Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)

Part 15

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Je lui confiai, à mon tour, mes engagements avec don Pacheco, mon amour pour sa fille, et l’embarras où me jetait ma religion, dont je leur avais fait mystère. Il convint que cet obstacle était difficile à surmonter. Jacques Ier, roi d’Angleterre, ajouta-t-il, ayant demandé une infante d’Espagne pour son fils Charles, l’infante déclara qu’elle se ferait religieuse, plutôt que d’épouser un hérétique. Je vous exhorte pourtant à ne pas vous décourager; l’amour et la raison ont dénoué de plus grandes difficultés: mais je vous ai retenu assez long-temps pour vous parler de moi; allons voir la tour de la cathédrale, le _Micalet_, qui tire son nom de Saint Michael. Cette tour est octogone; elle a cent cinquante pieds de hauteur, et vous serez ravi de la beauté de la perspective dont on jouit à cette élévation. Nous y allâmes. La vue est superbe; mon regard embrassait toute la _Huerta_ de Valence, arrosée par le Quadalaviar, et une infinité de canaux; je voyais des montagnes verdoyantes, les flots azurés de la mer, les vaisseaux luttant contre les ondes, _l’albufera_; et, sous mes pieds, une ville vaste et populeuse, et pleine de mouvements. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce brillant tableau; mais je m’aperçus que don Inigo, qui avait tant vu le soleil, attendait la fin de mon ravissement, et je ne voulus point abuser de sa complaisance. En revenant je lus l’affiche de la comédie, qui méritait quelque attention. _A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de toute l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle, et rempart de tous les Espagnols, la très-sainte Marie; c’est à son profit, et pour l’augmentation de son culte, que les comédiens de cette ville joueront la comédie héroïque des Rois maures en guerre avec les Espagnols_. Je serais curieux, dis-je à don Inigo, d’assister à cette représentation au bénéfice de là Vierge; en France, les comédiens ne sont ni aussi généreux, ni aussi galants. — La Vierge aura bien petite part de la recette, mais elle s’en contentera. A côté de cette affiche j’en lus plusieurs autres. _Aujourd’hui il y a prône et musique chez les franciscains_. — _Après demain on vendra à l’enchère un mulet, une image de la Vierge, et une naissance_ (une crêche). — _Ce soir, à huit heures, la procession des rosaires_. — _On a volé une petite boîte d’or, qui contient les cheveux d’une dame; si celui qui l’a prise veut la faire rendre par son confesseur, on lui donnera la valeur de la boîte_. Je dis à don Inigo: C’est sans doute un amant qui a fait cette perte. — Oui, c’est le _cortejo_ de la femme de notre corrégidor. Mais allons dîner; ce soir je vous mènerai au théâtre.

La table de don Inigo n’était pas somptueuse; mais les mets étaient bons et salubres: le poisson, les légumes, les oranges, les melons, les figues et la _oilla podrida_ composaient son dîné. — La plupart de ces mets, me disait-il, seraient un grand luxe à Paris; mais à Valence ils sont à très-bas prix. Pour deux liards l’on a une grande assiette de figues; ce plat de légumes me revient à quatre sous; le poisson n’est guère plus coûteux; et, ce qui est inappréciable, c’est que l’on peut se livrer sans crainte à son appétit: la pureté et l’élasticité de l’air, le vin stomachique d’Alicante, la légèreté des aliments et surtout des légumes, facilitent la digestion; aussi nous jouissons en général d’une santé et d’une longévité peu communes. Vous trouverez dans ce royaume quantité de vieillards de quatre-vingts ans qui ont encore toute la vigueur de la virilité. On en a vu pousser leur carrière jusqu’à cent vingt ans, et même jusqu’à cent quarante.

J’ai connu à Candie une femme qui a vécu vingt-quatre lustres avec l’usage de tous ses sens, excepté l’ouïe; mais un phénomène plus étonnant, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt dix-sept ans, ayant été obligée de faire couper ses beaux cheveux, à cause d’une blessure à la tête, ils repoussèrent en très-peu de temps, aussi beaux, aussi touffus qu’auparavant. On cite une femme d’une longévité plus extraordinaire, morte à l’âge de cent quarante-deux ans, et qui n’a perdu l’ouïe et la vue que deux jours avant sa mort. Jusqu’à l’âge de cent onze ans, elle fesait, toutes les semaines, un chemin d’environ cinq lieues; son aliment favori était le lait de chèvre. Toutes ces longévités vous prouvent l’excellence de notre climat. — Je vois qu’ici sont les Champs-Élysées et le séjour des bienheureux. La présence de Rosalie, son air timide et touchant où se peignaient la douleur, le repentir de sa faute, la négligence même de sa parure, répandaient le charme le plus doux sur ces repas de famille. Dona Rosalia n’avait ni la taille majestueuse, ni l’éclat de beauté de Séraphine; mais elle portait une de ces physionomies où se réfléchissaient la sensibilité, la grâce, la candeur et toute la beauté de son ame. Séraphine était Vénus ou Junon, et Rosalie Psyché, ou plutôt elle ressemblait à cette aimable Cécile que j’avais tant aimée, et que mon amitié regrettait encore aussi vivement qu’aurait pu faire l’amour heureux.

Vers le soir, après la méridienne, don Inigo me mena au spectacle; la salle n’avait qu’un amphithéâtre et un _patio_ (parterre)[109] encombrés d’une tourbe oisive, dont la plus grande partie était en bonnets de nuit et en manteaux, et qui, aspirant leurs _cigaros_, remplissaient la salle de fumée et d’odeur de tabac; c’est pourtant à cette lie nationale que les acteurs cherchent à plaire. Souvent ils lui adressent la parole en lui donnant des épithètes flatteuses. Le sujet de la pièce qui attirait tout Valence, était une comédie héroïque, dont les acteurs sont les Maures et les Espagnols qui se font la guerre, où, dans un dialogue vif, ils s’accablent de sarcasmes et d’injures. Les spectateurs riaient d’un rire inextinguible et la salle retentissait de leurs applaudissements. Il faut, dit-on, hurler avec les loups, j’ajoute qu’il faut rire avec les fous; mais le rire m’était impossible, j’aurais plutôt hurlé. Ce qui fatiguait mes oreilles encore plus que la déclamation des acteurs et les éclats de rire du _patio_, c’était la voix du souffleur qui répétait la pièce presque aussi haut que les comédiens. Ceux-ci, plus occupés du public que de leurs rôles, promenaient leurs regards sur les loges: je m’aperçus que la _graciosa_ me souriait tendrement; je crus un moment que c’était une distinction particulière, et je lui répondais d’un aimable sourire et par des battements de mains: mais mon amour-propre fut bientôt détrompé. Je vis que les regards et le sourire de cette nymphe s’adressaient encore plus souvent aux membres du _patio_: lorsqu’il applaudissait, l’acteur le remerciait par un profond salut. Mais voici ce qui enivra de joie tous les spectateurs: un roi Maure entra à cheval dans le parterre, qui s’ouvrit, fit place; et ce prince, du haut de son coursier, débita une belle harangue à ses ennemis (les acteurs Espagnols); cette scène fit beaucoup plus d’effet sur ces bons Ibériens, que le cinquième acte de Rodogune, ou le quatrième de Mahomet n’en font à Paris. Les pièces Espagnoles sont divisées en trois journées; après la première, on joue une _saignete_ ou un _intermès_; c’est un véritable intermède. C’est Thalie en goguettes; on joue dans ces pièces tous les états de la société: médecins, juges, et surtout les maris dont la jalousie, les infortunes amusent singulièrement le parterre et échauffent la verve des auteurs comiques: Bocace, Molière, La Fontaine jettent le sel à pleines mains sur les accidents du mariage. L’auteur des fables nous dit:

Tout homme, en trompant un mari; Pense gagner indulgence plénière.

D’où vient donc ce plaisir malin que causent leurs disgrâces? C’est que la jalousie a toujours un côté ridicule; que nous sommes enclins à l’indulgence pour les fautes de l’amour et pour un sexe dont la faiblesse fait notre bonheur; et que la plupart des hommes voudraient être à la place de l’amant favorisé. La représentation fut terminée pa une _tonadilla_ et un _volero_. Dans la _tonadilla_, une actrice seule chante une aventure galante et souvent scandaleuse, accompagnée de réflexions triviales. Le _volero_ est une danse encore plus lascive que le _fandango_; la femme agace et fuit son danseur, revient, feint une tendre langueur, paraît se rendre et s’échappe encore.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

L’amant, par ses regards, par ses gestes, exprime la vivacité de ses désirs; la musique, tantôt lente, tantôt animée, ralentit ou réchauffe leur ardeur: le moment du bonheur paraît approcher; les amants se joignent, s’entrelacent et la toile tombe.[110] Le _fandango_, disent les Espagnols, enflamme; le _volero_ enivre; le premier peint la jouissance, et le _volero_ la tendresse récompensée. Cependant des ecclésiastiques, de jeunes filles assistent à ce spectacle auprès de leur mère. J’ai vu depuis à Cordoue, jouer plusieurs pièces. L’une est Saint Amaro: au premier acte le saint monte en paradis, y reste deux cents ans; il va à la Chine, en enfer; enfin, un député céleste vient l’enlever au ciel.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Dans une autre comédie, un saint enchaîne le diable avec un rosaire, et le diable pousse des hurlements horribles, ce qui édifie beaucoup les spectateurs. Une autre _famosa jornada_, représente Saint Antoine récitant son _confiteor_; au _mea culpa_, les spectateurs se mettent à genoux et se donnent de grands coups sur la poitrine. A la mort du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, tué à la bataille de Lutzen, les Espagnols témoignèrent une joie excessive et indécente; un auteur fit à ce sujet une tragédie qui dura pendant douze représentations: le roi y assistait tous les jours.

On m’a conté qu’à Madrid, un des grands plaisirs du roi et de sa cour, au spectacle, est de jeter à la tête des dames des œufs vidés et remplis d’eau de senteur. La salle est embaumée par cette aspersion.

Comme je dois, en ma qualité de voyageur, présenter les Espagnols dans toutes leurs situations, je parlerai d’un autre spectacle auquel j’assistai le lendemain de la comédie. C’était un vendredi: don Inigo étant occupé, j’allai seul au collège du _Corpus Christi_, pour voir un crucifix que l’on ne découvre que ce jour de la semaine; j’y trouvai un grand concours d’hommes et de femmes. On chanta le _miserere_; pendant ce chant mélancolique, on tira d’abord un des rideaux qui cachaient le crucifix: il en a trois; quelque temps après on replia le second; et à la fin du _miserere_, quand l’attendrissement était au comble, le dernier voile tomba, et le christ fut visible. Aussitôt les pleurs, les gémissements, les sanglots retentirent dans toute l’église. Je suis persuadé que la plupart de ces dévots si tendres, si affligés, étaient la veille à la comédie, et riaient aux éclats aux scènes libidineuses de la _tonadilla_, de la _saynète_ et du _volero_, ce qui prouve que cette nation, bien plus que les autres peuples, a besoin d’émotion, n’importe la cause.

Je revenais chez don Inigo fort occupé de cette scène religieuse, lorsqu’au commencement de la rue où je demeurais, j’entendis tousser sur un balcon; je levai la tête, et vis, à travers une jalousie, une femme qui avançait la main, et jouait de l’éventail. Ce jeu est un langage intelligible pour les gens du pays, mais encore très-obscur pour moi; cependant je crus devoir un signe de politesse à cette belle inconnue; je saluai de la main, suivant l’usage du pays, et je n’y pensai plus.

L’après-dînée, mon hôte et moi, nous allâmes, dans un _volante_,[111] au bourg de Burjazot, situé sur une jolie colline, embellie par de charmantes maisons, dont chacune a son jardin. Le bourg est entouré d’un petit bois, au milieu duquel jadis était un chêne dont les rameaux couvraient l’espace de terre qu’une paire de bœufs peut labourer dans un jour. Ses branches avaient quarante-huit pouces de diamètre, chacune formait un gros arbre; on les avait étayées par des piliers, qui donnaient à son enceinte l’air d’un cloître agreste; cependant le tronc principal n’avait que quinze pieds de tour: il a péri en 1670. Burjazot est très-fréquenté à cause de la salubrité et de la fraîcheur de l’air. Nous entrâmes d’abord dans l’église où est le tombeau de Françoise l’Advenant, cette fameuse comédienne, la maîtresse de l’hermite du mont Serrat. Pendant que don Inigo disait un _de profundis_ pour cette belle et infortunée courtisane, je lisais son épitaphe en latin, composée par un prêtre; j’ai rimé la fin de cette inscription:

Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière, La pleurent tous les jours; Jadis l’idole des amours, Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.

Le souvenir de la tendre Cécile me poursuivit au pied de la tombe de cette moderne Aspasie:

L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses, L’espace d’un matin.

Mais la tendresse maternelle a tué Cécile, et l’autre n’était ni épouse, ni mère, ni peut-être amante. L’impression de la beauté et des talents de cette comédienne, me dit don Inigo, était si prodigieuse, que tous ceux qui la voyaient et l’entendaient s’enivraient de plaisir et d’amour. Elle est morte en sainte, après avoir vécu en Épicurienne.

Pour honorer ses mânes, je fis deux fois le tour du tombeau, comme jadis Alexandre avait tourné deux fois autour de celui d’Achille.[112] Enfin, après avoir jeté un dernier regard sur ce dernier asile où dormaient tant de grâces, de beauté et de talents, je dis à ses précieux restes:

Ossa quieta precor tutâ requiescite in urnâ.[113]

Au sortir de l’église, nous montâmes sur une belle terrasse de trois cent vingt-quatre pieds carrés; elle contient trente-sept puits bâtis, en forme d’entonnoir, par les Maures, pour y tenir leurs grains en réserve. Ils conduisent à un grand magasin voûté de cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix pieds carrés; il est revêtu de faïence: c’est encore le magasin le plus considérable de Valence.

De cette terrasse nous allâmes dans une petite maison, asile modeste d’un villageois. Une femme, encore jeune, accueillit don Inigo comme un père, lui baisa la main, et lui dit que son époux était à la ville. — J’aurais voulu le voir; je vais cependant vous donner votre pension, qui écheoit dans six jours. Il m’apportera le reçu à son premier voyage à Valence. Il lui compta cinquante piastres, et cette jeune femme les reçut les yeux remplis de larmes, en le nommant son bienfaiteur, son père. Adieu, ma chère Antonia, lui dit don Inigo; vous ne m’avez pas d’obligation: j’acquitte une dette sacrée. En sortant il me dit: Voulez-vous que nous marchions un peu? la voiture nous suivra. Il ajouta: Vous m’avez paru étonné de ce qui vient de se passer; vous le serez bien davantage si je révèle le secret de cette dette. J’expie une grande faute de ma jeunesse. Il en coûte à l’amour-propre de faire de pareils aveux; mais ils sont moins pénibles lorsque le repentir a suivi la faute. J’avais vingt ans; deux passions entraînaient mon ame, l’amour du plaisir et du jeu; mon père, homme très-charitable, me confiait souvent les aumônes qu’il distribuait aux indigents; plusieurs fois j’avais été chargé de porter de l’argent au père d’Antonia, bon et honnête villageois attaché depuis long-temps à ma famille, et qui même lui avait rendu des services. Mon père, apprenant qu’il était dangereusement malade, me remit cinquante piastres pour les lui porter. Ce même jour j’allai à une partie de jeu: le vent de la fortune me fut contraire, et mes fonds furent épuisés. Séduit par l’espérance, je hasardai le dépôt confié, l’argent du pauvre: il se fondit dans ce creuset infernal. Trop coupable, trop honteux pour m’en ouvrir à mon père, j’attendis le retour de la fortune, ou l’échéance de ma pension, pour m’acquitter envers le malheureux que la mort menaçait, mais que je croyais plus éloignée. J’en frémis encore après trente ans écoulés. Ce retard lui coûta la vie: privé d’argent, au lieu de faire venir un médecin de Valence, comme il le désirait, il eut recours au chirurgien de son village, le plus inepte et le plus opiniâtre des hommes, qui le saigna, resaigna jusqu’à ce qu’il le vit bien mort. Lorsque la nouvelle de cet événement parvint à mon père, et qu’il apprit que l’argent n’avait pas été remis, il me fit appeler, et me demanda si j’avais porté les cinquante piastres à Burjazot. Je rougis, et restai interdit. Répondez, je vous prie; d’où vient cet embarras? — De ma faute et de mes remords. J’ai joué cet argent, et, croyant que rien ne pressait, j’attendais d’en avoir pour remplir vos charitables intentions. — Descendez dans votre conscience; cet homme est mort faute de secours. — Ah, grands dieux! que je suis coupable! Je veux réparer mon crime — Comment? — D’abord en renonçant au jeu, et en portant demain cet argent à la fille de l’infortuné que j’ai laissé périr. Mon père me répondit froidement: _Veremos_ (nous verrons). J’allai sur-le-champ vendre ma montre, que j’avais fait venir de Londres, et que j’aimais beaucoup, et j’en portai le produit à la jeune Antonia. Mon père le sut et ne m’en dit rien; ma mère voulut la remplacer par une autre: mon père s’y opposa, et ce ne fut que six mois après qu’il m’en présenta une du même prix, en me disant: J’ai différé pour vous laisser le mérite d’une bonne action: se priver pour donner, voilà le vrai bienfait. Les aumônes qui ne coûtent aucun sacrifice, comme celles des grands seigneurs, ne sont que des miettes de leur table qu’ils laissent tomber. L’aumône est ordonnée par toutes les religions. Le Coran dit que l’Être-Suprême attachera, à celui qui la refuse, un effroyable serpent, qui piquera sans cesse la main avare qui repoussa les pauvres. Il ajouta: Les passions vous entraînent, vous maîtrisent; j’en serais vivement affecté, si je n’avais découvert dans le fond de votre ame de la sensibilité et des sentiments de probité et d’honneur: ces deux barrières, j’ose l’espérer, opposeront toujours une forte résistance à l’entrée du vice et de l’improbité. Cette leçon ne s’est jamais effacée de mon souvenir. A la mort de ce père tendre et vertueux, j’assurai à Antonia, par un contrat, la rente annuelle de cinquante piastres. Un négociant de Cadix associa, dit-on, la Vierge à son commerce:[114] moi, j’y ai associé les pauvres pour un sixième; et lorsque je manque à quelque observance de ma religion, je me punis par une amende à leur bénéfice. — Mon cher hôte, lui dis-je, si j’étais pape, je vous ferais canoniser après votre mort, quand même vous auriez déjeûné la veille de Noël, ou mangé une aile de poulet dans le carême.

Je me promenais souvent tout seul dans la ville avec un plaisir infini. Je voyais une foule d’hommes, de femmes, riants et animés, marchant d’un pas léger et rapide; j’entendais le chant des ouvriers, les voix des marchands d’orgeat, d’eau et de fruits; le son des orgues portatives, des tambourins et des triangles qui se mêlaient à ces voix. Le lieu de la scène ajoutait encore un charme nouveau à cet agréable mouvement des acteurs: les toits des maisons où voltigent des pavillons de soie de diverses couleurs, les orangers, les citronniers, les lauriers-rose, les plus belles fleurs qui étalent leur pompe sur les terrasses, éclairées d’un soleil pur et brillant, tout cet ensemble formait pour moi un spectacle nouveau et délicieux. Trop heureuse Valence! ô climat fortuné! où le plaisir, la gaîté et l’amour semblent animer tous les individus; où la nature, déployant ses richesses et sa fécondité, offre à nos yeux un vaste et magnifique jardin! Un jour, au retour de cette promenade charmante, en passant devant la maison de la belle inconnue qui m’avait salué de l’éventail, je jetai les yeux sur son balcon; elle y était derrière sa jalousie, et le jeu de l’éventail recommença; ensuite elle étendit ses deux bras, et ses doigts me parlèrent un langage très-obscur pour moi, mais très-usité et très-intelligible pour un Espagnol. J’ai vu depuis des enfants de sept à huit ans, des deux sexes, se parler d’amour avec cet idiome symbolique. Me trouvant dans un accès de gaîté et de contentement, je répondis à ma belle inconnue, qui cachait sa tête et ne montrait que ses bras, par des signes et de grandes salutations; alors elle me jeta un rosaire. Ah! dis-je, cette beauté s’intéresse à mon salut. Je le pris, et, curieux de la connaître, j’entrai chez un quincaillier logé vis-à-vis de chez elle, et, après avoir acheté quelque bagatelle, je lui demandai quelles étaient les personnes qui occupaient la grande maison en face de chez lui. — C’est un vieux gentilhomme qui a deux filles, l’une très-jolie, et l’autre passablement laide, mais fort éveillée, et voulant à toute force se donner un mari. Je pensai alors que c’était la jolie qui me fesait ces agaceries, ne pouvant supposer qu’une fille laide osât méditer la conquête d’un officier français, encore moins espérer d’en faire un époux. Je rentrai chez don Inigo, qui me dit: Je vous attends, venez m’aider à consoler ma fille; elle a reçu une lettre de ce misérable, qui lui dit qu’il va s’embarquer pour l’Amérique, et qu’il l’exhorte à l’oublier entièrement. Cette lettre a rouvert sa blessure; elle veut mourir, se retirer dans un couvent: elle vous voit avec plaisir, elle a de la confiance en vous; allez calmer sa douleur; écartez le projet du couvent, qui ferait son malheur et le mien. Je montai aussitôt chez Rosalie; je la trouvai, cette fatale lettre et son mouchoir à la main pour essuyer ses pleurs. Dès qu’elle m’aperçut elle s’écria: C’en est fait, l’ingrat m’abandonne pour toujours; et j’ai pu l’aimer, lui sacrifier tout! suis-je assez malheureuse! Sans lui répondre, d’un air triste et pénétré, je m’assis auprès d’elle. Après un court silence, elle ajouta en sanglotant: Il part, il s’embarque pour les Indes! — Eh bien, qu’il parte; il vous reste un bon père, le meilleur des pères; il vous reste votre jeunesse, une figure charmante, une fortune aisée: avec tant d’avantages vous pouvez encore cueillir des fleurs dans le champ de la vie. — Mais je suis trahie, je n’ai plus d’époux, je ne puis plus aimer! Je compris à ces mots qu’une jeune Espagnole ne voit de jouissances, de bonheur que dans l’amour: elle ne respire que pour aimer. Une Française n’oublie, en aimant, ni les douceurs de la fortune, ni le soin de sa parure, ni les triomphes de la vanité. N’avez-vous pas, lui dis-je, un père digne de tout votre amour? Vous soignerez sa vieillesse, l’embellirez de vos grâces, de vos caresses, de votre tendresse. — Hélas! je l’espère: sa félicité sera ma consolation. Je lui parlai alors de son projet de couvent, qui affligeait son père. Un couvent, lui dis-je, à moins d’un délire de dévotion, est le séjour de l’ennui et des regrets et quelquefois du désespoir. Je la désabusai, et calmai même ses angoisses, en lui présentant le tableau d’un avenir plus doux, plus fortuné.