Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 7
Don Pacheco, en qualité de gentilhomme, avait passé sa vie dans les églises, dans les intrigues d’amour, et dans l’oisiveté. Il lisait peu; mais écoutait et réfléchissait beaucoup. Sa mémoire était fidèle; il avait dans la tête tout Don Quichotte, les généalogies des grandes maisons d’Espagne, une connaissance assez étendue de la Bible, et des miracles et de la vie des saints. Il n’attachait de gloire qu’aux exploits militaires; aussi il citait souvent ses campagnes d’Italie. Il avait la fierté d’un Castillan du seizième siècle, lorsque sa nation était la première de l’Europe. Un jour, il répondit à son confesseur, qui le menaçait de l’enfer, que Dieu y penserait à deux fois avant de damner un homme comme lui. Quand il voulait louer le courage d’un Français, il disait: _Valiente_ comme un Espagnol. Cet orgueil national était la source de plus d’une vertu. Il était généreux, brave, discret, fidèle à sa parole; et, quoique prévenu pour son rang et sa naissance, il méprisait les flatteurs. La bassesse, disait-il, donne l’encens, la sottise le respire. Il avait un goût très-vif pour le jeu; un jour, après une perte considérable, il donna sa parole à la sainte Vierge d’y renoncer pendant une année; et il la tint très-exactement. Sa physionomie était grave; mais cette gravité n’était pas chez lui un mystère du corps pour cacher les défauts de l’esprit, comme dit Larochefoucault; c’était en lui l’amour de la décence, le sentiment de sa dignité.[30] Cette gravité nationale donnait souvent à ses phrases de l’expression et de l’énergie. Je lui demandai un jour s’il avait été souvent amoureux: _Siempre_ (toujours); s’il avait été jaloux: De ma femme, jamais; de mes maîtresses, souvent. Malgré ce caractère de gravité et de fierté, il avait de l’enjouement dans la conversation; il aimait les bons mots et les plaisanteries, surtout à table. Il était également assidu aux farces, aux comédies, aux sermons et aux cérémonies de l’église. Enthousiaste de la religion, il aurait, comme Polieucte, renversé les idoles, et, comme Ignace de Loyola, mis l’épée à la main pour soutenir la virginité de la Madonne. S’il rencontrait le viatique, il se précipitait aussitôt à genoux, même dans la boue, et le suivait ensuite jusqu’à ce qu’il fut rentré dans l’église. Il regardait comme un grand péché l’inobservance des jeûnes et des jours maigres; cependant, le samedi, il mangeait les ailerons, le foie, les pieds et les abattis d’une volaille. Un jour, je lui en marquai mon étonnement. Une bulle du pape, me dit-il, nous permet ces aliments, en donnant huit sous à l’église.[31] Il se confessait tous les mois, fesait le signe de la croix sur la bouche avec son pouce, à chaque fois qu’il bâillait. Il était plastronné d’un large scapulaire, et il prétendait que la Vierge avait fait deux beaux présents à l’humanité, le rosaire et le scapulaire. Il portait des reliques; et, par une inconséquence qui n’étonne plus quand on connaît la nation espagnole, à côté des reliques, il avait des cheveux de ses maîtresses. Né glorieux et vindicatif, à la plus légère insulte il mettait l’épée à la main. Dans une maladie grave, son confesseur l’exhortait à pardonner, sous peine de damnation, à un homme qui l’avait offensé. Par saint Jacques, s’écria-t-il, puisque Dieu se venge, pourquoi la vengeance serait-elle défendue à un gentilhomme? Son confesseur aurait dû lui répondre:
Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.
Il était très-attaché à son roi et à sa patrie. De toutes les nations, après la sienne, il n’estimait que les Français, à cause que son prince était français, et de la maison de Bourbon. Il improuvait beaucoup le roman de don Quichotte, quoique le caractère et les bons mots de Sancho lui fissent grand plaisir. Il prétendait que Cervantes, en jetant un ridicule indélébile sur la générosité et la vaillance des chevaliers, avait affaibli le courage de la nation. Il n’aimait pas le séjour de la campagne; il n’y voyait que des mouches et des moutons. Il citait souvent ce proverbe: _Donde esta Madrid, calle el mondo_.[32] Il avait, dans sa maison, une chapelle, où était une petite statue de la Vierge, qu’il appelait sa dame, sa souveraine. Tous les samedis, il la parait, la couvrait de fleurs, allumait quatre bougies; et, le jour de la fête de Marie, il doublait les bougies et les fleurs. Cette _Madonne_ était sa déesse pénate. Les Romains avaient leur génie et leur petite Junon.
Ipse Deus absit genius visurus honores Cui decorent sanctas florea serta comas.[33]
Mais, par une dévotion bizarre, sa Vierge était le portrait de l’une de ses maîtresses.[34] On assure que Raphaël nous a transmis le portrait de la sienne dans sa _Madonna della sedia_.[35] Il donnait beaucoup aux pauvres, fesait dire quantité de messes pour l’ame de ses aïeux, nourrissait dans sa maison tous les vieux domestiques de son père et de sa femme, morte depuis trois ans. Un Anglais ou un Parisien aurait regardé sa sobriété comme un régime monacal et rigoureux; mais la sobriété est une vertu indigène de l’Espagne, et le soutien de leur constitution. Une jolie femme était pour don Pacheco un être céleste. Il voyait, comme jadis les Gaulois, dans ce sexe, une émanation de la divinité. En effet, l’objet dont nous sommes épris a pour nous quelque chose de divin. Il croyait, d’une foi robuste, à l’infaillibilité du pape, aux sorciers, à la vertu des reliques, aux miracles de saint Vincent Ferrier, de la Vierge, et de saint Jacques; et il ne pouvait se persuader que l’on pût mesurer le diamètre des planètes, et leur distance du soleil. Il avait pour les Juifs une haine implacable. Je lui disais souvent que J. C. était de race juive, ce qui l’embarrassait un peu. Il jouait fort bien de la guitare, instrument apporté en Espagne par les Maures; il savait quantité de romances, qui roulaient sur les miracles de la Vierge, ou sur des aventures galantes et chevaleresques. Il avait un usage dégoûtant: il portait son tabac, sans boîte, dans le gousset de sa culotte. Le grand Frédéric de Prusse n’avait d’autre tabatière que la poche de sa veste. Don Pacheco regardait le vendredi comme un jour sinistre: un vendredi, il avait été blessé à l’armée; un vendredi, sa femme était morte; on lui avait enlevé sa maîtresse un vendredi; et c’était à pareil jour qu’il avait eu son attaque de goutte à Perpignan; un vendredi, il avait refusé un premier rendez-vous d’une femme qu’il aimait passionnément. Je lui disais cependant que Sixte-Quint regardait ce jour-là comme très-heureux, parce qu’un vendredi avait été celui de sa naissance, de sa promotion au cardinalat et à la papauté, et de son couronnement. Tel était don Pacheco, dont je me suis plu à crayonner le portrait, parce que je l’ai trouvé, dans son moral et dans son physique, le vrai modèle des nouveaux Ibères: assemblage d’esprit, de crédulité, de défauts, de vertus, de grandeur d’ame, de superstition et de galanterie; enfin, un composé d’éléments si discordants, que l’on ne pourrait trouver sa copie dans aucune autre nation.
Je ne dois pas oublier le portrait de celle qui m’enivrait d’amour. Si je voulais peindre la volupté, je lui donnerais de grands yeux noirs pleins de feu, et de longs cils qui en adouciraient l’éclat; une physionomie expressive, animée; de beaux cheveux noirs, flottant sans ordre autour de ses épaules, ou renfermés dans un réseau; sa taille serait élevée, svelte, flexible; elle aurait la légèreté d’une biche, un pied charmant, une voix tendre et mélodieuse. Tel serait le portrait que j’aurais imaginé, ou telle plutôt était Séraphine. Pour une femme douée du don céleste de la beauté, chaque jour est un jour de triomphe: partout où Séraphine paraissait, les regards, l’admiration, les applaudissements la suivaient. Elle avait peu d’embonpoint, la poitrine peu élevée, défaut ordinaire aux Espagnoles, qui peut naître de l’indifférence que les Espagnols ont pour les charmes d’un beau sein. Séraphine aimait beaucoup la danse, passion des ames voluptueuses, et la parure, passion de la vanité et de la coquetterie, sa fille. Elle chargeait ses doigts de bagues.[36] Quant aux qualités de son esprit, elle en avait, comme disent les Anglais, des parties: de la finesse, de la pénétration, des pensées plus brillantes que justes, fruits d’une imagination active, mais peu cultivée. L’éducation des femmes est, en Espagne, encore plus négligée que celle des hommes; la nature leur prodigue ses bienfaits, mais rarement l’art seconde la nature. Les jeunes personnes du sexe bornent leur lecture à la Vie des Saints, à celle de Don Quichotte et de quelques comédies. Les mères occupées de plaisirs et d’intrigues, confient leurs filles à des _camaristes_ (femmes-de-chambre), ou à des duègnes; mais la vivacité, les agréments de leur esprit, couvrent les ombres de leur ignorance; du moins on ne trouve pas dans cette nation, comme en France, des femmes qui lisent par air, parlent de ce qu’elles ignorent ou savent très-imparfaitement, ont la manie de juger des ouvrages comme Dandin avait celle de juger les procès, et dont les doctes entretiens fatiguent les gens instruits et ennuient les ignorants. Séraphine, sans prétention, ainsi que toutes ses compatriotes, plaisait par un esprit vif et naturel; elle avait une sensibilité si douce, si touchante, quand elle aimait, qu’elle aurait pénétré d’amour l’ame la plus froide; rien n’est si séduisant qu’une femme espagnole qui vous aime. Séraphine était plus superstitieuse que douée d’une véritable piété. On inspire à une Espagnole, dès son enfance, un enthousiasme mystique, une tendre vénération pour la Madonne et pour les moines. La dévotion et l’amour deviennent l’occupation de toute sa vie. Les miracles n’étonnaient pas Séraphine, mais elle s’étonnait que Dieu eût défendu l’amour. C’était, disait-elle, demander l’impossible. D’après ce portrait, exempt de flatterie, mon lecteur ne sera pas surpris de mon voyage à Cordoue, où m’attendaient l’hymen, l’amour et la fortune.
Avant l’arrivée de don Pacheco, je voyais souvent une jeune dame plutôt par désœuvrement, ou esprit de galanterie, que par aucun mouvement du cœur; car, autant par principe que par délicatesse de goût, je n’ai jamais voulu suivre en volontaire le char de l’hymen. Tout absorbé dans une nouvelle passion, j’avais négligé cette beauté; sa coquetterie, bien plu que sa tendresse, en fut blessée: je crus devoir lui faire une visite; je craignais la froideur de son accueil, mais je fus rassuré par la sérénité de son visage. «L’Espagnole est donc partie, me dit-elle d’un air aisé? — Oui, madame, et j’ai été obligé de donner des soins à son père, attaqué de la goutte; — Et à sa fille qui se portait bien? On ne saurait être plus charitable. Allez, monsieur le protestant, retournez à confesse, et si le confesseur vous refuse l’absolution, moi je vous absous sans exiger un acte de contrition. — Ma confession se bornera à vous dire qu’un Français doit accueillir tout honnête étranger qui a besoin de secours et de protection; quant à sa fille, c’est un enfant. — Eh bien, qu’on lui donne le fouet et qu’on ne m’en parle plus. — Est-ce un arrêt de proscription? Me défendez-vous de venir vous faire ma cour? — Oui; à moins que vous ne me donniez votre parole que vous oublierez cette petite fille. — Les souvenirs, madame, ne dépendent pas de nous; et si par hasard je l’oubliais pendant le jour, la nuit, un songe pourrait me la rappeler. — Il suffit; j’ai ma toilette à faire, je vous prie de me laisser. Ainsi finirent notre entretien et nos liaisons. Ah! bien loin d’oublier Séraphine, elle était toujours présente à ma pensée; je ne vivais que par elle et avec elle; je lui parlais, je l’entendais encore. Je pris un maître de langue espagnole, et comme je savais un peu d’italien et assez bien le latin, je fis des progrès qui étonnèrent mon maître; mais j’étais aiguillonné par l’amour, aiguillon plus actif que l’ardeur du savoir, ou l’attrait de la gloire. Il me fit lire l’histoire d’Espagne de Ferreras, de Mariana, écrivain qui me plaisait par l’éloquence et la noblesse de son style, quoiqu’il maltraitât les Français, surtout les protestants; mais il était Espagnol, et il écrivait dans le seizième siècle. L’été s’écoulait dans cette étude, non assez vite au gré de mon impatience; car tel est l’homme, la vie lui paraît très-rapide et les journées bien longues.
Je reçus, dans le mois de juin, une lettre de don Pacheco, qui disait: «Par la grâce de Dieu et de la Madonne nous sommes arrivés en bonne santé à Cordoue; je vous attends, mon cher capitaine, dans le plus beau pays de l’Europe, sur les bords du Betis (_le Quadalquivir_), avec de bon chocolat et d’excellent vin de Xérès et de Malaga, qui vous sera versé par la main d’Hébé: elle ne vous oublie ni dans ses prières, ni à table avec moi, où nous parlons toujours de vous, et buvons bien souvent à votre santé. Quand vous partirez, elle fera dire trois messes à la Sainte-Vierge, pour le succès de votre voyage. Allons, partez, vaillant chevalier, sous les auspices de l’amour et de la vierge Marie. _Viva usted mil anos._» Dans ma réponse, j’annonçai mon départ aux premiers jours de septembre.
Le père de l’intéressante Suzette vint me prier à la noce de sa fille. Je m’y rendis; j’aime beaucoup les fêtes champêtres. Je vis revenir de l’église les deux époux. Charlot portait un gros bouquet à sa boutonnière, et Suzette était couronnée de fleurs et vêtue en blanc; elle était suivie de jeunes gens de l’un et l’autre sexe; les filles avaient de grands bouquets, et les garçons, des rubans à la boutonnière; ils marchaient en sautant et en dansant au son du tambourin. Le père de Suzette, le père, le grand-père et la mère de Charlot, fermaient la marche, se tenaient par la main, se rappelant leurs noces et leurs plaisirs,
Racontant ce qu’ils ont été, Oubliant qu’ils vont cesser d’être.
On se mit à table en arrivant; le couvert était dressé devant la maison; la mariée me fit asseoir à ses côtés: je lui trouvai l’air grave; je lui en parlai. C’est, me dit-elle, que le bonheur est recueilli; et vous, monsieur le chevalier, quand épousez-vous cette belle Espagnole? — J’espère que ce sera l’hiver prochain. — Si elle vous aime autant que j’aime Charlot, vous ne serez pas à plaindre. Les cris de joie, les éclats de rire interrompaient souvent notre, conversation. On chanta, on but en chœur à la santé des nouveaux époux; on me fit l’honneur de boire à la mienne, en me qualifiant de commandant; je remplis mon verre, je me levai, et bus à la santé des bienfaiteurs de la patrie, des honnêtes laboureurs. Le vin coulait à grands flots; un jeune homme se glissa sous la table et enleva le soulier de la nouvelle mariée. A la vue de ce trophée, la joie et les éclats redoublèrent, et l’on acheva d’épuiser les flacons. Après le dîné, on dansa au son du galoubet et du tambourin. J’ouvris le bal par le menuet avec la nouvelle épouse; le menuet fini, je l’embrassai, aux applaudissements de la joyeuse assemblée: mon exemple l’enhardit, et chacun voulut embrasser l’aimable Suzette; mais elle se déroba à leurs empressements et courut se cacher. On voulut faire payer les jeunes filles pour la fugitive; elles prévirent le complot et se mirent à courir comme des perdreaux devant le chasseur; mais les jeunes gens plus lestes, les poursuivent, les atteignent, les amènent dans le cercle, et toutes, tour-à-tour, sont embrassées, non sans de bruyantes clameurs et des battements de main. On m’invita d’en faire autant; ce fut très-volontiers; j’embrassai même les vieilles femmes, ce qui redoubla les éclats de rire. Enfin, la nuit approchant, je m’éclipsai tout doucement et regagnai la ville, satisfait de ma journée et de la joie que j’avais vue régner au milieu de ces bonnes gens. Mais chaque heure nouvelle amène de nouveaux événements. Je trouvai, en rentrant, une lettre du vicomte de Beaupré, cachetée en noir. Mon cœur palpita d’effroi: j’hésitai à l’ouvrir; je voulais attendre au lendemain, pour éviter une mauvaise nuit; mais la curiosité, ou plutôt l’amitié l’emporta: j’ouvre la lettre d’une main tremblante, et je lis:
«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, aujourd’hui vous pleurerez sur moi. Cécile, la sensible Cécile, la vertueuse Cécile, si digne d’une vie immortelle, le Ciel me l’a ravie: depuis trois jours elle n’est plus. La mort a enlevé à la terre un de ses plus beaux ornements. Elle était accouchée heureusement d’une fille. Elle a d’abord demandé des nouvelles de son enfant: on l’a assurée qu’il se portait très-bien. Quelques moments après elle a entendu ses vagissements; ce cri a produit une émotion si vive dans l’ame de cette tendre mère, qu’elle a expiré sur-le-champ. L’amour maternel, l’excès de sensibilité, l’ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous les secours prodigués n’ont pu la rappeler à la vie. Chère Cécile, épouse adorée, que vais-je devenir sans toi? La main me tremble, des larmes remplissent mes yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez une excellente amie: parents, amis, voisins, tous les domestiques la pleurent. Le deuil est dans le château et dans les environs. Vous la pleurerez aussi. Dès que ma santé, un peu altérée, sera rétablie, j’irai à Nancy, rejoindre mon régiment. Je brûle de quitter un séjour où, du faîte de la félicité, je suis tombé dans l’abîme du malheur. J’y vois partout l’ombre errante de ma chère Cécile. L’enfant se porte bien. Adieu, mon cher ami, je vous quitte pour la pleurer.»
Quel coup de foudre, au sortir d’une scène bruyante, des transports de la joie, d’une fête d’hymen aussi gaie que touchante! Cécile avait célébré sa noce avec la même joie, au milieu des plaisirs et des félicitations. Hélas! en signant son contrat de mariage, elle avait signé l’arrêt de sa mort. Quel excès d’allégresse quand elle se vit enceinte! et ce bonheur devait la précipiter dans la tombe! Pauvres humains! formez des vœux! Tendre amie, m’écriai-je en m’inondant de larmes, douce image de la divinité, la terre n’était pas digne de te posséder! Ta beauté, ton printemps, tes plaisirs, tes espérances sont ensevelis dans la nuit éternelle. Ta jeune ame s’ouvrait à peine aux rayons de la vie. C’est au Ciel que ta place était marquée, et que les anges t’attendaient! Je passai une partie de la nuit à verser des larmes, et à répondre au vicomte. Pendant un mois je pleurai tous les jours cette aimable et malheureuse amie. Cicéron, à la mort de sa fille, ne trouva quelque allégement à sa douleur que lorsqu’il put reprendre ses livres et sa plume: j’en trouvai dans l’étude de la langue espagnole, et dans les promenades où j’allais, le cœur malade, rêver, parler à ma chère Cécile, et tromper mon affliction par de tendres souvenirs.
Cependant septembre approchait, non au gré de mon impatience. Le temps nous cache ses ailes, ce n’est qu’après sa fuite qu’on les aperçoit. Enfin ce mois parut, et je demandai à mon colonel la permission de partir avant l’arrivée des semestres. Vous voulez donc, me dit-il en riant, aller passer quelque temps dans les prisons du saint-office. Vous êtes enfant de Calvin, quelquefois mauvais plaisant, et les inquisiteurs n’entendent pas raillerie. J’adopterai, lui dis-je, avec le manteau espagnol, la gravité d’un docteur de Salamanque. — Partez, j’y consens; mais recommandez-vous à la _Madonne_ et à saint Jacques de Compostelle.
Comme j’avais lu dans Don Quichotte que son hôte lui avait recommandé de ne jamais voyager sans argent, j’avais amassé un petit viatique; ma mère informée de mon voyage, m’envoya cent écus. C’était, me disait-elle, le denier de la veuve, le fruit de ses économies. Je les refusai, et lui écrivis que ses bontés et ses prières m’étaient plus pré et plus utiles que son argent; d’ailleurs j’avais pour principe de régler ma dépense sur ma fortune. Si j’avais voyagé en Mésopotamie, du temps des patriarches, ou en Grèce, dans le beau siècle de Ménélas et d’Alcinoüs, partout on m’aurait accueilli, hébergé; de jeunes filles m’auraient mis dans les bains; mais le monde, en vieillissant, s’endurcit: le temple de l’hospitalité s’est fermé. Au commencement de l’été j’avais acheté, pour me promener et pour mon voyage, un petit cheval alezan, que je nommais _Podagre_, par antiphrase, comme par la même figure de rhétorique les furies portent le nom d’Euménides. Je m’attachai beaucoup à ce cheval. Il n’était pas beau _d’orgueil_ et _d’amour_, n’appelait pas la guerre; on ne voyait pas bondir les flots de son épaisse crinière; mais il était doux, modeste et robuste: _Qualem me decebat_. Je ne l’aimais pas autant que Caligula chérissait le sien,[37] ou que la marquise de ... aimait son chat, dont elle a porté le deuil pendant trois jours. Peu de femmes ont eu autant de tendresse pour leurs maris, que cette marquise en avait pour cet animal-tigre, selon Buffon. Ayant donc rempli mon porte-manteau de quelques effets, de plusieurs livres, et ma bourse de quelques pièces d’or, vêtu d’un uniforme, décoré de l’épaulette de capitaine, jargonnant assez bien l’espagnol, je montai sur Podagre le 3 septembre 1766. Annibal était parti de Saragosse, pour marcher à Rome, dix-neuf cent quatre-vingt trois ans avant mon entrée en Espagne.
Je sortis de Perpignan par la porte de Saint-Martin, autrement dite _la porte d’Espagne_, laissant mes habitudes et mes préjugés au faubourg de la ville, me promettant surtout de me dépouiller de ce caractère léger et irréfléchi d’un Français de mon âge. Solon disait que personne ne peut être réputé heureux avant sa mort.
_La vita al fin, e ’l di loda la sera,_[38]
a dit Pétrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu’il faut attendre la fin d’un voyage pour savoir s’il a été heureux.
Les amants qui courent après leurs maîtresses ne sont ni des Anacharsis, ni des Strabon; ils veulent arriver; tout retard irrite leur impatience; ils aiment mieux faire du chemin que de s’arrêter pour voir des tableaux, ou des débris d’antiques monuments. Mais ils ont un avantage sur les doctes voyageurs: s’ils ne font pas comme eux des descriptions brillantes des sites pittoresques, des beautés de la nature, ils en jouissent beaucoup mieux. Un amant sera plus ému, plus attendri par les charmes de la campagne, par la vue d’un troupeau, le son d’une musette, le chant des oiseaux, que le savant qui voyage pour voir des décombres, des tableaux et examiner la qualité des terres. Je renvoie mes lecteurs avides de connoître ces objets scientifiques, aux nombreux voyages d’Espagne, qui seront, pour ainsi dire, les appendices du mien. Mais je m’attacherai spécialement à la description des usages et des mœurs générales et particulières; je parlerai de ce qui m’a frappé et de ce qui m’est arrivé.
Une médaille de l’empereur Adrien représente l’Espagne assise, appuyée sur une montagne (les Pyrénées) placée à sa gauche, tenant une branche d’olivier à sa main; à ses pieds est un lapin.[39]