Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Part 7

Chapter 73,294 wordsPublic domain

Nous suivîmes son avis; mais le sommeil descendit tard sur ma paupière. Je m’endormis enfin, et un songe bienfesant fit goûter à mon ame un moment de bonheur. Ce songe me transporta dans les montagnes de Barrège, auprès de la tendre Cécile qui cueillait des fleurs. Elle était parée du négligé le plus modeste. — D’où venez-vous? lui ai-je dit; il y a bien long-temps que je ne vous ai vue. — Oh! oui, bien long-temps; je viens de très-loin. — Pourquoi m’avez-vous quitté? Est-ce que vous ne m’aimez plus? — Par quel motif me dites-vous cela? Je vous aime toujours; la preuve en est que je reviens pour vous. — Permettez-moi donc de vous embrasser. — J’y consens; je vous aime trop pour vous refuser. J’allais cueillir ce doux baiser, lorsqu’on frappa rudement à ma porte; et le baiser, Cécile et mon bonheur s’évanouirent. Ainsi dans la vie, un peu de bile, un vain propos, la moindre circonstance dissipent le rêve du bonheur. J’entendais don Manuel qui criait à ma porte: Allons, debout! le chant du coq a retenti trois fois; les chanoines sont à matines. — Quel triste réveil! Le souvenir de la mort de Cécile succéda à la joie de l’avoir retrouvée. Je crus la perdre une seconde fois. Adieu, chère et tendre amie, m’écriai-je; adieu, adieu pour jamais. La trahison de Séraphine acheva de contrister mon ame. Cependant, don Manuel criait à la porte: Dépêchez-vous, les chevaux, le cocher, le chocolat, tout est prêt et vous attend. — Je fus bientôt sur pied et nous partîmes.

Pendant la route, le poète du Toboso, pour dissiper ma tristesse, me chanta son élégie sur l’inconstance de Séraphine. Il me cita ensuite toutes les femmes qui avaient trahi leurs époux ou leurs amants. Hélène, Ctytemnestre, Pénélope,[35] Betsabé et la femme de César, celle de Marc-Antoine; et que direz-vous de l’empereur Marc-Aurèle qui non seulement toléra avec un stoïcisme admirable, les désordres de sa femme Faustine, mais qui, après sa mort, lui fit décerner les honneurs divins par le sénat, et ordonna à toutes les jeunes filles romaines de venir, la veille de leurs noces, avec leurs futurs époux, offrir un sacrifice à la nouvelle déesse, que l’on pouvait nommer la _déesse de l’impudicité_? Ainsi, consolons-nous, ajoutait-il, dans les bras de la philosophie, ou plutôt aimons les belles sans leur demander de la fidélité. — Vos exemples, lui dis-je, ne me consolent pas: une infinité d’hommes ont la goutte, cela n’empêche pas celui qui en est atteint de sentir sa douleur et de se plaindre.

Nous arrivâmes après six heures de marche à la Venta Himistosa. Nous en trouvâmes l’hôte plongé dans une grande affliction. Mais le pire, disait don Manuel, c’est que sa cuisine est le temple de la famine. Le traître a laissé éteindre le feu sacré. En effet, il n’y avait dans cet asile ni vivres, ni feu. Je demandai à cet homme la cause de son chagrin. Hélas! nous dit-il, c’est ma pauvre femme, que je pleure; je l’ai enterrée hier matin. — Mon ami, lui dit le poète de la Manche, je conçois votre douleur; c’est perdre quelque chose que de perdre sa femme; mais n’avez-vous rien à nous donner à manger? — Non, Senor. — Allons, tout est pour le mieux. _De hambre a nadie vi morir, de mucho comer cien mil_.[36] Nous avons des biscuits, du chocolat, du bon vin. Je vais faire le chocolat, et nous le prendrons sous ce petit bosquet d’arbres où serpente un joli ruisseau. Nous ferons un repas tel que celui des bergers d’Arcadie sur le mont Ménale; notre chocolatière, nos tasses, comme leurs coupes, seront de simple argile, et comme eux, nous aurons le gazon pour siége, le ciel pour lambris et la campagne pour salle à manger. Le chocolat fait, nous nous assîmes sur ce tapis charmant; et tandis que l’hiver, entouré de neiges, de frimas, contristait et désolait le nord de l’Europe, nous, sur un lit de verdure, nous jouissions de la température d’un beau jour de printemps. Les Andaloux, disais-je, sont les enfants du soleil et les favoris de la nature. — Aussi, répondit don Manuel, toute leur vie est une jouissance. La musique, les fêtes, l’amour surtout remplissent le cercle de leurs journées.

Don Manuel invita Alessandro, notre hôte, à déjeuner avec nous. Il répondit que la douleur l’empêchait de manger. — Mais elle n’empêche pas de boire. Avalez un verre de vin. Il se résigna aisément. Quand il eut vidé le verre, don Manuel lui dit: Vous regrettez donc beaucoup votre femme? — Assurément, je ne me consolerai jamais de sa perte; elle avait mille bonnes qualités: elle m’aidait dans mon ménage; ses manières accortes, son joli minois attiraient les voyageurs: si vous aviez vu sa gentillesse quand elle me donnait de petits soufflets, et quand je courais après elle pour me venger! Ah! oui, je la pleurerai toujours. Don Manuel l’invita à boire encore un verre de Malaga à l’honneur de la défunte. — Volontiers; il est fort bon. — De quoi est morte cette épouse chérie? — _Per Christo_, je n’en sais rien; le médecin l’a purgée et saignée si souvent, elle a tant jeûné, qu’elle n’avait plus rien dans le corps, ni sang dans les veines. La pauvre femme! — Allons, achevons la bouteille. Lorsqu’un nouveau verre de vin eut traversé le gosier d’Alessandro, don Manuel lui demanda comment il se trouvait. — Par Saint Jacques, très-bien; je sens la consolation descendre dans mon cœur. — La défunte était donc jolie? — Oui; quand je l’épousai, c’était une rose; mais elle commençait à vieillir; c’était d’ailleurs une bonne femme, mais capricieuse comme une chèvre et colère comme un dindon. — Cependant, vous la regrettez beaucoup? — Oui; je ne me consolerai jamais. — Allons, encore un verre de vin en son honneur. — Par la Vierge céleste, on ne peut vous refuser; à toi, ma chère Thérèse! je bois à ta santé. — Vous devez savoir quelque chanson bachique? — Oui, parbleu; j’en sais plus de trente, car j’ai toujours été un bon vivant. J’ai aimé le vin et les femmes, sans être moins bon Chrétien. J’aime bien Dieu et sa divine mère. — Çà, régalez nous de quelque chanson. — Avec plaisir. Aussitôt, d’une voix pleine et sonore, il entonna ces couplets:

Fêtons, chantons le Dieu du vin, C’est le patron de tous les âges; Dans leurs ennuis, dans leur chagrin, Il console les fous, les sages: Et j’aime mieux, c’est mon refrein, Malgré l’attrait du mariage, Dans ma cave d’excellent vin, Qu’une femme dans mon ménage.

Bravo! Senor Alessandro! Allons, continuez.

Un buveur est toujours en train; Que la terre soit plate ou ronde, Pourvu qu’elle porte du vin, Tout va pour lui le mieux du monde; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.

Le vin toujours pétille et rit Quand on le verse dans mon verre; Mais la femme bientôt s’aigrit, Et près d’un époux ne rit guère; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.

Dans la bouteille, en vieillissant, Le vin gagne et se bonifie; Mais une femme en mûrissant, Est tous les jours plus enlaidie; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.

Vous voyez, me dit tout bas don Manuel, à quoi tiennent les grandes afflictions; quelques verres de vin changent la tristesse en jubilation: la nature est une bonne mère; elle place le remède à côté du mal. Messieurs, demanda l’aubergiste, comment trouvez-vous ma chanson? Très-agréable, lui dis-je; la chantiez-vous à la défunte? — Ah! ne m’en parlez pas, vous me déchirez le cœur! vous me rappelez qu’il faut que je porte de l’argent à l’église pour lui faire dire des messes: je ne voudrais pas que la pauvre femme restât long-temps en purgatoire! — Et combien ferez-vous dire de messes? — Je lui en ai promis cinquante; mais ce sera assez d’une douzaine: les messes sont chères aujourd’hui. Il nous quitta en nous disant: _Dios vos bendiga_; et nous remontâmes en voiture.

Le reste du voyage jusqu’à Séville ne mérite aucun détail; seulement nous rencontrâmes le soir, à l’auberge, un soldat nonagénaire qui avait servi sous Philippe V, et qui nous en parla beaucoup. C’était, dit-il, un prince bon et généreux, brave comme le Cid; toute l’armée se serait fait hacher pour lui. Je m’engageai en 1701; j’avais seize ans. Je me suis trouvé à la bataille d’Almanza en 1707, où nous frottâmes joliment les Anglais et les Autrichiens: Barwick nous commandait. Avec Vendôme et le roi en personne, nous gagnâmes la bataille de Villa-Viciosa; j’y fus blessé; nous y fîmes des merveilles; Philippe combattait à notre tête. Après la bataille, Vendôme, voyant que Philippe était accablé de lassitude, lui dit: Sire, je vais vous faire dresser un lit tel qu’un roi n’en eût jamais de plus beau; et aussitôt il fit un matelas des drapeaux pris sur les ennemis, et notre bon prince y dormit environ deux heures.[37]Par le fils de Dieu, le beau rêve qu’il dut faire! qu’il devait être joyeux à son réveil! — L’armée devait bien aimer son général, lui dis-je. — _Valga me la madre de Dios_! quel capitaine que Vendôme! Il était affable, il aimait le soldat, vivait avec lui en camarade, lui laissait faire tout ce qu’il voulait. Je crois le voir encore; c’était un homme pas trop grand, un peu gros, mais vigoureux et leste. En 1714, commandés par Barwick, nous prîmes Barcelone.

J’ai servi ensuite en Italie sous l’infant don Carlos, brave homme; nous prîmes Naples et la Sicile. La paix se fit en 1736. Quatre ans après, me trouvant dans l’âge, chargé d’une femme et de trois enfants, et ne pouvant plus me battre, je résolus de prendre congé de la troupe; mais en quittant je voulais avoir une pension. J’écrivis au ministre de la guerre, qui ne me répondit pas; cependant je l’avais appelé _eccelenza_. Après avoir attendu assez long-temps, je résolus de m’adresser au roi lui-même, soldat ainsi que moi; décoré de mon vieux uniforme, que je ne portais plus que les dimanches, je partis pour Madrid. A mon arrivée, après avoir bu une bouteille de vin, j’allai droit au _Buen Retiro_;[38] je demandai à voir le roi: un garde me répondit qu’on ne le voyait pas. — _Per Christo_, il a tort; et pourquoi veut-il se cacher? lui qui se montrait de si bonne grâce à l’ennemi. Le garde me dit alors que sa majesté allait partir pour la chasse, et que je pourrais le voir passer. Je l’attendis. Il parut bientôt, entouré de seigneurs, de pages et de chiens. Je n’en fus point déconcerté: j’avais vu des batailles, et je n’avais pas eu peur. Je veux aborder Philippe; mais un garde me repousse en me disant qu’on ne parlait pas au roi. Pourquoi? lui dis-je en colère; est-ce qu’il n’a point d’oreilles? Malgré toi je lui parlerai: quand on s’est battu quarante ans pour lui, on a, parbleu! le droit de lui dire deux mots. Le roi m’entendit, et ordonna qu’on me laissât approcher. Je m’avance le chapeau bas, je le salue respectueusement, et je lui dis: Sire, votre majesté est bien assise sur le trône d’Espagne, j’en suis ravi, vous êtes un brave homme et un bon roi; mais, sans reproche, j’y ai contribué un peu. J’ai combattu pour vous à la bataille d’Almanza, de Villa-Viciosa; j’étais au siège de Barcelone; j’ai fait les campagnes d’Italie: enfin, j’ai servi quarante ans votre majesté. J’ai été blessé trois fois; mais cela fait honneur: j’ai de la gloire, et je n’ai point d’argent; j’ai écrit à votre ministre pour lui demander une pension; il ne m’a pas répondu: alors j’ai pris mon parti, et j’ai imaginé qu’il valait mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints. J’ai une femme et trois enfants qu’il faut que je nourrisse; si la guerre revient, si vous avez besoin de moi, quoique vieux, je puis vous être utile encore, je donnerai l’exemple aux jeunes gens. Ce bon roi m’écouta sans m’interrompre; et quand j’eus fini ma harangue, il me dit: Mon ami, remarquez ce mot d’ami, votre demande est juste; portez demain, de ma part, au ministre, les certificats des colonels sous lesquels vous avez servi, et soyez assuré que vos services seront récompensés. Après ces mots, il continua son chemin, et tous les grands seigneurs me regardèrent comme un oiseau rare. Le lendemain j’allai chez le ministre avec mes papiers; d’abord un valet de chambre, selon la coutume, me dit qu’il n était pas visible. — Allez lui dire que c’est un ami du roi qui veut lui parler, et que je viens de sa part. Il courut m’annoncer, et je fus introduit sur-le-champ. — Vous êtes donc l’ami du roi, me dit le ministre! — Oui, _eccelenza_; tous les Espagnols sont ses amis, et verseraient leur sang pour lui. Le ministre, en me donnant un petit coup sur l’épaule, me dit: _Bravo soldado_! Il prit mes papiers, et huit jours après j’eus une pension de soixante piastres. Je voulais aller remercier Philippe; mais il était parti pour Saint-Ildephonse. Je souhaitai à ce brave et vieux guerrier encore vingt ans de vie pour jouir des bienfaits de son roi.

Nous arrivâmes à Séville, le lendemain très-tard. Un long et doux sommeil nous refit de nos fatigues. Le poète du Toboso à son réveil, s’écria: debout, debout! le soleil brille; allons voir cette fameuse cité fondée par Hercule, qui dans ses courses s’amusait à bâtir des villes, ce qui est plus humain que de les piller et de les détruire.[39] Séville est dans une vaste plaine, sur la rive gauche du Quadalquivir, autrefois le Bétis. Elle est entourée de tours et de fortes murailles; on y compte douze portes; elle passe pour la plus grande ville d’Espagne. Philippe y résida pendant plusieurs années: on dit qu’il passait son temps à dessiner sur des planches de sapin avec la fumée d’une lumière, ou à pécher à la ligne des tanches dans un petit réservoir.

Je plains l’homme accablé du poids de son loisir.

Ferdinand, roi d’Aragon, la prit sur les Maures en 1248, après un siège de seize mois. Cent mille Maures, soit de la ville, soit du royaume, en sortirent, emportant des richesses immenses. Philippe III, en 1609, ne donna que trente jours à cinq cent mille Maures pour quitter l’Espagne.[40] Ah! Platon, que diriez-vous, vous qui voulez la philosophie sur le trône! Nous commençâmes nos courses par la cathédrale qui est au milieu de la ville. Je fus frappé de la beauté de cet édifice, et de cette fameuse tour nommée _la Giralda_, qui sert de clocher. L’église a deux cent quarante pieds de longueur, sur cent vingt-six de largeur. Le jour y entre par quatre-vingts fenêtres, dont les verres sont peints, et par neuf portes proportionnées à la grandeur du local. La tour est formée de trois tours entées les unes sur les autres, et dont l’élévation est de deux cent cinquante pieds. On y monte par un escalier en spirales et sans marche; elle est percée de quatre grandes fenêtres qui ont des galeries et des balcons; j’y comptai vingt-quatre cloches. Sur le sommet de cette tour est une statue de bronze, représentant la Foi; elle tient un guidon à la main, qui marque les aires de vent. Les rues de la ville sont étroites et tortueuses, mais ornées de maisons assez belles. A chaque pas, nous trouvions des moines bigarrés de toutes les couleurs; on assure que c’est la ville d’Espagne où ils abondent le plus. Nous passâmes devant l’hôtel de l’inquisition; ses murailles portent l’empreinte du temps; les fenêtres ne sont que des soupiraux. Cet aspect sauvage et les souvenirs qu’ils rappellent, impriment la terreur. Marchons vite, me dit don Manuel, je crois passer devant les bouches du Tenare. _Hinc exaudiri gemitus et saeva sonare verbera_.[41]

Séville fut la première ville d’Espagne, où ce tribunal vint s’établir et forger ses foudres. Il aurait dû plutôt aller se fixer dans les îles Eoliennes, où Vulcain avait ses forges. Non loin de la cathédrale est l’Alcazar, ancien palais des rois maures; c’est-là où régnaient avec eux le luxe, les arts, les plaisirs et la galanterie; il a plus d’un mille d’étendue en y comprenant les jardins. Nous vîmes dans une salle de petites statues, représentant les rois d’Espagne, depuis les rois goths jusqu’à Philippe IV; où sont tant de projets ambitieux, tant de faste et d’orgueil? A peine pourrait-on retrouver la poussière de tous ces monarques. On montre auprès de cette salle qui sert de chapelle, la chambre où don Pèdre-le-Cruel fit assassiner ses deux frères. Ce tyran farouche avait ordonné par son testament, qu’on l’enterrât revêtu de l’habit de Saint François, comme si ce vêtement religieux ouvrait les portes du ciel: cependant, un jour il montra quelque respect pour la justice; il aimait comme Neron, à courir dans les rues, et à s’amuser aux dépens des passants. Un savetier qu’il attaqua, se défendit vigoureusement, et le maltraita beaucoup; le roi eut la cruauté de le tuer. Une vieille femme, malgré l’obscurité de la nuit, reconnut l’assassin et le dénonça aux magistrats, qui se présentèrent devant le monarque, et lui demandèrent s’il étoit coupable de la mort du savetier; il en convint, et pour expier son crime et satisfaire la justice, il fit couper la tête à son effigie. Un autre arrêt plein de jugement et d’équité, honore la mémoire de ce prince. Un pauvre cordonnier apporta un jour des souliers malfaits, à un chanoine de la cathédrale de cette ville, très-recherché dans sa parure, et qui se piquait surtout d’être bien chaussé. Il entra dans une telle fureur en essayant ces souliers, qu’à force de coups sur la tête, il tua ce malheureux. Il laissait une veuve, quatre filles et un garçon de quatorze ans; ils portèrent leurs plaintes au chapitre, qui condamna le chanoine à s’abstenir du chœur pendant un an. Le jeune cordonnier grandit au sein de la misère. Un jour de Fête-Dieu, il voyait défiler la procession, assis sur les marches de l’église, lorsqu’il aperçut l’assassin de son père; à cet aspect, l’amour filial, son indigence, le désespoir irritant dans son sein la soif de la vengeance, il s’élance sur lui, le frappe, et l’étend à ses pieds; il fut arrêté, et son procès bientôt fait: il fut condamné à être écartelé. Cette affaire parvint aux oreilles de Pierre-le-Cruel, alors à Séville; après s’en être fait rendre compte, il se chargea de prononcer le jugement. Il révoqua d’abord l’arrêt de mort, et ayant demandé au jeune homme quelle était sa profession, il lui défendit de faire des souliers pendant un an.[42]

Charles-Quint embellit l’Alcazar; on y voit partout l’aigle impériale, avec la devise fameuse de ce prince: _plus ultra_. Quand il la fesait graver, il ne songeait pas au monastère de Saint-Just, où devait se terminer son ambition et sa vie. Cependant ce monarque si vain, si ambitieux, qui combattit François Ier avec tant d’acharnement, fut assez juste, assez grand pour s’écrier à sa mort: Il vient de mourir un roi d’un mérite si éminent, que je ne sais quand la nature en produira un semblable.

Nous vîmes dans le jardin quelques statues de mauvais goût; mais l’on est bien dédommagé par la beauté des eaux, la quantité de citronniers, d’orangers, de myrtes qu’on y voit, et par la pureté de l’air. L’ame dans ce beau lieu jouit d’une sérénité, d’un enchantement céleste. Les heureux habitants y viennent en foule respirer le repos ou rêver à leurs amours. Philippe V habita long-temps ce palais, et projetait même de faire de Séville la capitale de son empire, projet brillant qui aurait égalé cette ville à celle de Londres ou de Paris, et l’aurait peut-être élevée au-dessus des plus belles de l’Europe, par les avantages du site, la beauté du climat et la prodigalité de son terroir. Il est vrai que le Guadalquivir qui portait les grands vaisseaux jusque dans Séville, n’est plus navigable pour eux qu’à la distance de quinze lieues; mais on transporte les marchandises sur de petits bâtiments jusque dans le port nommé l’_Arenal_. La fertilité de la terre est célèbre; on la nommait jadis le _jardin d’Hercule_. Le vin, le blé, l’huile surtout, enfin tout ce qui peut contribuer au soutien et aux délices de la vie, enrichit cette belle contrée. Non loin de la ville, il y a un bois d’oliviers de trente mille pas d’étendue.