Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 12
Le départ du jovial improvisateur me rendit cette matinée bien triste: peut-être des vapeurs qui voilaient le beau soleil de ces climats augmentaient ma mélancolie: il suffit d’un léger nuage au physique comme au moral pour troubler la sérénité de notre ame. Pour dissiper ou promener ma tristesse, j’allai au faubourg de Triana; la rêverie et la mélancolie m’y suivirent. Séraphine, Cécile, dona Rosalia tour-à-tour occupèrent ma pensée. Cette tendre et aimable Cécile, me disois-je, elle a disparu comme une ombre légère, comme ce phosphores qui brillent un moment dans les airs: Séraphine est aussi perdue pour moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix douce, harmonieuse m’appelait _mi corazon, mio enamorado_ (mon cœur, mon amant); où ses regards tendres, expressifs pénétraient mon ame d’amour et de volupté! Aujourd’hui ses regards, ces doux noms s’adressent à un autre. O femmes! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins, si j’étais auprès de Rosalie, elle est sensible et malheureuse comme moi! Hélas! mon cœur n’a pas un être sur lequel il puisse se reposer! Las de me promener, j’allai m’asseoir auprès de la fontaine où sont les statues d’Hercule et de César. Que de pensées me fit naître l’image de ce dernier! Je songeai à dix ans d’activité et de travaux dans les Gaules, au passage du Rubicon, à la bataille de Munda, de Pharsale, à son ambition effrénée, et puis je le vois tomber, à l’âge de cinquante-six ans, sous le poignard de ses ennemis. C’était bien la peine de naître et de porter le flambleau de la guerre au sein de sa patrie pour lui ravir sa liberté. Le maréchal de Gassion disait qu’il fesait trop peu de cas de la vie pour la communiquer à d’autres: on ne peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu’on lit l’histoire avec un peu d’attention et de philosophie, que l’on voit cette vaste scène de guerres, d’atrocités, de perfidies, de massacres; tant de personnages agités, emportés par leurs passions, toujours occupés de projets de fortune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement, et s’engloutir dans l’abîme de l’oubli, ne croit-on pas lire l’histoire des fous de Bedlam? Quel œil pourrait distinguer aujourd’hui la cendre d’Achille et d’Agamemnon de celle d’Irus et de Thersite? Accablé de ces réflexions et du poids de ma tristesse, je sentais le besoin de répandre des larmes, lorsqu’un jeune homme m’aborda. Son visage était pâle, défait; son habit paraissait la livrée de la pauvreté. Monsieur, me dit-il, je vois à votre uniforme, et de plus à votre air national, que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans doute? — Oui, Français bien malheureux. — Puis-je vous être utile? — Vous allez en juger: voici mon histoire. Je dois rougir en vous la contant; mais l’aveu de ma faute, ou plutôt de mon crime, est déjà une punition que je m’impose. Je suis fils d’un avocat de Toulouse. A l’âge de vingt-deux ans, je devins éperduement amoureux de la femme d’un libraire, une Vénus pour la beauté, une Messaline pour les mœurs. Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une extrême rigueur les avenues de sa maison; sa femme, aussi impatientée que moi des obstacles que l’on nous opposait, me proposa de l’enlever: j’hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m’arrêtaient au bord de l’abîme; mais l’amour et les sollicitations de Julie étouffèrent la voix de l’honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une somme de cent louis, et Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle, tout ce qu’elle put saisir à son époux. Nous nous réfugiâmes à Madrid, où l’amour, les plaisirs, la bonne chère, en nous étourdissant sur l’avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols domestiques. J’avais étudié en médecine, et je proposai à Julie d’aller, avec les débris de notre fortune, nous établir dans une petite ville d’Espagne, où je pourrais exercer ma profession de médecin; elle approuva mon projet. Le lendemain elle me pressa beaucoup d’aller à la comédie pour me distraire; mais une migraine assez forte l’empêchait de m’y suivre. A mon retour je ne retrouvai plus dans notre logement, ni ma femme ni le reste infortuné de notre pécule, ce qui me confirma son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées par le crime, amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis aucune recherche; je vendis les meubles qu’elle n’avait pu emporter, et me rendis à Badajoz, où un homme que j’avais connu à Madrid me présenta à ses connaissances en qualité de médecin: en Espagne, la charlatanerie en impose aisément; tout homme y a le droit de s’ériger en Esculape. J’eus d’abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma subsistance; mais un jour ayant été appelé pour le fils de l’alcade, jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une attaque d’apoplexie; je le fis saigner deux fois: malheureusement c’était une indigestion qu’il avait. Lorsque les parents le virent à l’extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit ma bévue en me traitant d’empirique, d’ignorant et de gavache: mais ce qui acheva de me perdre dans l’opinion publique et d’irriter les esprits, c’est la délation d’une vieille femme qui me servait, et que je renvoyai pour soupçon de vol: elle déclara qu’un vendredi j’avais mangé une côtelette de mouton, et qu’un dimanche je n’avais pas entendu la messe; que par conséquent j’étais juif ou musulman. Cette grave accusation, jointe à la mort du fils de l’alcade, échauffèrent tellement les esprits, qu’hommes, femmes et enfants vinrent assiéger ma porte, criant à l’hérétique, à l’assassin; ils étaient armés de bâtons et de pierres. Heureusement le derrière de la maison donnait dans une rue très-étroite et peu fréquentée; le premier étage n’était pas élevé, et je me déterminai à sauter par la fenêtre: par bonheur je tombai sur un monceau de fumier. La chute cependant fut un peu rude; je restai un quart-d’heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur me rendit mes forces, et de détour en détour, je m’échappai de la ville. Lorsque je fus hors de danger, je m’assis sur une pierre où les réflexions les plus cruelles vinrent m’assaillir; je me voyais sans argent, sans appui, loin de mes parents, de ma patrie, et flétri par une action criminelle: vingt fois j’ai voulu terminer ma fatale existence; mais la religion et peut-être l’amour de la vie, ont retenu mon bras. Je poursuivis mon chemin, avec l’intention de rentrer en France. J’allai à Tolède; de là je vins à Séville, frappant à la porte des couvents pour demander du pain. J’avouerai en l’honneur des moines et de la générosité espagnole, que les aumônes ont été plus que suffisantes. Mais le chagrin, l’humiliation et la fatigue du voyage, altérèrent ma santé; et en arrivant à Séville, dévoré par la fièvre, j’ai été obligé de me présenter à l’hôpital, où l’humanité, la charité chrétienne m’ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n’en suis sorti que depuis hier. J’ai beaucoup souffert; mais je mérite mes souffrances. — Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute d’un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelqu’argent pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il? — Trois louis. — C’est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. — Pardonnez-moi; c’est assez pour un homme qui voyage à pied et aux dépens des autres. Je lui en offris cinq; il ne voulut jamais en accepter que trois. Il me proposa de me faire son billet: je le refusai, en lui disant que je passerais bientôt par Toulouse, et qu’il me rembourserait. Il me remercia avec la sensibilité et la joie d’un cœur qui sort de la misère et d’une situation douloureuse; et moi j’allai dîner chez le comte d’Avila, moins oppressé et soulagé par le plaisir d’avoir obligé un compatriote malheureux.
Je dois ici le portrait de la comtesse d’Avila, qui m’accueillait avec cette politesse douce et aisée, que l’usage du monde perfectionne, mais qui prend sa source dans le cœur. Dona Éléonora, un peu maigre, le teint pâle, attirait les regards par l’éclat de ses yeux, et une physionomie intéressante, et la grâce de ses mouvements. Elle lisait l’idiome français, l’ânonnait un peu et aimait à le parler.
Elle était très-attachée à son mari, fesait peu de cas des moines, et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu et l’humanité ouvraient, dans toutes les religions, les portes du Ciel; elle aimait la lecture, et lisoit de bons livres; mais la vivacité de son esprit nuisait à son attention; elle accusait sa mémoire du peu de fruits de ses lectures. A tort, lui dis-je un jour, vous inculpez cette faculté; vous retiendrez ce que vous lirez attentivement. Mais les femmes lisent comme bien des hommes voyagent; ils courent la poste, traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlent d’arriver à l’auberge, et en rentrant dans leur patrie, semblent avoir bu des eaux du Léthé. La comtesse aimable, spirituelle, et d’un caractère heureux, comme le soleil avait ses taches;
Car à l’humanité, si parfait que l’on fût, Toujours par quelque faible on paya le tribut.
Elle avait hérité de son père l’orgueil de la naissance; elle croyait l’organisation d’un gentilhomme bien supérieure à celle d’un roturier. Elle me demanda un jour si Voltaire et Racine étaient gentilshommes; je lui répondis qu’ils étaient les premiers de la nation, et que les beaux génies avaient une origine céleste. Elle avoit beaucoup d’esprit; mais le désir d’en montrer la jetait quelquefois dans l’affectation, et détruisait ce beau naturel, cet heureux abandon qui fait le charme de la conversation et le délice de la société. Ce désir de briller lui fesait citer à tort et à travers des faits qu’elle ignorait ou qu’elle savait mal. Elle aimait peu la compagnie des femmes; et habile à saisir leurs ridicules ou leurs défauts, elle les raillait avec un ton plaisant et malin, mais sans aller jamais jusqu’à la méchanceté: au reste, ses vertus, sa générosité, sa fidélité en amitié et dans le mariage, couvraient toutes ses imperfections.
Pendant le dîné elle me demanda si je m’étais armé contre le carême qui approchait, d’une bulle de la _Cruzada_? Je ne prends, lui dis-je, les armes que contre mes ennemis, et le carême et moi nous sommes très-bien ensemble; mais daignez me faire connaître cette bulle, dont j’entends parler depuis quelque temps.
La _Cruzada_, me dit le comte, permet de manger en carême du laitage et des œufs; un officier-général paie cette permission deux réaux, un colonel, un réal; mais vous serez le maître de donner davantage. Cette bulle fut publiée en 1509, par Jules II, et le produit en fut affecté aux rois d’Espagne, pour payer les frais de la guerre contre les Maures. Ceux-ci n’existant plus, cet impôt s’est glissé insensiblement dans la caisse de Saint Pierre. Un confesseur refuserait l’absolution à quiconque n’aurait pas acheté cette bulle. Mais aucun Espagnol n’est assez hardi pour s’en passer. — Ils sont plus braves, repris-je, devant un régiment d’ennemis que devant une compagnie de moines. — Messieurs les Français, vous riez de nos superstitions, mais n’avez-vous pas votre jansénisme, votre bienheureux Pâris, votre bulle _Unigenitus_, vos convulsionnaires, votre quiétisme, vos billets de confession? — J’en conviens; mais le vent a bientôt changé et emporté les brouillards qui offusquaient notre raison.
La comtesse me proposa de me mener passer la soirée chez dona Bianca Aladera, qui paraissait me voir avec plaisir, et qui disait quelle ne trouvait rien d’aussi aimable qu’un officier français. J’allai donc chez dona Bianca, qui m’accueillit avec le sourire le plus flatteur. Elle me réserva pour jouer à l’ombre avec elle, jeu que je savais très-mal. Son pied rencontra le mien sons la table, ce qui m’embarrassa, car je rougis, et quoiqu’elle fût jeune et jolie, je ne fus nullement tenté de lui répondre; la plaie de la perte de Séraphine était encore bien ouverte; et d’ailleurs je dédaignais ces amours impromptus, enfants du caprice et du désir. La partie finie, elle me plaça à ses côtés. Quand son mari entra, c’était un homme bien fait et d’une physionomie heureuse, elle me dit tout bas: Voilà mon mari, c’est un très-honnête homme, mais il est jaloux; il faut nous observer: et elle s’observa si bien qu’elle ne me parla plus que par ses regards, que j’aurais trouvés fort éloquents, si mon cœur avait été disposé à les entendre. Quand je me retirai, elle m’invita, tout bas, à me rendre le lendemain matin, vers les dix heures, à sa paroisse, que là nous causerions ensemble après la messe. Je lui répondis que j’avais des engagements qui m’empêchaient de profiter de ses bontés et de la messe. Depuis, dona Bianca Aladera a dit beaucoup de mal des Français, et de moi particulièrement.
Retiré dans ma chambre, le lendemain après mon déjeûné, un valet de chambre, qui écorchait la langue française, vint me demander si milord Dorset, arrivé hier au soir, pouvait venir me _fréquenter_. Je répondis qu’il me ferait beaucoup d’honneur. Peu de temps après milord entra, et me dit, dans mon idiome, qu’il avait appris de l’aubergiste qu’un officier français était logé chez lui, et je crois, ajouta-t-il, que votre nation et la nôtre sont faites pour vivre ensemble; la guerre, la politique des gouvernements, ne doivent pas désunir les individus des premières nations du monde. — Je crois, milord, lui dis-je, qu’un Espagnol ne déparerait pas notre société. Il me dit que depuis seize mois il voyageait en Espagne, qu’il avait vu Lisbonne, Madrid, tous _los sitios reales_ (les maisons royales); qu’au palais de l’Escurial, un grand seigneur lui avait dit avec emphase, que ce superbe monument avait été bâti par Philippe II, en commémoration de la victoire de Saint-Quentin, remportée sur les Français, et qu’il avait répondu: C’est fort bien; mais vous auriez dû l’abattre après la bataille de Rocroi; à présent, continua milord, je viens de Cadix; croiriez-vous que l’on m’a chassé de Varna, moi et mes gens? L’un d’eux, qui est Allemand, étant allé acheter quelques bouteilles de vin, l’alarme s’est répandue dans la ville, le peuple s’est ameuté, criant que les Allemands allaient boire tout le vin du pays. On a poursuivi mes gens à coups de pierre; je voulais sortir l’épée à la main, mais l’hôte, sa femme et leurs deux filles, m’ont arrêté et supplié de réprimer ma colère, pour éviter une scène désastreuse. Le peuple n’a été rassuré qu’après mon départ. Par Saint Georges, les Espagnols sont des êtres bien singuliers! je ne suis pas étonné que nous les battions sur mer, et que nous prenions tous leurs saints métamorphosés en vaisseaux,[57] à l’inverse des vaisseaux d’Énée qui furent changés en nymphes. — Prêtez-leur un Cromwel pendant vingt ans, ensuite un Frédéric II de Prusse pendant vingt autres années, et ces saints seront pour vous changés en requins. Rappelez-vous quelle vigueur a déployée l’Espagne sous le ministère du cardinal Albéroni; l’Europe en fut étonnée. Je lui demandai s’il devait faire un long séjour à Séville? — Un jour seulement pour voir la cathédrale et la ville. Je m’offris de l’accompagner. — Vous me ferez très-grand plaisir, dit-il, à condition que vous accepterez un mauvais dîné; car dans ce pays, ils ont des légions de moines et pas un cuisinier; de superbes églises et de mauvais chemins. Leurs saints, leurs madonnes font tous les jours des miracles, et les laissent mourir de faim. Ils ont un excellent territoire et une mauvaise culture, beaucoup de théâtres et pas une bonne pièce. — Milord, fesons grâce à la faiblesse de leur gouvernement, en faveur de leur caractère; car je pense que les Espagnols et les Suisses sont les nations de l’Europe où l’on trouve le plus de franchise, de grandeur d’ame et de probité. Il convint que je pouvais avoir raison, et qu’il avait connu nombre d’Anglais qui estimaient beaucoup la nation espagnole. Je le quittai un moment pour aller prévenir le comte d’Avila que je ne dînerais pas chez lui.
Milord Dorset voyageait pour se défaire d’une passion malheureuse: il aimait éperduement la femme de l’un de ses amis, auquel il avait rendu des services signalés; et il ne voulait pas souiller ses bienfaits, en abusant de sa confiance, de son amitié et de sa reconnaissance: et redoutant la séduction de l’amour et le danger de l’occasion, il avait brusqué son départ de Londres, pour se distraire en parcourant l’Europe. Il était ce qu’on appelle fataliste: les hommes selon lui étaient des automates sous la main de la Divinité: Dieu, disait-il, ayant réglé l’harmonie, le cours des astres, le mouvement périodique de l’univers, ne peut avoir abandonné les événements futurs au caprice des hommes. Je lui répondis: Dieu a mis en moi l’intime persuasion que je suis libre; voudrait-il me tromper? Cette idée est incompatible avec sa bonté et sa justice: l’idée de la liberté m’honore à mes propres yeux, et m’excite à la vertu: je ne puis, il est vrai, l’accorder avec sa prescience; mais tant de choses sont si impénétrables à ma raison, qu’elle se soumet en avouant sa faiblesse. — Dans l’incertitude d’un choix à faire, votre volonté vous décide, n’est-ce pas? — Sans doute. — Et d’où émane cette volonté? On lit dans les livres saints, que Dieu a créé Cyrus, Alexandre, inspiré Moïse, illuminé ses apôtres, pour l’exécution de ses vastes desseins; et s’il est démontré qu’il est l’auteur, le principe des pensées de tout ces grands personnages, pourquoi supposez-vous qu’il dédaigne assez les autres hommes pour les abandonner à leur libre arbitre? car enfin, si le père de Cyrus avait pu se dispenser de lui donner l’existence, si un homme avait été le maître de l’étouffer dans son berceau, il n’aurait pas conquis la Perse et renvoyé les Juifs à Jérusalem, pour rebâtir leur temple, selon la prédiction d’Isaïe. Donc, il était impossible que tout ce que Dieu avait arrêté n’arrivât pas. Mais nous voici devant la cathédrale; ce que nous y verrons sera plus compréhensible pour nous.
Milord admira cette superbe basilique, et me dit qu’après Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Londres et Sainte-Sophie de Constantinople, c’était le plus bel édifice élevé à la Divinité. Nous étions environnés des messes que l’on disait dans les chapelles. Milord, quoique déiste, grand prôneur de la religion naturelle, s’agenouilla à l’élévation, et s’inclina respectueusement. Au sortir de l’église, je lui dis que j’avais été édifié de sa dévotion. — J’ai, me dit-il, mes opinions, mes principes; mais je respecte ceux des autres. Fronder la religion dominante d’un pays, c’est affecter de la supériorité sur les habitants; c’est attaquer leur amour-propre dans ses plus douces illusions: de plus, la religion étant sous l’influence du gouvernement, tout homme qui l’insulte ou la brave publiquement, mérite d’être puni. Si j’étais à Constantinople, je conviendrais que Mahomet est le plus grand des prophètes, et que la lune est entrée dans son manteau par la manche droite, et sortie par la manche gauche, et que l’ange Gabriel l’a conduit dans le ciel sur la jument Borack.[58] Nous montâmes jusqu’au haut du clocher de cette basilique, où nous jouîmes de la superbe perspective de la ville et de la campagne. Après nous être rassasiés de cette vue, nous allâmes voir la _lonja_ (la bourse). Milord me dit en arrivant, _terret solitudo et tacentes Loci_. Jadis cet édifice était autant fréquenté que la bourse de Londres; mais le commerce, comme certains fleuves, change souvent son cours: celui de Venise, de Gênes, Pise, Séville, n’est plus qu’un faible ruisseau: peut-être un jour la Tamise ne portera que des bateaux de pêcheurs. La Lonja, continua milord, est aujourd’hui l’antre de la Chicane; l’on destine cet édifice à servir d’entrepôt à tous les papiers relatifs à l’Amérique espagnole. Séville avait autrefois cent trente mille personnes occupées aux manufactures de soie: aujourd’hui, cette population est bien diminuée. Cette ville était, sous les Maures, la capitale du plus beau royaume d’Espagne: lorsque l’on pense à cette nation brillante qui réunissait les arts, les sciences, le commerce, la valeur, la galanterie, le luxe et les plaisirs, l’on est fâché que les descendants des Goths les aient renvoyés en Afrique. Cependant Séville est encore une des villes les plus considérables de l’Espagne. Le voisinage de la mer et le Guadalquivir la rendraient encore très-florissante, si le monarque y fixait sa résidence, et elle l’emporterait sur bien des capitales par la fertilité de son terroir, et la douceur de son climat. La flotte d’argent y arrive des Indes au mois d’août, et repart en avril; son arrivée emploie plus de six cents ouvriers; mais allons nous promener aux bords de la rivière.
Il y a sur ces bords une allée de cinq files d’ormeaux touffus, arrosés par de petits canaux. On y trouve des fontaines et des siéges; à chaque extrémité on a élevé deux grands obélisques. La nuit une file de lumières des deux côtés, rendent cette promenade très-agréable. Milord disait que Séville était le paradis terrestre pendant les deux tiers du jour, et le purgatoire depuis dix heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. Nous vîmes passer le carrosse de l’archevêque, attelé de six mules, conduites par deux postillons. Savez-vous, me dit-il, pourquoi les cochers, en Espagne, ne montent plus sur leurs siéges? — Non, milord; je ne sais si cet usage vient des Goths ou des Maures. — Ni des uns, ni des autres; c’est depuis que le cocher du duc d’Olivarès entendit de son siége un secret que ce ministre confiait à son ami.