l’obligation à Saint Paul de la Thébaïde. Cette existence sauvage est inutile à la religion; tous les miracles opérés dans les déserts, me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n’aime pas ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à Saint Paul, et deux lorsque Saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense aussi la raison, et infirme sa véracité lorsqu’il nous dit qu’il a rencontré un satire dans le désert. — Mon père, j’admire vos lumières et votre piété dégagée des liens de la superstition; mais si votre façon de penser était connue, vous souleveriez contre vous toute l’armée des moines d’Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond de mon ame. Le grand tort des religieux de ce pays est d’étouffer le christianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules: plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. C’est un arbre dont la tête superbe touche les nues, et qui n’a nul besoin de l’entourage des plantes parasites pour soutenir sa tige et rester debout. Comparons la vie de Saint Vincent de Paul, toujours active, toujours consacrée aux malheureux, voyez ce saint fondant des hôpitaux, des maisons religieuses: comparez-le, dis-je, à l’hermite Paul, enseveli vivant dans un désert, inutile au monde, ne pouvant même l’édifier par sa piété et par ses vertus. Après ce discours, je quittai ce Socrate moderne et chrétien, en promettant de lui rendre compte du succès de nos démarches auprès du comte d’Avila.
J’allai rejoindre don Manuel à l’auberge; je le trouvai à la porte avec deux femmes de la troupe de _los gitanos_ (les bohémiens). Accourez, s’écria-t-il, en m’apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On m’a déjà prédit la mienne: j’irai à Madrid, je serai aimé d’une jolie femme dont le mari sera jaloux; la renommée publiera mes vers d’un pôle à l’autre, et une mort sainte, édifiante, couronnera une vie heureuse. — Voilà un brillant avenir, vous ne sauriez trop payer un si bel horoscope. — Imitez-moi, consultez ces deux vieilles Pythies; apprenez vos futurs contingents. — Malheur, lui dis-je, à l’homme qui connaîtrait son avenir! Notre ignorance fait notre repos. Mais j’eus beau refuser d’entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s’emparèrent de ma main, et l’une d’elles, sur l’inspection des lignes, me dit que j’avais beaucoup aimé, que j’avais éprouvé des malheurs en amour; mais, ajouta-t-elle, cette ligne droite me rassure; vous finirez par épouser une jeune personne aimable et riche. — Je vous fais compliment, s’écria don Manuel. — Et vous croyez à ces sottises? — Et pourquoi non? Dans tous les siècles, n’y a-t-il pas eu des oracles, des voyants, des prédictions? On prédit l’empire à Auguste; la mort de César fut prévue, annoncée. Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les prédictions de ces sybilles; mais telle est la faiblesse de l’esprit humain, que parfois l’espoir d’un heureux mariage se glissait dans mon ame: flattez ou effrayez, et la prophétie triomphera de la raison.
Nous nous rendîmes chez le comte d’Avila, qui nous reçut avec l’urbanité la plus aimable. Dès que j’ai su, me dit-il en bon français, qui vous étiez, j’ai cru devoir vous faire les honneurs de ma patrie; j’ai passé trois années à Paris, où l’on m’a comblé d’amitié et de bontés: je voudrais que vous fussiez aussi content de mes compatriotes que je l’ai été des vôtres. Comment trouvez-vous ma nation? — J’en pense trop de bien pour n’être pas véridique. Elle est brave, spirituelle, généreuse; vous avez le climat le plus beau, le sol le plus fertile de l’Europe, des vins excellents. — Et des chemins? — Très-mauvais. — Et des auberges? — Détestables. — Et des moines? — Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près, fort ignorants. — Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? — Très-jolies, très-séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que sensibles, plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles à l’amour qu’à l’hymen; il y a peu d’Artemise parmi elles; hardies dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les dames françaises s’enveloppent avec tant d’adresse et de décence. Vos femmes ont beaucoup d’esprit, d’imagination; mais ce sont des fleurs qui n’ont pas tout l’éclat et tout le parfum qu’elles devraient avoir, faute de culture: elles sont courbées sous le joug des préjugés et des prêtres. Pardon, si je m’exprime avec tant de franchise. — Loin d’improuver votre critique, je vous fournirai de nouveaux traits; j’ajouterai que l’unique occupation de nos dames consiste dans leurs _cortejos_: voici quelle est, à très-peu près, l’habitude de leur vie. Elles se lèvent tard, gaspillent le reste de la matinée avec leurs caméristes, ou vont à l’église dire leurs chapelets, ou réciter des prières qu’elles murmurent par habitude et sans attention; ensuite elles dînent sobrement, dorment l’après-dînée, et s’habillent le soir pour aller à la promenade; et en hiver, dans une société où, autour d’un brasier, elles s’entretiennent de leurs affaires domestiques, et de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de lettres? — Que la nature et votre soleil ont tout fait pour eux; mais ce sont des plantes que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et le saint-office. — Et quel est votre avis sur l’inquisition? — Je voudrais qu’on la traitât comme le lion de la fable, auquel on persuada que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les griffes et les dents. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite opération, il faudrait une armée de cent mille hommes. Ce dialogue finit par l’annonce du dîné et l’arrivée de la comtesse, qui entra avec plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Manuel sur la brusque apparition du comte. Ces maris, ajouta-t-elle en souriant, sont des trouble-fêtes, il nous a privés du plaisir d’entendre votre romance; mais j’espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dédommager. Le galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à la beauté.