Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 4
Au sortir de la cathédrale, nous allâmes voir ce fameux Alhambra, ce palais magnifique, dont les jardins, enrichis par l’art et la nature, étonnent encore l’imagination. Nous y arrivâmes par une promenade délicieuse, où, comme dans les Champs-Élysées de Virgile, on foule des tapis de verdure. Dans ces allées champêtres et sinueuses, on trouve ce qui manque aux Champs-Élysées: des fontaines, des eaux jaillissantes, qui, tombant du sommet des rochers, vont y porter la fraîcheur et la fécondité. Une de ces fontaines fut construite sous le règne de Charles-Quint. Elle est ornée d’aigles impériales et de bas-reliefs. Auprès de cette source est la porte principale du château, élevée en 1238, par un roi maure, pour servir de tribunal, suivant la coutume des Arabes et des Hébreux, qui érigeaient les tribunaux à la porte des villes.[15] On lit sur cette porte plusieurs inscriptions arabes. Voici la plus courte: _Louange à Dieu_. Au-dessus de l’inscription sont une clef et une main ouverte, deux grands symboles de la religion musulmane. Le Coran parle sans cesse de la main toute puissante de Dieu, qui conduit les croyants dans la bonne vie, et de la clef de Dieu qui leur ouvre les portes du monde et de la religion.[16] Nous entrâmes dans une grande salle nommée _Comares_, d’où la vue embrasse une partie de la ville, et les coteaux et les montagnes qui l’environnent. Elle est chargée d’inscriptions morales et religieuses. J’en ai transcrit quelques-unes.
«Par le soleil, par la lune, par le jour, lorsqu’il paraît avec toute sa pompe, par la nuit qui le cache, par le ciel et celui qui l’a créé, par la terre et celui qui lui donna l’étendue, par l’ame et celui qui la prédestina; il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu.»
AUTRE INSCRIPTION.
«Ma paix est avec Dieu; c’est à lui que je suis attaché, je me suis mis sous sa tutelle.»
AUTRE.
«Il n’y a pas de véritable grandeur, sinon en Dieu, le grand et le justicier.»
A cette lecture, don Manuel me dit que le saint-office avait tort de faire brûler des gens si pieux, si pénétrés de l’existence de la divinité, qui en parlent si magnifiquement. Allez, lui dis-je, adresser vos remontrances au grand-inquisiteur. — J’attendrai qu’il soit à Londres ou à Paris.
De cette salle nous montâmes, par un petit escalier, dans une galerie au fond de laquelle est une espèce de cage fermée d’une grille de fer. C’était la prison de la reine, femme d’Abdali, dernier roi de Grenade, accusée, par les Gomels et les Zégris, d’un commerce illicite avec les Abencerrages, objets de leur jalousie et de leur haine. Les accusateurs produisirent des témoins, qui attestèrent avoir vu un jour de fête, sous un berceau de roses, Albin Hamète dans les bras de la reine. Le crédule Abdali jura aussitôt la perte de cette puissante famille. Les Zégris lui conseillèrent, pour assurer sa vengeance, de les attirer dans le piége les uns après les autres. Le roi, écoutant ce conseil, se rendit dans l’Alhambra avec un bourreau et trente soldats de sa garde. Les Abencerrages, mandés successivement, étaient décapités en arrivant. Il y avait dans cette cour une coupe d’albâtre, qui fut bientôt remplie du sang et de la tête des proscrits. Déjà trente-cinq avaient péri, et toute cette famille allait être immolée, lorsque le page du dernier mort, entré avec son maître, eut le bonheur de s’échapper sans être aperçu. Il court avertir les Abencerrages, qui prennent les armes, parcourent la ville avec leurs partisans, en criant: Vengeance! Trahison! Meure le roi, qui a fait assassiner les Abencerrages! Le peuple, qui les aimait, se range en foule autour d’eux; ils marchent au palais à la tête de quatorze mille hommes, criant, répétant: Meure le roi! Abdali, désespéré de voir son crime découvert, fait fermer les portes; mais on y met le feu. Malahusen, qui avait été forcé d’abdiquer en faveur d’Abdali, son fils, entendant, du château où il s’était retiré, les clameurs, les vociférations de cette multitude, se présente pour apaiser sa furie. Elle l’entoure aussitôt, l’élève en l’air, en criant: Voilà notre roi; nous n’en voulons pas d’autre: vive Malahusen! Les Abencerrages lui donnent une garde, et pénétrent avec lui dans l’Alhambra, escortés de cent soldats. Ils n’y trouvent que la reine au milieu de ses femmes, tremblante, effrayée d’un tumulte dont elle ignore la cause. Ils demandent le roi; on leur répond qu’il est dans la cour des Lions: ils y volent. Cette cour était défendue par les Gomels et les Zégris. Les conjurés en égorgèrent deux cents; mais Abdali s’évada. Les corps des Abencerrages décapités furent portés dans la ville étendus sur des draps noirs. Musa, frère d’Abdali, après tant de victimes sacrifiées à leur vengeance, parvint à les appaiser; aimé du peuple par ses belles qualités et sa vaillance, il alla chercher son frère, réfugié dans une mosquée, et il le ramena au château.
Pendant plusieurs jours on n’entendit que des gémissements; le deuil couvrait toute la ville. Abdali refusa de voir la reine; ses ennemis persistaient dans leur accusation d’adultère, et offraient de la soutenir les armes à la main. Le roi tint un grand conseil, où la reine fut condamnée à être brûlée vive, si, dans trente jours, quatre guerriers ne venaient défendre sa cause, et prouver son innocence, les armes à la main. Après cet arrêt, la reine fut renfermée dans la tour de _Comares_. Plusieurs guerriers maures se présentèrent pour combattre ses accusateurs; mais elle n’osa leur confier ses intérêts: elle avait une si haute opinion des chevaliers espagnols, de leur générosité, de leur foi et de leur vaillance, qu’elle ne voulut pas d’autres défenseurs. Elle écrivit secrètement à don Juan Chacon, gouverneur de Carthagène, pour le prier d’embrasser sa défense, et d’amener avec lui, au jour fixé, trois braves chevaliers pour combattre ses accusateurs. Don Juan Chacon répondit qu’il était trop heureux; de combattre pour une si belle cause et une si belle reine, et qu’il serait exact au rendez-vous avec trois compagnons d’armes. Le jour fatal arriva, et le peuple, qui aimait la reine, était au désespoir de ne voir paraître aucun guerrier pour sa défense. Musa et trois autres Maures présentèrent en vain leurs épées; d’autres champions offrirent aussi leurs services: cette princesse, ne doutant point de la foi des chevaliers espagnols, persista dans son refus.
Alors les juges firent conduire la reine dans la grande place où était dressé un échafaud tendu de noir. A la vue de cette reine infortunée, parée de sa douleur et de sa beauté, toute la place retentit de cris et de lamentations; le peuple voulait l’arracher à ses persécuteurs: il ne fut contenu qu’avec peine. Dès que les juges furent assis, vingt trompettes annoncèrent l’arrivée des quatre accusateurs, ils s’avancèrent armés de pied en cap, montés sur les plus beaux chevaux de l’Andalousie; des touffes de plumes flottaient sur leurs chapeaux; deux épées ensanglantées étaient peintes sur leurs boucliers, avec ces mots: _Nous les tirons pour la vérité_. Ils étaient suivis de la foule de leurs parents et de leurs amis. Le peuple, impatient, jetait à tout moment les yeux sur la porte du camp par où devaient entrer les défenseurs de la reine. Personne ne parut depuis huit heures du matin jusqu’à deux heures après midi; la princesse, pâle, tremblante, commençait à se croire abandonnée. Quatre nouveaux champions mauresques vinrent la supplier de les accepter pour défenseurs de son innocence; elle promit de les agréer, si dans deux heures nul autre guerrier ne se présentait. Dans ce moment on entendit un grand bruit: quatre Turcs, à cheval, s’avançaient dans la place en caracolant; l’un d’eux demanda aux juges la permission de parler à la reine: elle fut accordée. Alors tous les quatre mirent pied à terre, et le même Turc qui avait porté la parole, dit à haute voix à la reine, que lui et ses compagnons, nés musulmans, étaient venus en Espagne pour combattre les chevaliers chrétiens; mais qu’instruits des malheurs d’une si belle princesse, ils accouraient pour punir ses ennemis, si elle daignait agréer leurs services. Pendant ce discours, il laissa tomber sur les genoux de la reine la lettre qu’elle avait écrite à don Juan. La reine, reconnaissant les chevaliers espagnols qu’elle attendait, accepta leurs offres, et les juges du camp, ayant solennellement annoncé son choix, firent sonner la charge. Le combat fut terrible, et la victoire long-temps incertaine; enfin les Espagnols triomphèrent. Dieu, dit un manuscrit arabe, mit le courage dans leurs ames, et la force dans leurs bras. Leurs adversaires reçurent la mort; le plus coupable, Mahomet Zégri, blessé dangereusement, et affaibli par la perte de son sang, tomba aux pieds de son vainqueur, qui, le pressant de son genoux, et lui tenant la pointe de son épée à la gorge, le somma de confesser la vérité, s’il voulait qu’il lui accordât la vie. Hélas! je vais mourir, répondit Zégri, et délivrer ma patrie d’un monstre odieux. Je déclare, en expirant, que, sans motifs que la plus noire envie, j’ai méchamment calomnié les Abencerrages et la reine, dont aucune tache n’a jamais souillé la vertu. J’implore d’elle mon pardon à mon dernier soupir! Les juges vinrent recevoir sa déposition. L’innocence de la reine fut annoncée au peuple, qui, transporté de joie, fit retentir la place des plus vives acclamations. La reine fut reconduite en triomphe au palais. Son époux, navré de repentir, vint se jeter à ses pieds, les baigner de ses pleurs, en la suppliant de lui rendre son amour; mais elle fut inflexible. Elle se retira chez un de ses parents, et ne voulut plus avoir aucune relation avec son faible et cruel époux. Les chevaliers s’éloignèrent à l’instant de Grenade, sans avoir été reconnus que de la reine; et bientôt après les amis nombreux des Abencerrages abandonnèrent la ville, et leur émigration priva le roi de puissants secours pour défendre sa couronne. La prise de Grenade, le 2 janvier 1492, suivit bientôt cet événement.
Cette cour des Lions, théâtre du carnage, est d’une grande beauté. Elle est pavée de marbre blanc, soutenue de soixante colonnes fort élégantes, environnée de bassins de marbre blanc, d’où tombent des cascades qui s’élancent en jets d’eau. Mais le plus bel ornement, d’où dérive son nom, est une coupe d’albâtre d’une seule pièce, de six pieds de diamètre, ornée d’arabesques, et supportée par douze lions. On y voit une inscription en quatre-vingts vers, sans doute digne de mémoire, mais je n’ai pas eu le temps d’en charger la mienne.
Dans la salle des Abencerrages, ainsi nommée parce qu’elle fut le lieu de leur supplice, nous rencontrâmes le curé, dont le logement est contigu à cette salle. C’était un beau vieillard, d’une physionomie pleine de candeur et de béatitude, âgé de vingt lustres moins trois ans, n’ayant d’autre infirmité que la perte de ses dents, et l’oreille un peu dure; d’ailleurs encore agile, et ferme sur ses jambes. Je lui demandai quel était son régime pour conserver une si bonne sauté. — Je n’ai ni crainte ni remords; j’ai mis ma confiance en Dieu; je remplis exactement tous mes devoirs; je rends service à mon prochain autant que je le puis; je dis tous les jours la messe à huit heures du matin; et après un déjeûné sobre, je fais une longue promenade; et depuis trente ans je ne vis que d’ail, de tomates, de morue et d’oignons: j’attends la mort sans effroi, et je l’envisage comme un asile où va se reposer l’homme de bien. Le poète du Toboso, ravi de la saine et douce philosophie de ce bon prêtre, lui dit: Si vous fesiez des vers et l’amour, je voudrais vous ressembler. Ce pasteur nous assura que, pendant des siècles, le sang des Abencerrages avait coloré la coupe d’albâtre, et qu’il n’était effacé que depuis peu de temps. Mais un plus grand prodige, ajouta-t-il, est celui qui s’opérait dans mon presbytère, dont trois de mes prédécesseurs ont été les témoins. Le premier des trois voyait toutes les nuits des morts très-gais qui dansaient dans sa chambre, et cherchaient à lui jouer quelque bon tour. Le second curé, couché sur un matelas dans cette même chambre, vit entrer une procession de moines franciscains, tous un cierge à la main, qui, après l’avoir salué poliment, se rangèrent le long des murs, et puis l’un après l’autre sautèrent à pieds joints par-dessus lui, et s’en retournèrent processionnellement comme ils étaient venus. Quoi, dis-je au curé, vous n’avez pas reçu cette visite? — Non, car tous les jours, avant de me coucher, j’arrose ma chambre et mon lit d’eau bénite; mais j’ai souvent entendu, dans la cour des Lions, une confusion de voix et de clameurs: je pense que ce sont les ames des Abencerrages décapités qui viennent se plaindre de leur supplice. Je compris à ce discours que la crédulité et la simplicité de ce centenaire avaient autant contribué à sa longévité et à la vigueur de sa constitution, que sa sobriété et ses longues promenades. En le quittant, nous nous recommandâmes à ses prières. Nous ne pûmes voir la salle des Nymphes, où sont deux statues de marbre blanc, toutes nues, et très-belles; l’archevêque de Grenade en avait emporté la clef, craignant que la nudité et la _morbidezza_ (la mollesse) de ces deux figures, ne fissent des impressions trop vives sur la jeunesse déjà trop susceptible.
De l’Alhambra nous montâmes au Généraliffe. Ce mot signifie, en arabe, palais de la danse, du plaisir et de l’amour. C’était la résidence des sultans dans les mois d’avril et de mai. On y arrive par une montagne fort élevée, où les eaux vous environnent de toute part. Elles courent en torrent, vont former des cascades dans les cours, les jardins, les salles du palais. Les jardins sont en amphithéâtre, et les mêmes arbres prêtent encore aux Chrétiens les ombrages dont les Maures avaient joui autrefois. Nous nous assîmes sous deux antiques cyprès, nommés _les cyprès de la Sultane_, parce que les Gomel affirmaient que c’était sous ces arbres que la reine donnait ses rendez-vous à un Abencerrage. Ah! s’écria don Manuel, l’arbre du deuil, le beau et malheureux Cyparisse, couvrait de son ombre les mystères de l’amour! Heureux enfant d’Ismaël,[17] vous saviez jouir de la vie! mais vous avez disparu! Et toi, Grenade, ville superbe, reine du monde, tu n’es plus aujourd’hui qu’une beauté négligée et flétrie! Je lui dis qu’elle avait encore de beaux restes, qui méritaient nos regards. En effet, sur les hauteurs de l’Alhambra, vers la fin de décembre, nous jouissions des charmes du printemps. Un grand concours de monde, assis sur le gazon, s’y livrait à la joie et au repos. Nous voyions circuler les marchands de liqueurs, de gâteaux et d’autres friandises, et des femmes charmantes achevaient d’embellir ce lieu de délices.
Grenade a douze portes; elle est assise moitié sur les montagnes, moitié dans la plaine, et divisée en quatre quartiers. La noblesse, les négociants habitent celui qu’on appelle Grenade. Les maisons en sont belles; chacune a sa fontaine et son jardin. Les principales rues sont voûtées, à cause des canaux qui conduisent l’eau dans les maisons: voilà pourquoi il est défendu aux carrosses d’y passer. On compte dans la ville, ou dans ses environs, jusqu’à dix mille fontaines. Sa population est de cinquante mille habitants, dont presque les deux tiers sont gens inutiles et désœuvrés, tels que gens de loi, moines et mendiants. Pour achever cette agréable journée, nous allâmes le soir à la comédie. La salle est d’une construction bizarre; les hommes occupent le rez-de-chaussée, et les femmes sont placées en haut, dans des galeries assez maussades. Nous ne pûmes rien entendre; la voix des acteurs était couverte par le bruit des briquets que les spectateurs battaient tour à tour pour allumer leurs pipes: c’était un feu roulant. Le dénouement de la pièce fut amené par un capucin monté sur un âne; après maintes grimaces et bouffonneries, il réunit les acteurs et les actrices deux à deux, et leur donna la bénédiction nuptiale.
Je dois citer une inscription qui honore la piété et l’humanité de ces Arabes dont les Espagnols abhorraient le culte, et qui pourtant adoraient le même Dieu: elle se trouve au-dessus de la porte de la maison d’un particulier, qui jadis fut un hôpital:
«Louange à Dieu! Cet hôpital, asile de miséricorde, fut construit pour les pauvres malades Maures. Il est là pour servir de monument à la foi et à la a charité de son fondateur, et il sera sa récompense, a lorsque Dieu héritera de la terre et de tout ce qui est a en elle. Ce fondateur est le grand, le renommé, le a vertueux Abi-Abdallad Mahomad; qu’il prospère en Dieu, ce roi zélé, ce bienfaiteur de son peuple! que a Dieu soit toujours avec Mahomet et ses adhérens!»
Voici une autre inscription arabe que nous trouvâmes sur la porte d’un couvent de franciscains, bâti sur une ancienne mosquée:
«Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu; que ces paroles soient sur ta bouche comme dans ton cœur! Dieu, à la sollicitation de son envoyé, abrégea le nombre des prières; ne songe pas à les diminuer.»[18]
Je voulais partir le lendemain; mais don Manuel me demanda encore vingt-quatre heures pour reconnaître les dehors charmants de la ville. On voit bien, lui dis-je, que dona Clara n’est pas à Cordoue; vous seriez plus attiré par ses charmes que par ceux de Grenade: mais moi, la belle Séraphine, l’hymen et l’amour m’y attendent. — Mon cher, croyez-moi, calmez votre impatience; les fruits que l’on cueille dans l’été et l’automne ne valent pas les espérances du printemps. Au reste un seul jour nous suffira pour voir les naïades de la ville et de la campagne. Je voudrais y trouver les deux fontaines dont parle l’Arioste, l’une qui inspire l’amour et l’autre qui l’éteint. — Et de laquelle boirait votre seigneurie? — De la première, quand l’amour me rirait; et de l’autre, quand il me porterait trop à la tête. Cependant, pour vous engager a m’accorder cette journée, je vous promets un bon dîné chez les hyéronimites, qui ont un beau couvent que leur a fait bâtir le grand capitaine Gonsalves de Cordoue. — Vous connaissez donc un de ces Cénobites? — Oui, le révérend père gardien: c’est une connaissance nouvelle, d’hier seulement. — Et où l’avez-vous vu? — Nulle part, et lui-même n’a jamais entendu parler de moi; cependant, demain, je serai au nombre de ses amis, et il nous donnera un bon dîné, ce qui est une preuve irréfragable d’amitié. Il se nomme le père Polycarpe; c’est un véritable élu; il n’a ni l’éloquence ni l’ambition de saint Bernard, ni les visions de saint Jérôme, ni les ardeurs de saint Augustin; mais il a le zèle, la simplicité de saint Polycarpe son patron. Il a un frère à Barcelone, nommé don Pacome, qui porte l’uniforme des cordeliers. — Vous connaissez sans doute ce frère? — Pas plus que saint Polycarpe et saint Pacome; mais j’ai su hier soir qu’il est au nombre des moines et des animaux vivants; et dès que j’ai connu son existence et sa profession, je me suis lié d’amitié avec lui. J’ai appris qu’il aime beaucoup le café et la Malvoisie de Catalogne; qu’il a une très-belle voix de chapitre; et que don Polycarpe, son frère, compose des homélies dans le goût de feu l’archevêque de Grenade. — Comment savez-vous tout cela? avez-vous eu une révélation? — Oui, notre _posadero_ est l’ange qui m’a tout révélé. C’est un homme essentiel; il a la mémoire d’un botaniste ou d’un nomenclateur romain, et la curiosité et le parlage d’une sœur ursuline. Mais pour finir, demain je vous donne à dîner à onze heures chez don Polycarpe. Aux petits des oiseaux, Dieu donne la pâture. — Mais souvent il la refuse aux hommes.
Le lendemain, après avoir joui d’une matinée éclairée d’un beau soleil d’automne, et parcouru les environs de la ville, nous nous rendîmes au monastère des hyéronimites. Je me prêtais avec peine aux tours, aux plaisanteries du poète du Toboso; mais il était si gai, si pressant, si séduisant, qu’il m’entraînait malgré moi. Nous demandâmes don Polycarpe; un petit frère nous conduisit à sa cellule. Nous le trouvâmes occupé à l’éducation d’un perroquet, auquel il apprenait à prononcer _ave Maria purissima, Deo gratias_. Dès qu’il nous aperçut, il quitta son élève, nous salua et nous demanda le motif de notre visite. Le fils d’Apollon lui dit, d’un air modeste et mesuré, que son frère don Pacome l’avait chargé de le voir en passant par Grenade, pour lui donner de ses nouvelles, et lui demander des siennes et de ses homélies. — Quant à ma santé, grâces à Dieu, elle est bonne; et pour mes homélies, j’en suis assez content. Vous venez donc de Barcelone? pourquoi ne m’a-t-il pas écrit? — Il avait une légère indisposition, causée, je crois, par l’usage immodéré du café. — Je le reconnais là: il n’est pas de lettre où je ne lui recommande d’y renoncer, ou d’en prendre rarement; mais je ne suis pas plus écouté que jadis le prophète Isaïe dans Jérusalem. Il prétend que le café ouvre l’esprit, en donne même au besoin. Chimère: est-ce que j’en prends pour composer mes homélies? — Votre réflexion est juste. — Il ajoute, pour se justifier, que les plus grands saints ont eu leurs faiblesses; que saint François de Salles aimait les fleurs; saint François Xavier, les voyages; sainte Catherine, les visions; sainte Thérèse, les romans; saint François d’Assise, les bêtes; et moi, dit-il en riant, j’aime le café. Mon frère fait de bonnes homélies, et moi de bon café. — Il nous a fait espérer que vous voudriez bien nous faire goûter quelques-unes de vos spirituelles productions. — Je ne ressemble pas au mauvais riche, je donne volontiers les fruits de mon jardin. Mais vous entendez la cloche qui nous appelle au réfectoire; dînez tous les deux avec nous. A quatre heures, je dois débiter une de mes homélies dans notre église; j’aurai une assemblée nombreuse de femmes et d’enfants. Je parlerai aujourd’hui de saint Polycarpe, mon patron, qui est resté quinze années sans se coucher, et qui s’asseyait sur une pierre, sans s’appuyer, lorsqu’il était vaincu par le sommeil. Ce grand saint, répondit don Manuel, mérite d’avoir un lit de plume en paradis. Il lui parla ensuite de la voix sonore et brillante de don Pacome. Vous savez, lui dit-il, que l’on court en foule à l’église pour l’entendre officier? — Il me mandait, dans sa dernière lettre, que sa voix était un peu baissée. — Il a eu un léger enrouement, mais de peu de durée. Aujourd’hui, quand il chante au chœur, il fait encore trembler les vitres. — J’aurais besoin du charme de sa voix, et de la vigueur de sa poitrine pour soutenir mes homélies: phrase qu’il prononçait d’un ton modeste; mais cette modestie extérieure n’étouffait pas l’amour-propre de l’écrivain.
Nous descendîmes au réfectoire, occupé déjà par une vingtaine de moines qui nous accueillirent avec jubilation, présentés par le père gardien comme des amis de son frère, don Pacome. Nous dînâmes sur une table à part avec le père gardien; la chère fut assez bonne; le vin encore meilleur. On nous servit au dessert une assiette de glands dont le goût est plus agréable que celui de la noisette. Nous ne connaissons pas en France bette espèce de glands; c’est apparemment celle que portait, dans l’âge d’or, l’arbre de Jupiter, et qui nourrissait les hommes de ce siècle fortuné,
Où, sous un chêne, on soupait galamment Avec de l’eau, du millet et du gland.[19]