Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2
Part 2
Les choses ainsi préparées, Mohammad-bek arriva en Palestine avec la grande armée au mois de février 1771, et se rendit le long de la mer auprès du chaik à Acre. Là, ayant effectué sa jonction avec douze ou treize cents Motouâlis commandés par Nâsif, et quinze cents Safadiens commandés par _Ali_, fils de _Dâher_, il marcha en avril vers Damas. On a vu ci-devant comment cette armée combinée battit les forces réunies des pachas, et comment, maître de Damas et près d’occuper le château, Mohammad-bek changea tout à coup de dessein, et reprit la route du Kaire. Ce fut dans cette occasion que le ministre de _Dâher_, _Ybrahim-Sabbar_, n’ayant reçu pour explication, de la part de Mohammad, que des menaces, lui écrivit, au nom du chaik, une lettre de reproches, qui devint par la suite la cause ou le prétexte d’une nouvelle querelle. Cependant _Osman_, de retour à Damas, recommença ses vexations et ses hostilités. S’imaginant que _Dâher_, étourdi du coup qui venait de le frapper, n’était pas sur ses gardes, il projeta de le surprendre dans Acre même. Mais à peine était-il en route, que _Ali-Dâher_ et _Nâsif_, informés de sa marche, se proposèrent de lui rendre le change; en conséquence ils partent des environs d’Acre à la dérobée; et apprenant qu’il est campé sur la rive occidentale du lac de _Houlé_, ils arrivent sur lui à l’aube du jour, s’emparent du pont de _Yaquoub_, qu’ils trouvent mal gardé, et fondent le sabre à la main dans son camp, qu’ils remplissent de carnage. Ce fut, comme à l’affaire de _Nâblous_, une déroute générale; les Turks, pressés du côté de la terre, se jetèrent vers le lac, espérant le traverser à la nage; mais dans l’empressement et la confusion de cette foule, les chevaux et les hommes s’embarrassant mutuellement, l’ennemi eut le temps d’en tuer un grand nombre; une autre partie plus considérable périt dans les eaux et dans les boues du lac. On crut que le pacha avait subi ce dernier sort; mais il eut le bonheur d’échapper sur les épaules de deux noirs qui le passèrent à la nage. Sur ces entrefaites, le pacha de Saide, _Darouich_, fils d’Osman, avait engagé les Druzes dans sa cause, et quinze cents _Oqqâls_ étaient venus sous la conduite d’_Ali-Djambalat_, renforcer sa garnison. D’autre part, l’émir _Yousef_, descendu dans la vallée des _Motouâlis_ avec 25,000 hommes, mettait tout à feu et à sang. _Ali-Dâher_ et _Nâsif_, ayant appris ces nouvelles, tournèrent sur-le-champ de ce côté. Le 21 octobre 1771, arriva l’affaire où un corps avancé de 500 Motouâlis mit les Druzes en déroute; leur fuite porta la terreur dans Saide, où ils furent suivis de près par les _Safadiens_. Ali-Djambalat, désespérant de défendre la ville, l’évacua incontinent; ses _Oqqâls_ en se retirant la pillèrent; les Motouâlis la trouvant sans défense, y entrèrent et la pillèrent à leur tour. Enfin, les chefs apaisèrent le pillage, et en prirent possession pour _Dâher_, qui établit _motsallam_ ou _gouverneur_, un Barbaresque appelé _Degnizlé_, renommé pour sa bravoure.
Ce fut alors que la Porte, effrayée des revers qu’elle essuyait et de la part des Russes, et de la part de ses sujets rebelles, fit proposer à _Dâher_ la paix à des conditions très-avantageuses. Pour l’y faire consentir, elle cassa les pachas de Damas, de Saide et de Tripoli; elle désavoua leur conduite, et fit solliciter le chaik de se réconcilier avec elle. _Dâher_, âgé de 85 à 86 ans, voulait y donner les mains pour terminer en paix sa vieillesse; mais son ministre, _Ybrahim_, l’en détourna: il espérait qu’Ali-bek viendrait l’hiver suivant conquérir la Syrie, et que ce Mamlouk en céderait une portion considérable à _Dâher_. Il voyait dans cet agrandissement futur de la puissance de son maître, un moyen d’accroître sa fortune particulière et d’ajouter de nouveaux trésors à ceux que son insatiable avarice avait déja entassés. Séduit par cette brillante perspective, il rejeta les propositions de la Porte, et se prépara à pousser la guerre avec une nouvelle activité.
Tel était l’état des affaires, lorsque l’année suivante éclata, en février, la révolte de Mohammad-bek contre Ali-bek. Ybrahim se flatta d’abord qu’elle n’aurait aucune suite; mais bientôt la nouvelle de l’expulsion d’Ali et de son arrivée à Gaze, en qualité de fugitif et de suppliant, vint le désabuser. Ce coup releva le courage de tous les ennemis de _Dâher_. La faction des Turks dans Yâfa en profita pour reprendre l’ascendant. Elle s’appropria les effets qu’avait déposés la flottille de Rodoan; et aidée par un chaik de Nâblous, elle fit révolter la ville, et s’opposa au passage des Mamlouks. Les circonstances devinrent d’autant plus critiques, que l’on parlait de l’arrivée prochaine d’une grosse armée turke, assemblée vers Alep. Il semblait que _Dâher_ ne dût pas s’éloigner d’Acre; mais comptant que sa diligence ordinaire pourvoirait à tout, il marcha vers _Nâblous_, châtia les rebelles en passant: et ayant joint Ali-bek au-dessous de _Yâfa_, il l’amena sans obstacle à Acre. Après une réception telle que la dicte l’hospitalité arabe, ils marchèrent ensemble contre les Turks, qui sous la conduite de sept pachas, assiégeaient Saide, de concert avec les Druzes. Il se trouvait alors dans la rade de _Haifa_ des vaisseaux russes, qui, profitant de la révolte de _Dâher_, faisaient des provisions: le chaik négocia avec eux; et moyennant une somme de 600 bourses, il les engagea à seconder par mer ses opérations. Son armée, dans cette circonstance, pouvait consister en 5 ou 6,000 cavaliers safadiens et motouâlis, auxquels se joignirent les huit cents Mamlouks d’Ali et environ 1,000 piétons barbaresques. Les Turks, au contraire, et les Druzes réunis, pouvaient se monter à 10,000 cavaliers et 20,000 paysans. A peine eurent-ils appris l’arrivée de l’ennemi, qu’ils levèrent le siége, et se retirèrent au nord de la ville, non pour fuir, mais pour y attendre _Dâher_ et lui livrer le combat. Il s’engagea en effet le lendemain avec plus de méthode que l’on n’en eût vu jusque-là. L’armée turke, s’étendant de la mer au pied des montagnes, se rangea par pelotons à peu près sur la même ligne. Les _Oqqâls_ à pied étaient sur le rivage dans des haies de nopals et dans des fosses qu’ils avaient faites pour empêcher une sortie de la ville. Les cavaliers occupaient la plaine par groupes assez confus; vers le centre et un peu en avant, étaient huit canons de 12 et de 24, la seule artillerie dont on eût encore usé en rase campagne. Enfin, au pied des montagnes, et sur leur penchant, était la milice druze, armée de fusils, sans retranchemens et sans canons. Du côté de _Dâher_, les Motouâlis et les Safadiens se rangèrent sur le plus grand front possible, et tâchèrent d’occuper autant de plaine que les Turks. A l’aile droite que commandait Nâsif, étaient les Motouâlis et les 1,000 Barbaresques à pied, pour contenir les paysans druzes. L’aile gauche, sous la conduite d’_Ali-Dâher_, fut laissée sans appui contre les Oqqâls; mais on se reposait sur les frégates et sur les bateaux russes, qui avançaient parallèlement à l’armée en serrant le rivage. Au centre étaient les 800 Mamlouks, et derrière eux Ali-bek avec le vieux _Dâher_, qui animait encore les siens par son exemple et ses discours: L’affaire s’engagea par les frégates russes. A peine eurent-elles tiré quelques bordées sur les _Oqqâls_, qu’ils évacuèrent leur poste en déroute; alors les pelotons de cavaliers marchant à peu près de front, arrivèrent à la portée du canon des Turks. De ce moment, les Mamlouks, jaloux de justifier l’opinion qu’on avait de leur bravoure, se lancèrent bride abattue sur l’ennemi. Leur audace eut l’effet d’intimider les canonniers, qui, se voyant à pied entre deux lignes de chevaux, sans ouvrages et sans infanterie pour les soutenir, tirèrent précipitamment et s’enfuirent. Les Mamlouks, peu maltraités de cette volée, passèrent en un clin d’œil au milieu des canons, et fondirent tête baissée dans les pelotons ennemis. La résistance dura peu, le désordre se répandit de toutes parts; et dans ce désordre, chacun ne sachant ce qu’il avait à faire ni ce qui se passait autour de lui, fut par cette incertitude plus disposé à fuir qu’à combattre. Les pachas donnèrent l’exemple du premier parti, et dans un instant la fuite fut générale. Les Druzes, qui ne servaient la plupart qu’à regret dans la cause des Turks, profitèrent de cette déroute pour tourner le dos, et s’enfoncèrent dans leurs montagnes: en moins d’une heure la plaine fut nettoyée. Les alliés, satisfaits de leur victoire, ne s’engagèrent pas à la poursuite dans un terrain qui devient plus difficile à mesure que l’on marche vers Baîrout; mais les frégates russes, pour punir les Druzes, allèrent canonner cette ville, où elles firent une descente, et brûlèrent trois cents maisons. Ali-bek et _Dâher_, de retour à Acre, songèrent à tirer vengeance de la révolte et de la mauvaise foi des gens de Nâblous, et des habitants de Yâfa. Dès les premiers jours de juillet 1772, ils parurent devant cette ville. D’abord ils essayèrent les voies d’accommodement; mais la faction des Turks ayant rejeté toute proposition, il fallut employer la force. Ce siége ne fut, à proprement parler, qu’un blocus, et l’on ne doit pas se figurer qu’on y suivît les règles connues en Europe. Pour toute artillerie, l’on n’avait de part et d’autre que quelques gros canons mal montés, mal établis, encore plus mal servis. Les attaques ne se faisaient ni par tranchées, ni par mines; et il faut avouer que ces moyens n’étaient pas nécessaires contre un mur sans fossés, sans remparts et sans épaisseur. On fit d’assez bonne heure une brèche, mais les cavaliers de _Dâher_ et d’Ali-bek mirent peu de zèle à la franchir, parce que les assiégés avaient embarrassé le terrain de l’intérieur, de pierres, de pieux et de trous. Toute l’attaque consistait en fusillades qui ne tuaient pas beaucoup de monde. Huit mois se passèrent ainsi, malgré l’impatience d’Ali-bek, qui était resté seul commandant du siége. Enfin, les assiégés se trouvant épuisés de fatigue, et manquant de provisions, se rendirent par composition. Au mois de février 1773, Ali-bek y plaça un gouverneur pour _Dâher_, qu’il se hâta d’aller joindre à Acre. Il le trouva occupé des préparatifs nécessaires pour le faire rentrer en Égypte, et il y joignit ses soins pour les accélérer. On n’attendait plus qu’un secours de six cents hommes qu’avaient promis les Russes, quand l’impatience d’Ali-bek le détermina à partir. _Dâher_ employa toute sorte d’instances pour l’arrêter encore quelques jours, et donner aux Russes le temps d’arriver; mais voyant que rien ne pouvait suspendre sa résolution, il le fit accompagner par 1500 cavaliers, sous la conduite d’_Otmân_, l’un de ses fils. Peu de jours après (en avril 1773), les Russes amenèrent leur renfort, qui, quoique moindre qu’on ne l’avait espéré, causa un vif regret de ne pouvoir l’employer; mais ce regret fut surtout amer, lorsque _Dâher_ vit son fils et ses cavaliers revenir en qualité de fuyards, lui annoncer leur désastre et celui d’Ali-bek. Il en fut d’autant plus affecté, qu’à la place d’un allié puissant par ses ressources, il acquérait un ennemi redoutable par sa haine et son activité. A son âge, cette perspective était affligeante; et il est sans doute honorable à son caractère de n’en avoir pas été plus abattu. Un événement heureux vint se joindre à sa fermeté pour le consoler ou le distraire. L’émir Yousef, contrarié par une faction puissante, avait été obligé d’invoquer le secours du pacha de Damas, pour se maintenir dans la possession de _Bairout_. Il y avait placé une créature des Turks, le ci-devant _bek Ahmed-el-Djezzâr_. A peine cet homme fut-il revêtu du commandement de la ville, qu’il résolut de s’en faire un nouveau moyen de fortune. Il commença par s’emparer de 50,000 piastres appartenantes au prince, et il déclara ouvertement ne reconnaître de maître que le sultan: l’émir, étonné de cette perfidie, demanda en vain justice au pacha de Damas. On désavoua _Djezzâr_ sans lui faire restituer sa ville. Piqué de ce refus, l’émir consentit enfin à ce qui faisait le vœu général des Druzes, et il fit alliance avec _Dâher_. Le traité en fut conclu près de _Sour_. Le chaik, charmé d’acquérir des amis aussi puissants, vint sur-le-champ avec eux assiéger le rebelle. Les frégates russes, qui ne quittaient pas ces parages depuis quelque temps, se joignirent aux Druzes, et convinrent, pour une seconde somme de six cents bourses, de canonner _Baîrout_. Cette double attaque eut le succès que l’on pouvait désirer. Djezzâr, malgré la vigueur de sa résistance, fut obligé de capituler: il se rendit à _Dâher_ seul, et il le suivit à Acre, d’où il s’évada peu après. La défection des Druzes ne découragea pas les Turks: la Porte, comptant sur les intrigues qu’elle tramait en Égypte, reprit l’espoir de venir à bout de tous ses ennemis: elle replaça Osman à Damas, et lui confia un pouvoir illimité sur toute la Syrie. Le premier usage qu’il en fit, fut de rassembler sous ses ordres six pachas; il les conduisit par la vallée de _Beqaa_, au village de _Zahlé_, dans l’intention de pénétrer au sein même des montagnes. La force de cette armée et la rapidité de sa marche, y répandirent en effet la consternation, et l’émir Yousef, toujours timide et irrésolu, se repentait déja d’avoir trop tôt passé du côté de _Dâher_; mais ce vieillard veillant à la sûreté de ses alliés, pourvut à leur défense. A peine les Turks étaient-ils campés depuis six jours au pied des montagnes, qu’ils apprirent qu’_Ali_, fils de _Dâher_, accourait pour les combattre. Il n’en fallut pas davantage pour les intimider. En vain leur observa-t-on qu’il n’avait pas cinq cents chevaux, et qu’ils en avaient plus de cinq mille; le nom d’_Ali-Dâher_ en imposait tellement par l’idée de son courage indomptable, que dans une nuit toute cette armée prit la fuite, et laissa aux habitants de _Zahlé_ son camp plein de dépouilles et de bagages.
Après ce dernier triomphe, il semblait que _Dâher_ dût respirer, et vaquer sans distraction aux préparatifs d’une défense qui chaque jour devenait plus pressante; mais la fortune avait décidé qu’il ne jouirait plus d’aucun repos jusqu’à la fin de sa carrière. Depuis plusieurs années des troubles domestiques se joignaient à ceux de l’extérieur; ce n’était même que par la distraction de ceux-ci qu’il parvenait à calmer ceux-là. Ses enfants, qui étaient déja des vieillards, s’ennuyaient d’attendre si long-temps son héritage. Outre cette disposition qu’ils avaient eue de tout temps à la révolte, il leur était survenu des griefs qui l’avaient rendue plus dangereuse en la rendant plus légitime. Depuis plusieurs années, le chrétien _Ybrahim_, ministre du chaik, avait envahi toute sa confiance, et il en faisait un abus criant pour assouvir son avarice. Il n’osait pas exercer ouvertement les tyrannies des Turks; mais il ne négligeait aucun moyen, même malhonnête, d’amasser de l’argent. Il s’emparait de tous les objets de commerce; lui seul vendait le blé, le coton et les autres denrées de sortie; lui seul achetait les draps, les indigos, les sucres et les autres marchandises d’entrée. Avec une pareille avidité, il avait souvent choqué les prétentions et même les droits des chaiks; ils ne lui pardonnaient pas cet abus de puissance, et chaque jour, en amenant de nouveaux sujets de plaintes, portait à de nouveaux troubles. _Dâher_, dont la tête commençait à se ressentir de son extrême vieillesse, n’usait pas des moyens propres à le calmer. Il appelait ses enfants des ingrats et des rebelles; il ne trouvait de serviteur fidèle et désintéressé qu’Ybrahim; cet aveuglement ne servit qu’à détruire le respect pour sa personne, et à justifier leurs mécontentemens. L’année 1774 développa les fâcheux effets de cette conduite. Depuis la mort d’Ali-bek, _Ybrahim_ trouvant que la balance des craintes devenait plus forte que celle des espérances, avait rabattu de sa hauteur. Il ne voyait plus autant de certitude à amasser de l’argent par la guerre. Ses alliés, les Russes, sur lesquels il fondait sa confiance, commençaient eux-mêmes à parler de paix. Ces motifs le déterminèrent à la conclure; il en traita avec un capidji que la Porte entretenait à Acre. L’on convint que _Dâher_ et ses enfans mettraient bas les armes; qu’ils conserveraient le gouvernement de leur pays; qu’ils recevraient les queues, qui en sont le symbole. Mais en même temps, on stipula que Saide serait restituée, et que le chaik paierait le miri comme par le passé. Ces conditions mecontentèrent d’autant plus les enfants de _Dâher_, qu’elles furent accordées sans leur avis. Ils trouvèrent honteux de redevenir tributaires. Ils furent encore plus choqués de voir que l’on n’eût passé à aucun d’eux le titre de leur père; en conséquence, ils se révoltèrent tous. _Ali_ s’en alla dans la Palestine, et se cantonna à _Habroun_; _Ahmad_ et _Seïd_ se retirèrent à _Nâblous_; _Otman_, chez les Arabes de _Saqr_; et le reste de l’année se passa dans ces dissensions. Les choses étaient à ce point, lorsqu’au commencement de 1775, Mohammad-bek parut en Palestine avec toutes les forces dont il pouvait disposer. Gaze se trouvant dépourvue de munitions n’osa résister. Yâfa, fière d’avoir joué un rôle dans tous les événements précédents, fut plus hardie; ses habitants s’armèrent, et peu s’en fallut que leur résistance ne fît échouer la vengeance du Mamlouk; mais tout conspira à la perte de _Dâher_. Les Druzes n’osèrent remuer; les Motouâlis étaient mécontents. Ybrahim appelait tout le monde, mais comme il n’offrait d’argent à personne, personne ne remuait: il n’eut pas même la prudence d’envoyer des provisions aux assiégés. Ils furent contraints de se rendre, et la route d’Acre resta ouverte. Aussitôt que l’on y apprit le désastre d’Yâfa, Ybrahim prit la fuite avec _Dâher_ dans les montagnes du Safad. _Ali-Dâher_, qui comptait sur des conventions passées entre lui et Mohammad-bek, prit la place de son père; mais bientôt reconnaissant qu’il était trompé, il prit la fuite à son tour, et les Mamlouks furent maîtres d’Acre. Il était difficile de prévoir les bornes de cette révolution, lorsque la mort inopinée de son auteur vint tout à coup la rendre nulle et sans effet. La fuite des Égyptiens ayant laissé libres à _Dâher_ sa ville et son pays, il ne tarda pas d’y reparaître; mais il s’en fallait beaucoup que l’orage fût apaisé. Bientôt on apprit qu’une flotte turke assiégeait _Saide_ sous les ordres de _Hasan, capitan pacha_. Alors on reconnut trop tard la perfidie de la _Porte_, qui avait endormi la vigilance du chaik par des démonstrations d’amitié, dans le même temps qu’elle combinait avec Mohammad-bek les moyens de le perdre. Depuis un an qu’elle s’était débarrassée des Russes, il avait été facile de prévoir ses intentions par ses mouvements. Ne l’ayant pas fait, il restait encore à tenter d’en prévenir les effets; et l’on négligea cette dernière ressource. _Degnizlé_, bombardé dans Saide, sans espoir de secours, se vit contraint d’évacuer la ville; le capitan pacha se porta sur-le-champ devant Acre. A la vue de l’ennemi, l’on délibéra sur les moyens d’échapper au danger; et il arriva à ce sujet une querelle dont l’issue décida du sort de _Dâher_. Dans un conseil général qui se tint, l’avis d’_Ybrahim_ fut de repousser la force par la force; il allégua pour ses raisons que le capitan pacha n’avait que trois grosses voiles; qu’il ne pouvait attaquer par terre, ni rester sans danger à l’ancre en face du château; que l’on avait assez de cavaliers et de Barbaresques pour empêcher une descente, et qu’il était presque certain que les Turks s’en iraient sans rien tenter. Contre cet avis, _Degnizlé_ opina qu’il fallait faire la paix, parce qu’en résistant, l’on ne ferait que prolonger la guerre; il soutint qu’il n’était pas raisonnable d’exposer la vie de beaucoup de braves gens, quand on pouvait y suppléer par un moyen moins précieux; que ce moyen était l’argent; qu’il connaissait assez l’avidité du capitan pacha, pour assurer qu’il se laisserait séduire; qu’il était certain de le renvoyer, et même de s’en faire un ami, en lui comptant deux mille bourses. C’était là précisément ce que craignait Ybrahim; aussi se récria-t-il contre cet avis, en protestant qu’il n’y avait pas un médin dans les coffres. _Dâher_ vint à l’appui de son assertion: «Le chaik a raison,» reprit _Degnizlé_; «il y a long-temps que ses serviteurs savent que sa générosité ne laisse point son argent croupir dans ses coffres; mais l’argent qu’ils tiennent de lui n’est-il pas à lui-même? et croira-t-on qu’à ce titre nous ne sachions pas trouver deux mille bourses?» A ce mot, _Ybrahim_ interrompant encore, s’écria que pour lui il était le plus pauvre des hommes. «Dites le plus lâche,» reprit _Degnizlé_ transporté de colère. «Qui ne sait, parmi les Arabes, que depuis quatorze ans vous entassez des trésors énormes? Qui ne sait que vous avez envahi tout le commerce; que vous vendez tous les terrains, que vous retenez les soldes; que dans la guerre de Mohammad-bek, vous avez dépouillé tout le pays de Gaze de ses blés, et que les habitants de Yâfa ont manqué du nécessaire?» Il allait continuer, quand le chaik lui imposant silence, protesta de l’innocence de son ministre, et l’accusa, lui, _Degnizlé_, d’envie et de trahison. Outré de ce reproche, _Degnizlé_ sortit à l’instant du conseil, et rassemblant ses compatriotes les Barbaresques, qui faisaient la principale force de la place, il leur défendit de tirer sur le capitan. _Dâher_, décidé à soutenir l’attaque, fit tout préparer en conséquence. Le lendemain, le capitan s’étant approché du château, commença de le canonner. _Dâher_ lui fit répondre par les pièces qui étaient sous ses yeux; mais malgré ses ordres réitérés, les autres ne tirèrent point. Alors se voyant trahi, il monta à cheval, et sortant par la porte qui donne sur ses jardins dans la partie du nord, il voulut gagner la campagne; mais pendant qu’il marchait le long des murs de ses jardins, un Barbaresque lui tira un coup de fusil dans les reins; à ce coup, il tomba de cheval, et sur-le-champ les Barbaresques environnant son corps, lui coupèrent la tête; elle fut portée au capitan pacha, qui, selon l’odieuse coutume des Turks, la contempla en l’accablant d’insultes, et la fit saler pour l’emporter à Constantinople, et en donner le spectacle au sultan et au peuple.