Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)

Part 23

Chapter 233,285 wordsPublic domain

Murcie a un beau quai et un pont superbe sur la Ségura, et des promenades charmantes; mais la plus agréable est celle qui est nommée la _Maleçon_: c’est une chaussée de deux mille quatre cents pieds de long, bordée par la Ségura. On y monte par un bel escalier, et l’on y respire l’air le plus pur. Les fidèles y trouvent presqu’à chaque pas à satisfaire leur dévotion: on y a planté des piliers qui désignent les différentes stations de J. C. lorsqu’il traînait sa Croix. Nous vîmes nombre de dévotes qui s’agenouillaient devant chaque pilier. Au bout de cette promenade on trouve une terrasse garnie de bancs de pierre: on y jouit d’une perspective fort étendue; mais les yeux se reposent sur un paysage très-agréable et très-varié. Nous jouissions en vrais amateurs, ou plutôt en voyageurs curieux, de la beauté de cette vue, lorsque nous aperçûmes auprès de nous un dominicain avec deux jolies femmes. _Ah picanorazzo_ (grand coquin), s’écria le révérend don Ésope! Il aurait voulu l’éviter; mais ce moine, apercevant l’uniforme de Saint Dominique, vint à nous pour voir et saluer ce confrère inconnu. Il lui adressa la parole; mais le rusé don Manuel lui répondit en latin. Cet idiome nouveau pour le jacobin, engraissé d’ignorance, l’embarrassa beaucoup. Je pris alors la parole, et lui dis que son confrère était tudesque et n’entendait pas sa langue; mais qu’il pouvait lui parler celle de Cicéron, qu’il savait parfaitement. — J’en suis charmé, dit le moine, mais je n’ai pas le temps, sans doute il va à Madrid; je lui souhaite un bon voyage. Ainsi l’idiome latin nous délivra de cet argus enfroqué. Nous jugeâmes à propos de terminer notre promenade pour n’être plus exposés à pareille rencontre; et comme le soleil atteignait son zénith, nous revînmes chez dona Cascadilla, où les deux béates et le dîné nous attendaient. Le père don Ésope dit son _bénédicité_ en se mettant à table. Sans doute la vue d’un repas succulent excitait sa reconnaissance envers l’Être-Suprême. Lorsqu’il eut un peu appaisé la vivacité de son appétit, il fit part à ces dames du succès de ses informations sur la conduite de ses confrères. J’ai découvert, leur disait-il, qu’il y a du relâchement dans les mœurs, de la mollesse et de la tiédeur dans le service divin. Les vieux pères aiment mieux assister à une bonne table qu’aux offices, et les jeunes fréquentent les dames, dirigent leur conscience, Dieu sait comment; leur permettent des amants, comme l’église permet la viande les jours maigres, aux malades, aux santés délicates. Croiriez-vous que nous avons rencontré ce matin, à la promenade, au milieu de deux jolies femmes, un jacobin gras comme un chapon et robuste comme un taureau? Quel scandale! quelle licence! Est-ce ainsi que se conduisaient les Bazile, les Antoine, les Bruno, les Dominique? Au lieu d’être à l’église ou dans leurs cellules à étudier la somme de Saint Thomas, les homélies de Saint Chrysostôme, et de lire les sermons, la cité de Dieu de Saint Augustin, les quatorze épîtres de Saint Paul qui resta une nuit et un jour au fond de la mer! Et cependant ils se croyent les élus du seigneur: Eux? les élus? comme moi, qui ne suis qu’un pécheur. Je les dénoncerai à notre général qui les condamnera an pain et à l’eau pendant deux ans: Il n’y aura pas de mal à réduire leur embonpoint et à réprimer l’aiguillon de la chair. Dona Pepa demanda grâce pour eux. Celui, dit-elle, que vous avez vu ce matin, à la Maleçon, est le père Gabriel; il est très-respecté dans la ville, il confesse, il prêche tant qu’on veut. Il a converti deux juifs, il met la paix dans les ménages, il a réconcilié naguère un mari avec sa femme, enfin c’est un véritable apôtre. — Mesdames, je n’ai pas ouï dire que les apôtres se promenassent avec de jolies femmes. Il est vrai que Sainte Thècle suivait, en habit d’homme, Saint Paul dans tous ses voyages; mais elle était sainte et laide. Mais puisque vous prenez don Gabriel sous votre protection, je ne le citerai pas à son Eminence; cependant ces pères s’exposent au danger, et ils sont bien loin d’avoir la ferveur et le courage de Saint Thomas d’Aquin: c’était un bon gentilhomme. Ses frères, désolés de le voir s’ensevelir vivant dans un monastère, envoyèrent un jour, dans sa cellule, une fille rayonnante de jeunesse et d’attraits. Le piége était séduisant. Le saint convint qu’à son aspect, il sentit quelque émotion, qu’un certain feu circula dans ses veines; mais tout-à-coup, rebelle à la chair et au démon, et soutenu par la grâce, il saisit un tison ardent, s’élance sur cette fille, qui, épouvantée, s’enfuit à toutes jambes. Vous citerai-je encore Xénocrate, le patron des maléficiés? Un jour, une très-belle femme, qu’on appelait _Laïs_, sous je ne sais quel prétexte, l’attira à sa toilette. Sans doute c’était le démon qui l’inspirait pour perdre un saint. Cette femme déploya tous ses talents, tout le charme de la séduction pour triompher de sa vertu; mais Saint Xénocrate, bien supérieur aux Jérôme, aux Augustin, nés fort ardents, resta glacé comme un bloc de marbre, et immobile comme le Mont Caucase. — Nous ne connaissons pas en Espagne ce saint là. — Je le crois, c’est un descendant de Japhet, qui eut sept fils qui peuplèrent les îles de la Méditerranée. Saint Xénocrate descendait en droite ligne de Gomez, qui était l’aîné de la famille. Ce grand saint est mort assassiné par les Turcs sur les bords du Pont-Euxin, et c’est depuis cet assassinat que cette mer est appelée la mer Noire. Vous savez aussi qu’il y a une mer qu’on appelle la mer Rouge, que Moïse passa à pied sec dans le temps du reflux. — Nous en avons ouï parler. — Mais vous ignorez d’où vient cette épithète de rouge qu’on lui a donnée: c’est que pendant la persécution de Dioclétien, elle a été rougie du sang de dix mille martyrs. Cependant le père don Ésope fesait parfois des pauses pour savourer les morceaux choisis et délicats dont on chargeait son assiette. Je le regardais de temps en temps avec admiration et souriais discrétement à son savoir.

Pendant cet entretien intéressant, les deux dames oubliaient l’heure de la sieste; mais je les avertis que le père don Ésope avait son bréviaire à réciter. Alors dona Pepa quitta la table, et nous, nous rentrâmes dans notre chambre: je félicitai don Manuel de sa douce faconde, et de la canonisation du bienheureux Xénocrate, petit-fils de Gomez, dont il enrichissait la légende, et de sa sublime invention pour colorer la mer Rouge et la mer Noire. — Fables pour fables, me dit-il; les miennes valent bien celles de tant d’autres historiens: l’amusement et les fictions sont plus nécessaires aux hommes que la vérité et la science. Mais nous devons songer à notre départ, il ne faut pas que l’aurore nous retrouve demain dans Murcie. Je ne sortirai pas cette après-dînée de peur de rencontrer quelque jacobin, qui, par hasard, sût la langue de Virgile et de Tite-Live. Allez louer un _volante_ pour notre voyage, et apportez-moi un petit os de mouton ou de brebis. — Et qu’en voulez-vous faire? — L’enchâsser dans une petite boîte, et le donner à dona Cascadilla, comme un reliquaire précieux: la reconnaissance est une de mes vertus. — Et vous croyez que cet os de mouton, devenu relique, lui portera bonheur? — Il opérera des miracles. Quand la confiance et la crédulité s’emparent de l’imagination d’une dévote, elle voit tout ce qui est dans sa tête, et les fantômes de la lanterne magique sont pour elle des corps réels. Les mahométans regardent la robe et une dent de Mahomet comme des reliques sacrées.[174] Allez visiter la ville. En attendant votre retour, je dirai mon bréviaire dans Don Quichotte.

Murcie contient cinquante mille habitants; les rues sont belles, droites, et les maisons bien bâties. Je vis le superbe couvent des cordeliers, où l’on entre par trois grandes cours, qui ont deux portiques élevés l’un sur l’autre. On aurait dû graver ce vers sur le frontispice:

Hic mea paupertas vitæ traducat inerti.[175]

La bibliothèque est très-belle; mais quand j’y entrai, avec un conducteur, nul être vivant n’en troublait la solitude. Je lus sur la porte cette inscription: _Los muertos abren los ojos, a los que viven_.[176] J’aurais voulu y substituer cette autre: _Personne ici ne trouble le repos des morts_. Au défaut d’êtres vivants, j’y vis le portrait de plusieurs grands hommes.

Au sortir de ce magnifique asile de la pauvreté, je vis une cérémonie qui excita ma curiosité: on promenait un homme sur un âne; le bourreau le suivait en lui appliquant par intervalle de grands coups de fouet. Des officiers de justice marchaient immédiatement après le bourreau, précédés d’un trompette, qui, s’arrêtant dans les carrefours, criait d’une voix glapissante: C’est la punition que sa majesté et la justice, en son nom, infligent à ce coupable, condamné à recevoir cinquante coups de fouet pour avoir vendu des fruits au-dessus du prix fixé par la police. On m’apprit que c’était le châtiment ordinaire de tout vendeur qui surfesait sa marchandise. Mais si le bourreau frappe plus de coups que la sentence ne porte, il est fustigé lui-même.

Je louai une voiture pour Carthagène, et après m’être muni d’un petit os de mouton, je retournai chez dona Cascadilla. Je trouvai le père don Ésope dans sa chambre, prenant une tasse de chocolat pour soutenir son estomac jusqu’à l’heure du souper. Je lui remis l’os de mouton. Il l’enchâssa proprement dans une petite boîte, à la place des cheveux de sa première maîtresse, alors très-oubliée. Une heure après, la jeune Anna vint nous avertir que les dames nous attendaient pour souper. Don Ésope prit la main, le bras, de cette jeune Agar, la caressa sous le menton, en lui disant, en vrai Sycophante, sois sage, ma fille, et Dieu te bénira.

L’entretien du soupé roula, comme à l’ordinaire, sur des miracles, sur des sujets pieux. Don Ésope gémit sur le relâchement, sur la tiédeur du saint-office. On ne voit plus comme autrefois, disait-il, de ces _auto-da-fé_ si édifiants, si attachants; les vrais fidèles se plaignent avec raison. Qu’est devenu ce temps de pieuse mémoire, où le roi don Carlos, ayant témoigné le désir de voir un _auto-da-fé_ aussi brillant que celui dont son père avait eu le bonheur de jouir, vit arriver le grand-inquisiteur qui lui promit la représentation d’un spectacle si agréable, si consolant pour la piété?

Le jour venu, ce grand prince se rendit sur son balcon à huit heures du matin; on promena, on brûla sous ses yeux nombre de victimes humaines. J’ai tort de dire humaines; car les hérétiques, les juifs, les musulmans ne sont pas l’image de Dieu. Ce sont de vrais animaux; oui, mesdames, j’aimerais mieux être mulet, cheval ou chien, que juif ou hérétique. Sa majesté catholique daigna assister tout le jour à cette cérémonie imposante, sans ennui, sans quitter sa place un seul moment, supportant le poids de la chaleur avec un saint courage; impassible à tous les besoins. Quand les corps furent brûlés, les feux éteints, il demanda, ainsi qu’un aimable et jeune enfant qui ne se lasse pas de voir des marionnettes, s’il n’y avait plus personne à brûler. Alors il se retira fort content de sa journée, et fâché que les scènes du plaisir fussent si rapides. Nous avons encore vu, en 1725, le saint-office faire brûler à Grenade une famille maure composée de sept personnes; les misérables vivaient tranquillement, occupés de leur commerce, de leur ménage, et fesant des enfants à leurs femmes! mais ils se mutilaient à la manière des juifs, ils adoraient Mahomet ou le diable, car c’est la même chose; ils fesaient des ablutions en commençant par le coude ou par le bout des doigts;[177] ils ne buvaient point de vin, ils pouvaient épouser quatre femmes. Voilà pourquoi il faut les brûler en Espagne, parce que nous avons beaucoup de vignes, et pas plus de femmes qu’il ne nous en faut; mais comme dit le saint homme Job dans son style poétique:

Nox ruit, et fuscis Tellurem amplectitur alis.[178]

Nous devons partir à la pointe du jour; permettez, dona Pepa, qu’en vous quittant, je vous laisse un gage de ma reconnaissance. Veuillez accepter cette boîte qui contient un os de saint Étienne, martyr; vous savez que Dieu fit un miracle pour découvrir le corps de ce saint.

C’est un présent que m’a fait à Rome le cardinal César Borgia, un des hommes le plus pieux de son siècle. Avec cette relique vous n’avez nul danger à craindre, le tonnerre vous respectera, et l’esprit infernal n’osera s’approcher de vous pour vous souffler des pensées profanes et des désirs impurs. Dona Cascadilla remercia avec timidité, craignant de priver don Ésope d’une si sainte relique. Rassurez-vous, lui dit-il, je trouverai près de Madrid, dans le monastère de l’Escurial, assez de reliques pour en fournir à toute l’Europe, et à tous les Chinois s’ils devenaient chrétiens. Il y a onze corps de saints tout entiers, cent trois têtes aussi entières, plus de six cents bras, jambes ou cuisses, trois cent quarante-six veines, et mille quatre cents reliques plus petites, comme doigts, osselets et cheveux.[179] Riche de tant de reliques, l’Espagne ne peut jamais périr; ce sont les colonnes de l’État. Après cette énumération, dona Pepa accepta ce don précieux avec jubilation et la plus vive reconnaissance. Elle nous conseilla de nous arrêter à Caravala pour voir la fameuse croix apportée par les anges, qui guérit toutes sortes de maladie. Je la connais, dit le révérend père don Ésope; je sais que les médecins voudraient la détruire parce qu’ils n’ont plus de malades à tuer, mais elle subsistera et guérira en dépit d’eux et de leurs remèdes. Ces dames alors, après lui avoir baisé les mains et la robe, se recommandèrent à ses prières. Dona Pepa le remercia d’avoir attiré par sa présence la bénédiction du ciel sur sa maison. Mesdames, leur dit-il, ne perdez jamais la confiance en Dieu, souvenez-vous qu’Ismaël et la servante Agar, sa mère, mouraient de soif dans leur voyage, et que Dieu leur découvrit une fontaine au milieu du désert; ainsi Dieu vous découvrira, si vous le servez fidèlement, dans vos tribulations, dans vos angoisses, une fontaine de grâces et de bénédictions. Adieu, mes chères dames, je ne vous oublierai jamais dans mes prières, et avec mon frère nous parlerons souvent de vous et de votre charitable simplicité. Ces bonnes dames, les larmes aux yeux, m’invitèrent à bien soigner mon frère, un saint, une des colonnes de l’église. Ce fut ainsi que nous nous quittâmes pour jamais, sans autre espérance de nous revoir que dans la vallée de Josaphat, qui, comme chacun sait, n’est pas loin de Jérusalem.

Nous trouvâmes dans notre chambre une provision de biscuits et de chocolat. Voyez, me dit don Manuel, comme la manne du désert tombe pour nous, et comme la Providence nous favorise. — Oui, elle est toujours pour le plus adroit, comme le dieu des armées est pour les gros bataillons.

Le lendemain nous montâmes en voiture au moment où l’Aurore donnait son dernier baiser au beau Titon. Quand don Manuel fut hors de la ville, il quitta sa robe, et devint troubadour, de moine qu’il était; il reprit sa gaîté, ses chansons, en reprenant sa cape. Avouez, me dit-il, que j’ai bien joué mon rôle. — D’accord, vous êtes un excellent comédien; mais moi j’ai sur le cœur quelque petite syndérèse, pour m’être prêté à tromper deux bonnes dévotes. — Bah! faiblesse et pusillanimité. Dans la société, tous les hommes sont trompeurs et trompés; chacun cherche son bien aux dépens des autres: les conquérants, par les armes; les moines, par l’hypocrisie; les marchands, par un grand air de vérité; l’orateur et l’écrivain nous trompent par des mensonges adroits et le coloris du style; le médecin, par de grands mots et la gravité de son air; les courtisans trompent les rois par l’appât de la flatterie, et les rois trompent les peuples; aussi ma conscience jouit d’une grande sécurité. Bientôt le rude et fréquent cahotage de notre _calezino_ mit fin à nos discours et à nos plaisanteries sur la mystification de dona Cascadilla. Nous gravissions de hautes montagnes par un chemin tracé au bord des précipices; l’amas des rochers énormes, la chaîne des montagnes arides, entassées les unes sur les autres, nous présentaient l’image du chaos. Notre _calessero_ nous annonça que nous avions onze _leguas_ à faire pour arriver à Carthagène. Le chemin devint si mauvais, si âpre, que don Manuel ne voulant pas, disait-il, briser sa tête poétique contre un rocher, me proposa de mettre pied à terre. Après une marche longue et pénible, il cria au _calessero_: Eh, camarade, il y a cinq heures que nous marchons, dînerons-nous aujourd’hui? — _Animo, senores_, commencez votre rosaire; vous n’aurez pas fini, que nous serons à la _venta_, où ma pauvre bête et vous trouverez de quoi dîner. Enfin, bien secoués, bien fatigués, nous arrivâmes à la _venta_ si désirée. C’était la caverne de Cacus ou de Polyphême, une vaste grange au pied d’un rocher sourcilleux, où logeaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, les chèvres, les moutons, un âne et deux chiens. Quelle _venta_! dis-je à don Manuel. — De quoi vous plaignez-vous? Noé, dans son arche, n’était pas en meilleure compagnie. _Ave Maria_, dit don Manuel en entrant; père, nous avons faim, qu’avez-vous à nous donner? — _Nada_ (rien). J’aperçus un gigot de mouton appendu à son crochet; je lui demandais à qui il le destinait. — Oh, je le garde pour deux grands cordeliers qui doivent passer dimanche; d’ailleurs c’est aujourd’hui vendredi, je ne veux pas griller en enfer pour vous autres. Tiens, mon ami, dit le poète du Toboso, voilà un _peso duro_ (cinq frans) pour ton gigot; demain tu iras te confesser, tu auras l’absolution, ton péché sera effacé, et l’argent te restera. Entre deux intérêts pressants, ordinairement celui du moment l’emporte sur celui de l’avenir, et notre hôtelier nous livra le mouton; mais, en le décrochant, il fil le signe de la croix, et pria la _Madonne_ de fermer les yeux et de lui pardonner.

L’après-dînée nous continuâmes notre route à travers des montagnes encore plus hautes, plus escarpées que celles du matin. Le poète de la Manche me laissa seul dans la voiture. Il ne voulait pas, disait-il, donner sa chair délicate à dévorer aux vautours. Chemin fesant, dans un enthousiasme poétique et amoureux, il composa et chanta ces vers:

Echo, de celle que j’adore, De Clara redis-moi le nom, Redis-le au lever de l’aurore; Et quand le soir sur l’horizon Phœbé reparaît encore; Fille des bois, Dis-nous cent fois Le nom de celle que j’adore.

Que dans le fond de ces déserts Le nom de Clara retentisse, Et qu’en _chorus_ tout l’univers Et le répète et l’applaudisse.

Je doute, lui dis-je, que tout l’univers entende la voix de l’écho, et répète en chorus le nom de Clara. — Si ce n’est pas l’écho qui opérera ce prodige, ce sera ma muse qui portera ce nom d’un pôle à l’autre; je veux l’immortaliser, comme Ovide a immortalisé Corine, et Pétrarque la belle Laure.

Nous marchions à pas lents, la nuit approchait, l’ombre descendait sur les montagnes, lorsque nous arrivâmes auprès d’un hermitage. Le _calessero_ nous dit que sa pauvre bête ne pouvait aller plus loin; qu’il y avait encore trois heures de chemin jusqu’à Carthagène; qu’il fallait prier le saint hermite de nous recevoir. Cet asile nous convenait très-peu; mais il fallut fléchir sous la loi de la nécessité. Nous frappâmes à la porte de l’hermitage, où nous apercevions de la lumière. Un gros chien nous répondit par ses aboiements. L’hermite parut à une lucarne, et nous cria: Que désirez-vous? Je lui répondis que nous étions des voyageurs fatigués et surpris par la nuit, qui lui demandaient l’hospitalité. Après quelques autres questions, il vint nous ouvrir la porte. Le Cerbère de cette caverne gronda à notre aspect, nous présentant une file de dents qui effrayaient l’amant des muses, qui n’avait pas de gâteau à lui offrir; mais l’hermite fit taire ce dogue:

Semblable à l’Océan qui s’appaise et qui gronde,

il s’étendit aux pieds de son maître en murmurant;

Totoque ingens extenditur antro.[180]