Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2

Part 9

Chapter 93,744 wordsPublic domain

Depuis un an (en 1785), Djezzâr profitant du crédit que son argent lui donne à la Porte, a dépossédé Darouich, et commande aujourd’hui à Damas; il aspire, dit-on, à y joindre Alep. Il semblerait que le divan dût lui refuser cet agrandissement qui le rendrait maître de toute la Syrie; mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre dans ses opérations, il s’inquiète peu des révoltes de ses préposés: une expérience constante lui a appris qu’ils retombent toujours dans ses filets. Djezzâr n’est pas propre à faire exception; car quoiqu’il ne manque pas de talents, et surtout de ruse[49], ce n’est pas un esprit capable d’imaginer ou d’exécuter un grand plan de révolution. La route qu’il suit est celle de tous ses prédécesseurs: il ne s’occupe du bien public qu’autant qu’il rentre dans ses intérêts particuliers. La mosquée qu’il a bâtie à Acre, est un monument de pure vanité, qui a consommé sans aucun fruit 3,000,000 de France: son bazar est plus utile sans doute; mais avant de songer au marché où se vendent les denrées, il eût fallu songer à la terre qui les produit: à une portée de fusil d’Acre, l’agriculture est languissante. La plupart de ses dépenses sont pour ses jardins, pour ses bains, pour ses femmes blanches: il en possédait dix-huit en 1784: et ces femmes sont d’une luxe dévorant. Maintenant que la satiété et l’âge surviennent, il prend la manie d’entasser de l’argent: cette avarice aliène ses soldats, et sa dureté lui fait des ennemis jusque dans sa maison. Déja deux de ses pages ont tenté de l’assassiner: il a eu le bonheur d’échapper à leurs pistolets; mais la fortune se lassera: il lui arrivera, comme à tant d’autres, d’être quelque jour surpris, et il n’aura recueilli de tant de soins à thésauriser, que d’avoir excité la cupidité de la Porte et la haine du peuple. Venons aux lieux remarquables de ce pachalic.

D’abord se présente la ville même de Damas, capitale et résidence des pachas. Les Arabes l’appellent _el-châm_, selon leur usage de donner le nom d’un pays à sa capitale. L’ancien nom oriental de _Demechq_ n’est connu que des géographes. Cette ville est située dans une vaste plaine ouverte au midi et à l’est, du côté du désert, et serrée à l’ouest et au nord par des montagnes qui bornent d’assez près la vue. En récompense, il vient de ces montagnes une quantité de ruisseaux qui font du territoire de Damas, le lieu le mieux arrosé et le plus délicieux de la Syrie. Les Arabes n’en parlent qu’avec enthousiasme; et ils ne cessent de vanter la verdure et la fraîcheur des vergers, l’abondance et la variété des fruits, la quantité des courants d’eaux vives, et la limpidité des jets d’eau et des sources. C’est aussi le seul lieu où il y ait des maisons de plaisance isolées et en rase campagne: les naturels doivent mettre d’autant plus de prix à tous ces avantages, qu’ils sont plus rares dans les contrées environnantes. Du reste, le sol maigre, graveleux et rougeâtre, est peu propre aux grains; mais cette qualité tourne au profit des fruits, dont les sucs sont plus savoureux. Nulle ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Chaque maison a la sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux, ou par trois branches d’une même rivière qui, après avoir fertilisé des jardins pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond du désert, où elle forme un marais appelé _Behairat el Mardj_, c’est-à-dire _lac du Pré_.

Avec une telle situation l’on ne saurait disputer à Damas d’être une des plus agréables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose à désirer pour la salubrité. On se plaint avec raison que les eaux blanchâtres de la _Barrâdé_ sont froides et dures; on observe que les Damasquins sont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est plutôt un blanc de convalescence que de santé; enfin, que l’abus des fruits, et surtout des abricots, y produit tous les étés et les automnes des fièvres intermittentes et des dyssenteries.

L’étendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu’en largeur. Niebuhr, qui en a levé le plan géométrique, lui donne trois mille deux cent cinquante toises, c’est-à-dire, un peu moins d’une lieue et demie de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je suppose que Damas contient 40,000 habitans. La majeure partie est composée d’Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrétiens passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne parlent point du peuple de Damas sans observer qu’il est le plus méchant de l’empire; l’Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe: _Châmî, choûmî; Damasquin, méchant_; on dit au contraire du peuple d’Alep, _Halabi, tchelebi; Alepin, petit-maître_. Par une distinction fondée sur le culte, on ajoute que les chrétiens y sont plus vils et plus fourbes qu’ailleurs; sans doute parce que les Musulmans y sont plus fanatiques et plus insolens; ils ont le même caractère que les habitans du Kaire; comme eux, ils détestent les Francs. L’on ne peut aller à Damas vêtu à l’européenne; nos négociants n’ont pu y former d’établissements; l’on n’y trouve que deux missionnaires capucins, et un médecin non avoué.

Cette intolérance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte en qualité de porte de la _Kiâbé_; en effet, c’est à Damas que se rassemblent tous les pèlerins du nord de l’Asie, comme au Kaire ceux de l’Afrique. Chaque année le nombre s’en élève depuis 30 jusqu’à 50,000; plusieurs s’y rendent quatre à cinq mois d’avance; la plupart n’arrivent qu’à la fin du Ramadan. Alors Damas ressemble à une foire immense; l’on ne voit qu’étrangers de toutes les parties de la Turkie, et même de la Perse; tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises. Après quelques jours de préparatifs, toute cette foule se met confusément en marche, et faisant route par la frontière du désert, elle arrive en quarante jours à la Mekke, pour la fête du _Bairâm_. Comme cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes indépendantes, il a fallu faire des traités avec les Bedouins, leur accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y a des disputes entre les chaiks à ce sujet; le pacha en profite pour améliorer son marché. Ordinairement la préférence est dévolue à la tribu de _Sardié_, qui campe au sud de Damas, le long du _Hauran_; le pacha envoie au chaik une masse d’armes, une tente et une pelisse, pour lui signifier qu’il le prend pour _chef de conduite_. De ce moment, ce chaik est chargé de fournir des chameaux à un prix convenu; il les tire de sa tribu et de celles de ses alliés, moyennant un louage également convenu; on ne lui répond d’aucun dommage, et toute perte par accident est pour son compte. Année commune, il périt dix mille chameaux; ce qui fait un objet de consommation très-avantageux aux Arabes.

Il ne faut pas croire que le motif de tant de frais et de fatigues soit uniquement la dévotion. L’intérêt pécuniaire y a une part encore plus considérable. La caravane est le moyen d’exploiter une branche de commerce très-lucrative. Presque tous les pèlerins en font un objet de spéculations. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises qu’ils vendent sur la route; l’or qui en provient, joint à celui dont ils se sont munis chez eux, est transporté à la Mekke, et là s’échange contre les mousselines et les indiennes du _Malabar_ et du _Bengale_, les châles de _Kachemire_, l’aloès de _Tunkin_, les diamants de _Golconde_, les perles de _Bahrain_, quelque peu de poivre, et beaucoup de café d’_Yémen_. Quelquefois les Arabes du désert trompent l’espoir du marchand, en pillant les traîneurs, en enlevant des portions de caravane. Mais ordinairement les pèlerins reviennent à bon port; et alors leurs profits sont considérables. Dans tous les cas ils se paient par la vénération qui est attachée au titre de _Hadji_ (pèlerin), et par le plaisir de vanter à leurs compatriotes les merveilles de la Kiâbé et du mont Arafât, de parler avec emphase de la prodigieuse foule des pèlerins et de la quantité des victimes, le jour du _Bairâm_; des fatigues qu’ils ont essuyées, des figures extraordinaires des Bedouins, et du désert sans eau, et du tombeau du prophète à Médine, qui n’est ni suspendu par un aimant, ni l’objet principal du pèlerinage. Ces récits faits au loin, produisent leur effet ordinaire, c’est-à-dire, qu’ils excitent l’admiration et l’enthousiasme des auditeurs, quoique de l’aveu des pèlerins sincères, il n’y ait rien de plus misérable que ce voyage; aussi cette admiration passagère n’a pas empêché d’établir un proverbe peu honorable pour ces pieux voyageurs: _Défie-toi de ton voisin_, dit l’Arabe, _s’il a fait un Hadj; mais s’il en a fait deux, hâte-toi de déloger_; et en effet, l’expérience a prouvé que la plupart des dévots de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulière, comme s’ils voulaient se venger d’avoir été dupes, en se faisant fripons.

Au moyen de cette caravane, Damas est le centre d’une circulation très-étendue. Par Alep, elle communique à l’_Arménie_, à l’_Anatolie_, au _Diarbekr_, et même à la _Perse_. Elle envoie au Kaire des caravanes qui, suivant une route fréquentée dès le temps des patriarches, marchent par Djesr-Yaqoub, Tabarié, Nâblous et Gaze. Elle reçoit des marchandises de Constantinople et d’Europe par Saide et Baîrout. Ce qui se consomme dans son enceinte est acquitté avec les étoffes de soie et de coton qui s’y fabriquent en quantité et avec assez d’art; avec les fruits secs de son territoire, et les pâtes sucrées de rose, d’abricot, de pêche, etc., dont la Turkie consomme pour près d’un million: le reste, traité par échanges, verse en passant un argent considérable, soit par les droits de douane, soit par le salaire que les marchands s’attribuent pour leur entremise. L’existence de ce commerce dans ces cantons, est de la plus haute antiquité. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances des gouvernements et des lieux; partout il a constamment produit sur ses pas une opulence dont les traces ont survécu à sa propre destruction. Le pachalic dont nous traitons, offre un monument en ce genre trop remarquable pour être passé sous silence. Je veux parler de _Palmyre_, si connue dans le troisième âge de Rome par le rôle brillant qu’elle joua dans les démêlés des Parthes et des Romains, par la fortune d’Odénat et de Zénobie, par leur chute et par sa propre ruine sous Aurélien. Depuis cette époque, son nom avait laissé un beau souvenir dans l’histoire; mais ce n’était qu’un souvenir; et faute de connaître en détail les titres de sa grandeur, l’on n’en avait que des idées confuses; à peine même les soupçonnait-on en Europe, lorsque sur la fin du siècle dernier, des négociants anglais d’Alep, las d’entendre les Bedouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le désert, résolurent d’éclaircir les récits prodigieux qu’on leur en faisait. Une première tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les dépouillèrent complétement, et ils furent obligés de revenir sans avoir rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691, et parvinrent enfin à voir les monuments indiqués. Leur relation, publiée dans les Transactions philosophiques, trouva beaucoup d’incrédules et de réclamateurs: on ne pouvait ni concevoir, ni se persuader comment, dans un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu subsister une ville aussi magnifique que leurs dessins l’attestaient. Mais depuis que le chevalier _Dâkins_ (Dawkins), anglais, a publié, en 1753, les plans détaillés qu’il en avait lui-même pris sur les lieux en 1751, il n’y a plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnaître que l’antiquité n’a rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans l’Italie, qui soit comparable à la magnificence des ruines de Palmyre.

Je vais citer le précis de la relation de M. _Oûd_ (Wood), associé et rédacteur du voyage de _Dâkins_[50].

«Après avoir appris à Damas que _Tadmour_ ou _Palmyre_ dépendait d’un aga résidant à _Hassiâ_, nous nous rendîmes en quatre jours à ce village, qui est situé dans le désert, sur la route de Damas à Alep. L’aga nous reçut avec cette hospitalité qui est si commune dans ce pays-là parmi les gens de toute condition; et quoique extrêmement surpris de notre curiosité, il nous donna les instructions nécessaires pour la satisfaire le mieux qu’il se pourrait. Nous partîmes de Hassiâ le 13 mars 1751, avec une escorte des meilleurs cavaliers arabes de l’aga, armés de fusils et de longues piques; et nous arrivâmes quatre heures après à _Sodoud_, à travers une plaine stérile qui produisait à peine de quoi brouter à des gazelles que nous y vîmes en quantité. _Sodoud_ est un petit village habité par des chrétiens Maronites. Cet endroit est si pauvre, que les maisons en sont bâties en terre séchée au soleil. Les habitants cultivent autour du village autant de terre qu’il leur en faut simplement pour leur subsistance, et ils font de bon vin rouge. Après dîner, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes en trois heures à _Haouaraîn_, village turk où nous couchâmes. _Haouaraîn_ a la même apparence de pauvreté que _Sodoud_; mais nous y trouvâmes quelques ruines, qui font voir que cet endroit a été autrefois plus considérable. Nous remarquâmes un village voisin entièrement abandonné de ses habitants; ce qui arrive fréquemment dans ce pays-là: quand le produit des terres ne répond pas à la culture, les habitants les quittent pour n’être pas opprimés. Nous partîmes de _Haouaraîn_ le 13, et nous arrivâmes en trois heures à _Qariatain_, tenant toujours la direction est-quart-sud-est. Ce village ne diffère des précédents, qu’en ce qu’il est un peu plus grand: on jugea à propos de nous y faire passer le reste du jour, pour nous préparer, ainsi que nos bêtes de charge, à la fatigue du reste de notre voyage; car, quoique nous pussions l’achever en moins de 24 heures, il fallait faire ce trajet tout d’une traite, n’y ayant point d’eau dans cette partie du désert. Nous laissâmes _Qariatain_ le 13, étant aux environs de 200 personnes qui, avec le même nombre d’ânes, de mulets et de chameaux, faisaient un mélange assez grotesque. Notre route était un peu au nord-quart-nord-est, à travers une plaine sablonneuse et unie, d’à peu près trois lieues et demie de largeur, sans arbres ni eau, et bornée à droite et à gauche par une chaîne de montagnes stériles qui semblaient se joindre environ deux tiers de lieue avant que nous arrivassions à _Palmyre_......»

«Le 14 à midi, nous arrivâmes au lieu où les montagnes semblaient se joindre: il y a entre elles une vallée où l’on voit encore les ruines d’un aqueduc qui portait autrefois de l’eau à _Palmyre_; à droite et à gauche, sont des tours carrées d’une hauteur considérable. En approchant de plus près, nous trouvâmes que c’étaient les anciens sépulcres des _Palmyréniens_. A peine eûmes-nous passé ces monuments vénérables, que les montagnes se séparant des deux côtés, nous découvrîmes tout à la fois la plus grande quantité de ruines que nous eussions jamais vue[51]; et derrière ces mêmes ruines, vers l’Euphrate, une étendue de plat pays à perte de vue, sans le moindre objet animé. Il est presque impossible de s’imaginer rien de plus étonnant. Un si grand nombre de piliers corinthiens, avec si peu de murs et de bâtiments solides, fait l’effet le plus romanesque que l’on puisse voir.» Tel est le récit de _Wood_.

Sans doute la sensation d’un pareil spectacle ne se transmet point; mais afin que le lecteur s’en fasse l’idée la plus rapprochée, je joins ici le dessin de la perspective. Pour en bien concevoir tout l’effet, il faut suppléer par l’imagination aux proportions. Il faut se peindre cet espace si resserré, comme une vaste plaine, ces fûts si déliés, comme des colonnes dont la seule base surpasse la hauteur d’un homme; il faut se représenter que cette file de colonnes debout occupe une étendue de plus de 1300 toises, et masque une foule d’autres édifices cachés derrière elle. Dans cet espace, c’est tantôt un palais dont il ne reste que les cours et les murailles; tantôt un temple dont le péristyle est à moitié renversé; tantôt un portique, une galerie, un arc de triomphe: ici, les colonnes forment des groupes dont la symétrie est détruite par la chute de plusieurs d’entre elles; là, elles sont rangées en files tellement prolongées, que, semblables à des rangs d’arbres, elles fuient sous l’œil dans le lointain, et ne paraissent plus que des lignes accolées. Si de cette scène mouvante la vue s’abaisse sur le sol, elle y en rencontre une autre presque aussi variée: ce ne sont de toutes parts que fûts renversés, les uns entiers, les autres en pièces, ou seulement disloqués dans leurs articulations; de toutes parts la terre est hérissée de vastes pierres à demi enterrées, d’entablements brisés, de chapiteaux écornés, de frises mutilées, de reliefs défigurés, de sculptures effacées, de tombeaux violés, et d’autels souillés de poussière. La table suivante rendra un compte plus détaillé des principaux objets de la gravure.

A, est un château turk, désormais abandonné.

B, un sépulcre.

C, une fortification turke ruinée.

D, un sépulcre où commence une suite de colonnes qui s’étend jusqu’à R, dans un espace de plus de 600 toises.

E, édifice supposé construit par Dioclétien.

F, ruines d’un sépulcre.

G, colonnes disposées en péristyle de temple.

_h_, grand édifice dont il ne reste que quatre colonnes.

I, ruines d’une église chrétienne.

K, file de colonnes qui semblent avoir appartenu à un portique, et qui aboutissent aux quatre piédestaux suivants.

L, quatre grands piédestaux.

_m_, cellule ou cage d’un temple, avec une partie de son péristyle.

N, petit temple.

O, foule de colonnes qui ont une fausse apparence de cirque.

P, quatre superbes colonnes de granit.

Q, colonnes disposées en péristyle de temple.

R, arc auquel aboutit la colonnade qui commence en D.

S, grande colonne.

T, mosquée turke ruinée, avec son minaret.

U, grosse colonne, dont la plus grande partie, avec son entablement, est tombée.

V, petits enclos de terre où les Arabes cultivent des oliviers et du grain.

X, temple du Soleil.

Y, tour carrée, bâtie par les Turks sur l’emplacement du portique.

_zz_, mur qui formait l’enceinte de la cour du temple.

W, sépulcres semés dans la vallée, hors des murs de la ville.

Il faut voir dans les planches mêmes de _Wood_, les développements de ces divers édifices, pour sentir à quel degré de perfection étaient parvenus les arts dans ces temps reculés. L’architecture avait surtout prodigué ses richesses, et déployé sa magnificence dans le temple du Soleil, divinité de Palmyre. L’enceinte carrée de la cour qui l’enferme, a 679 pieds sur chaque face. Le long de cette enceinte, régnait intérieurement un double rang de colonnes: au milieu de l’espace vide, le temple présente encore une façade de 47 pieds, sur un flanc de 124; tout autour règne un péristyle de 41 colonnes; par un cas extraordinaire, la porte répond au couchant et non à l’orient. La soffite de cette porte, tombée par terre, offre un zodiaque dont les signes sont les mêmes que les nôtres: une autre soffite porte un oiseau de la même forme que celui de Balbek, placé sur un fond semé d’étoiles. Il est remarquable pour les historiens, que la façade du portique a 12 colonnes, comme celle de Balbek: mais il est encore plus remarquable pour les artistes, que ces deux façades ressemblent à la colonnade du Louvre, bâtie par Perrault avant l’existence des dessins qui nous les ont fait connaître; la seule différence est que les colonnes du Louvre sont accouplées, au lieu que celles de Balbek et de Palmyre sont isolées.

Il est dans la cour de ce même temple un autre spectacle plus intéressant pour un philosophe: c’est de voir sur ces ruines sacrées de la magnificence d’un peuple puissant et poli, une trentaine de huttes de terre, où habitent autant de familles de paysans qui ont tout l’extérieur de la misère. Voilà à quoi se réduit la population actuelle d’un lieu jadis si fréquenté. Toute l’industrie de ces Arabes se borne à cultiver quelques oliviers et le peu de blé qu’il leur faut pour vivre; toutes leurs richesses se réduisent à quelques chèvres et à quelques brebis qu’ils font paître dans le désert; toutes leurs relations consistent en de petites caravanes qui leur viennent cinq ou six fois par an de _Homs_, dont ils dépendent: peu capables de se défendre de la violence, ils sont obligés de payer de fréquentes contributions aux Bedouins, qui les vexent ou les protégent. «Leur corps est sain et bien fait, ajoutent les voyageurs anglais; et la rareté des maladies parmi eux, prouve que l’air de Palmyre mérite l’éloge qu’en fait _Longin_, dans son épître à _Porphyre_. Il y pleut rarement, si ce n’est au temps des équinoxes, où il arrive aussi de ces ouragans de sable, si dangereux dans le désert. Le teint de ces Arabes est très-hâlé par la grande chaleur; mais cela n’empêche pas que les femmes n’aient de beaux traits. Elles sont voilées comme dans tout l’Orient; mais elles ne se font pas tant de scrupule qu’ailleurs de laisser voir leur visage; elles se teignent le bout des doigts en roux (avec du _henné_), les lèvres en bleu, les sourcils en noir; et elles portent aux oreilles et au nez de gros anneaux d’or ou de cuivre.»

L’on ne peut voir tant de monuments d’industrie et de puissance, sans demander quel fut le siècle qui les vit se développer, quelle fut la source des richesses nécessaires à ce développement; en un mot, quelle est l’histoire de Palmyre, et pourquoi elle se trouve située si singulièrement, étant en quelque sorte une île séparée de la terre habitable, par une mer de sables stériles. Les voyageurs que j’ai cités, ont fait sur ces questions des recherches intéressantes, mais trop longues pour être rapportées dans cet ouvrage: il faut lire dans le leur, comment ils distinguent à Palmyre deux genres de ruines, dont les unes appartiennent à des temps très-reculés, et ne sont que des débris informes; les autres, qui sont les monuments subsistants, appartiennent à des siècles plus modernes. On y verra comment, se fondant sur le genre d’architecture qui y est employé, ils en assignent la construction aux trois siècles qui précédèrent Dioclétien, dans lesquels l’ordre corinthien fut préféré à tous les autres. Ils démontrent par des raisonnements pleins de sagacité, que Palmyre, située à trois journées de l’Euphrate, dut toute sa fortune à l’avantage d’être sur l’une des routes du grand commerce qui a de tout temps existé entre l’Euphrate et l’Inde; enfin ils constatent qu’elle acquit son plus grand accroissement lorsque, devenue barrière entre les Romains et les Parthes, elle eut l’art de se maintenir neutre dans leurs démêlés, et de faire servir le luxe de ces puissants empires à sa propre opulence.