Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 3

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«La plume la plus éloquente (dit le botaniste Hooker), le pinceau le plus habile sont également impuissants à placer sous les yeux les formes et les couleurs de ces monts neigeux ou à réveiller dans l’imagination les sensations et les pensées qui l’enchaînent tout entière à ces sublimes phénomènes, quand ils se développent dans leur réalité. Rien ne peut rendre la netteté de leurs lignes et encore moins les merveilleux effets de couleurs jouant sur les pentes des neiges, les faisceaux lumineux formés par les combinaisons de l’orange, de l’or et de l’incarnat, les nuages illuminés par le lever du soleil, et enfin la teinte fantastique que revêt le tout au moment du crépuscule...» Certes nous possédons dans nos Alpes une nature merveilleuse. Mais en Asie tout a un autre caractère.

Tandis que chez nous la nature alpestre peut se comparer à une douce jeune fille dont les charmes à demi voilés nous font l’effet le plus agréable, la nature de l’Himalaya est semblable à une belle femme qui, dans toute la maturité de sa beauté, étale ses charmes au grand jour et vous subjugue par sa grandeur et sa majesté. Pardonnez-moi, chère lectrice, cette digression, et si vous songez à une Parisienne qui se trouve soudain transportée au fin fond de l’Himalaya, vous concevrez aisément que tout ce qui apparaissait à mes yeux me faisait l’effet d’un conte de fées et que j’éprouvais l’envie, certes bien excusable, d’essayer de parler le langage de ces vieux contes.

Les maisons montrent leurs toits foncés, toutes fières de se trouver sur ces hauteurs! Les villages superposés apaisent le vertige qui pourrait s’emparer de vous à cette élévation! Enfin le blé doré nous ramène en pensée aux plaines immenses de nos basses contrées.

Et l’on monte, on monte toujours. Les montagnes se croisent, s’entre-croisent! On les croit finies, elles recommencent.

Malgré le soleil splendide se détachant sur un ciel d’un bleu inimitable qui éclaire ce tableau fantastique, l’air frais vous pénètre. Il faut se couvrir. Un petit frisson parcourt votre être, et l’on doute si ce n’est de plaisir.

Tout se réunit pour nous apprendre que la nature est un maître qui n’a point son égal. Au milieu de l’émotion qui s’empare de vous devant cette écrasante beauté, on se demande comment l’homme a été assez téméraire ou assez audacieux pour s’élever jusqu’à ces hauteurs.

Quelle volonté, quelle dépense d’énergie n’a-t-il pas fallu pour soumettre ces géants! Et l’on ne sait vraiment ce qu’on doit admirer le plus, ou de la beauté de la nature, qui étale sans effort sa puissance, ou de la merveilleuse intelligence humaine, qui a su l’assouplir à sa volonté.

Au milieu de notre route nous nous arrêtons à Solen pour prendre quelque nourriture. L’air vif nous a ranimés, et l’estomac réclame ses droits avec énergie. Notre repas vite fait, nous repartons pour admirer de nouveau. Deux heures de ravissement, et Simla nous apparaît toute perchée sur une haute montagne et comme enfouie sous la verdure.

Les routes, comme de jolis rubans blancs, unissent les unes aux autres les maisons isolées.

A l’entrée de Simla il nous faut dire adieu à nos voitures, qui n’ont pas droit de cité. On me fait monter dans un _tchampang_, espèce de chaise à porteurs découverte, et quatre indigènes me portent chez lady Egerton, femme du lieutenant-gouverneur du Pendjab. M. de Ujfalvy me suivait à pied. Nous montions encore parmi ces détours semés de tchampang et de cavaliers, jusqu’à un gracieux perron, sous lequel je descendis, et plus gracieux encore était l’accueil de la maîtresse de la maison.

Comme elle avait dû être jolie, cette aimable femme qui nous attendait et nous reçut avec sa distinction britannique! Elle avait su le français autrefois, mais trente ans de séjour dans les Indes lui avaient fait perdre l’habitude de manier cette langue. Elle comprenait cependant ce que je lui disais, et son neveu, aimable garçon qu’elle me présenta, nous servit d’interprète. Elle nous conduisit à nos chambres et nous laissa libres. Au dîner, qui eut lieu à huit heures, sir Robert Egerton me conduisit à table. Le mari était digne de la femme, et je n’ai jamais vu figure anglaise plus sympathique et plus belle. Il était universellement aimé dans son gouvernement.

A une grande distinction il unissait une instruction qui le faisait s’intéresser à toute chose. Il ne parlait pas le français; mais son secrétaire, M. Dane, spirituel Irlandais, nous servit d’interprète; son amabilité naturelle lui tint lieu de professeur, et le dîner fut très animé.

Je n’ai pas besoin de m’étendre sur l’hospitalité anglaise, les façons de nos voisins d’outre-Manche sont connues. Aussi froids qu’ils peuvent être envers des étrangers, aussi aimables et naturels ils deviennent envers les personnes qui leur sont recommandées. Plus on reste chez eux, plus on leur fait plaisir; moins on reste chez les Russes, plus ils sont contents: voilà la différence des deux hospitalités.

Cette façon habituelle des Anglais s’est encore, je crois, développée aux Indes, où la vie est large, où le personnel des domestiques est nombreux. C’est assez dire de quelles prévenances discrètes et courtoises nous fûmes l’objet. Nous eûmes non seulement les splendeurs diverses de la nature, mais les distractions les plus agréables de la société. C’est tout ce que nous pouvions attendre de mieux: c’est plus que je n’osais espérer. Jusqu’ici nous avions voyagé sans accident d’aucune sorte: un bon vent nous avait poussés sur mer, un bon accueil nous recevait à terre, et, comme les débuts d’un voyage, comme ceux d’une campagne, influencent fortement le courage et l’humeur, je me vis dans les meilleures dispositions d’esprit pour continuer l’entreprise. Tout semble nous sourire, pensais-je; et, souhaitant, comme le dit le poète, «que l’attelage puisse durer aussi longtemps que la voiture», je me couchai en remerciant la Providence et en la priant de daigner rendre la suite de notre voyage aussi facile, aussi agréable.

CHAPITRE III

SIMLA

Simla.--Le docteur Leitner.--Mensurations anthropologiques.--Étoffes. --Bijoux, émaux.--Traitements des fonctionnaires aux Indes.--Le mont Djako et son saint.--Quelques mots sur les différents degrés de sainteté des fakirs.--Réflexions philosophiques.--Une fête dans un couvent de jeunes filles.--Départ.--Environs de Simla.--Fagou.-- Mandian.--Komarsîn.

On me permettra ici quelques réflexions sur les goûts et les modes des Européens habitant le pays. Les gens grincheux contestent aux femmes bien des talents, mais du moins admettent-ils qu’elles peuvent décider en matière de chiffons et de tentures. L’habitation de sir Robert Egerton était bien la plus commode, la plus confortable et en même temps la plus élégante de Simla, n’en déplaise au vice-roi des Indes, chez lequel nous avons dîné quelques jours après; sa villa est certes plus spacieuse, mais, en voulant trop bien faire et trop imiter l’Occident, on n’a réussi qu’à élever une construction d’assez mauvais goût. Ah! que les couleurs orientales ressortent sous ce beau soleil, et que les demi-teintes de nos pays sont pâles à côté d’elles! Quelle détestable habitude avons-nous donc de vouloir tout reporter à notre civilisation et à notre goût!

Les Russes en Asie centrale et les Anglais aux Indes en font autant. Passe pour les maisons et les appartements, mais pour les ornements! Laissez ces étoffes aux couleurs franches et hardies qui supportent le soleil et la poussière de ces chaudes contrées et qui garnissent si bien ces murs où viennent se jouer les rayons du jour. Ces étoffes s’assortiraient merveilleusement aux beaux tapis orientaux; les tentures, les décorations indigènes, avec leurs vives couleurs, seraient en harmonie avec l’entourage. Les nôtres y paraissent pâles et mesquines, et la cretonne européenne, qui fait le bonheur des Occidentaux, doit donner aux indigènes une médiocre idée de notre goût.--Enfin, mesdames, soutenez-moi! N’est-il pas vrai que toute chose n’est jolie qu’à sa place? que la cacophonie des sons n’est pas plus odieuse que la cacophonie des couleurs? et qu’en entrant dans certains intérieurs, même riches et somptueux, on pense involontairement à ces nourrices qui tiennent dans chaque bras un enfant allochrome, le petit négrillon camus qu’elles doivent à leur époux, et le petit blanc, fils du maître?

A Simla, M. de Ujfalvy trouva en villégiature M. Leitner, le célèbre linguiste.

Cette ville, située sur le sommet d’une montagne, est un sanatorium anglais très fréquenté. On y vient respirer l’air pur et réparer sa santé altérée par les chaleurs de la plaine. La saison pluvieuse y est moins désagréable, les terrains en pente favorisant l’écoulement des eaux. M. Leitner s’empressa de se mettre à la disposition de mon mari; grâce à lui, M. de Ujfalvy put faire de nombreuses mensurations anthropologiques. Mon mari mensura surtout un grand nombre de Baltis (des Petits-Thibétains que la science anglaise avait jusqu’alors proclamés Mongols et qui, d’après les mensurations de M. de Ujfalvy, ne nous le paraissaient pas du tout). Tout en aidant mon mari à les mensurer, je me demandais comment le type primitif mongolique avait pu disparaître à ce point qu’on n’en retrouvait aucune trace. L’image de mes bons Kirghises ne se retrouvait pas dans ces faces brunes et ovales; leurs yeux en amande ne me rappelaient aucunement l’œil vif, pétillant, rond et légèrement bridé du Kirghise. Mais la science avait parlé, et, jusqu’à preuve du contraire, je devais me taire et jurer tous mes grands dieux qu’ils étaient Mongols. Donc Mongols je les regardais.

Chez lady Egerton je pus admirer les plus belles étoffes et les plus beaux bijoux des Indes, car tous les marchands lui offraient ce qu’ils avaient de mieux. Ils venaient sous la véranda, s’asseyaient, étalant par terre toute leur marchandise, absolument comme en Asie centrale. Mais quelle différence de richesse et de travail! leurs bijoux en or et en argent sont vraiment très remarquables.

Quant à ceux qui sont enrichis de pierreries, il faut se méfier de leur réputation.

Je ne doute pas un instant que les grands seigneurs n’aient de belles pierres, mais la plupart de leurs bijoux brillent surtout par l’arrangement et la disposition des couleurs. Les pierres ne sont d’abord pas taillées; le plus souvent, elles sont défectueuses, quand elles ne sont pas coloriées en dessous. Tel saphir, qui paraît d’un bleu merveilleux, sorti de sa case n’est plus qu’un mauvais caillou valant à peine quelques francs. Un Oriental est assez indifférent devant l’authenticité d’une pierre ou sa pureté. Tous ces trésors orientaux, examinés à la loupe, auraient peut-être à peine la moitié de la valeur qu’on leur suppose, et leurs pierres ne peuvent entrer en comparaison avec les nôtres, qui viennent presque toutes pourtant des Indes. Si nos bijoutiers sont plus soigneux dans leurs travaux et surtout plus honnêtes dans le choix des pierres fines que leurs confrères des Indes, ceux-ci possèdent, en revanche, les secrets d’un art merveilleux et supérieur.

C’est dans le Radjpoutana qu’on fabrique les plus beaux émaux. La peinture en émail et l’émail en relief, dont la Russie fournit de si beaux échantillons, sont des procédés relativement modernes, tandis que le cloisonné et le champlevé sont des procédés très anciens. Les émaux de Jaïpour sont des champlevés. On fait des émaux à Lahore, à Bénarès, à Luknor, à Moultan, à Kangra, et même au Cachemire, comme nous le verrons plus tard. A Tchamba on fabriquait aussi autrefois des émaux en champlevé d’une grande richesse de couleurs. Mais nulle part ils n’ont atteint une si grande perfection qu’à Jaïpour.

On ne peut se faire une idée, si l’on n’en a pas vu d’échantillons, de l’effet merveilleux produit par la richesse et la délicatesse des couleurs. Le rouge de rubis ou de corail, le vert d’émeraude, le bleu turquoise ou de saphir disposés sur un fond d’or mat sont d’un éclat et d’une transparence remarquables.

A Partabghar, dans le Radjpoutana, on fabrique des émaux tout particuliers. Une couche d’émail vert émeraude est étendue sur une plaque d’or brunie et recouverte de dessins divers découpés sur la surface émaillée aussi longtemps que celle-ci est encore molle au moyen du martelage.

A Routan, dans l’Inde centrale, sur les confins du Radjpoutana, on fait un travail semblable; souvent le fond en émail est bleu au lieu d’être vert comme à Partabghar.

Le vice-roi nous invita à un dîner officiel. Lui et sa femme parlaient très couramment le français. Il me parut que l’étiquette était plus sévère qu’à Tachkent. Était-ce parce que lady Ripon recevait avec son mari, puisqu’elle habite près de lui, tandis que lorsque nous étions à Tachkent, le général Kaufmann recevait seul et un peu en garçon, sa femme étant presque toujours absente de Tachkent. Cette différence peut peindre les mœurs des deux pays sans autre commentaire. Tout le monde fut excessivement aimable pour nous. M. et Mme Bering, qui avaient longtemps habité le Caire, parlaient admirablement le français (M. Bering avait été contrôleur des finances égyptiennes).

M. Lyal, secrétaire d’État au département des affaires étrangères des Indes britanniques, qui eut une longue conversation avec mon mari, lui expliqua la raison pour laquelle l’administration anglaise aux Indes jouissait d’une réputation d’honnêteté si bien établie. D’abord aucun fonctionnaire, aucun officier anglais ne peuvent recevoir de cadeaux des indigènes; s’ils en reçoivent, ils sont obligés de les déposer à l’administration centrale, qui les transporte à Calcutta, où ils sont vendus au profit des pauvres. Si quelques-uns d’entre eux violaient la loi, ils seraient aussitôt renvoyés. Ensuite le gouvernement anglais paye excessivement bien ses fonctionnaires, afin d’engager l’élite de la jeunesse anglaise à solliciter des fonctions dans le Civil service des Indes. Le traitement est si élevé que les places vacantes sont très recherchées. Ainsi, par exemple, le gouverneur du Pendjab touche un traitement de 9500 roupies, presque 20 000 francs par mois, et il n’est que lieutenant-gouverneur.

Les gouverneurs de Madras et Bombay touchent 12 000 roupies par mois, et le vice-roi des Indes 25 000 roupies, tandis que le général Kaufmann, gouverneur général du Turkestan, n’avait que 40 000 roubles par an, toutes les indemnités comprises.

La retraite des fonctionnaires du Civil service est très belle; tous, sans exception de grade, ont 1000 livres sterling, soit 25 000 francs par an. De cette manière on n’a pas le fond du panier, hommes qui, ayant peine à vivre dans leur pays en raison d’indélicatesses plus ou moins graves, acceptent avec empressement un traitement qui leur permet de végéter dans un pays où ils ne seront pas connus. Ils y apportent alors leurs habitudes relâchées et ne se font aucun scrupule de voler les indigènes. L’administration en souffre et se trouve déconsidérée. C’est ainsi que le Turkestan est peuplé de tchinovnik ou employés d’une délicatesse douteuse, et que le service civil est assez déconsidéré, car les plus hauts fonctionnaires, comme les plus modestes, ne sont pas exempts de blâme.

Les mœurs des Anglais sont aussi plus correctes que celles des Russes; en général du moins, les femmes vivent toutes avec leur mari. Au Turkestan il n’est pas rare de voir des fonctionnaires vivre maritalement avec une femme séparée d’avec son mari, et, s’il finit par pouvoir l’épouser (le divorce étant pratiqué), l’ancien époux devient très bien l’ami du nouveau. Ils vivent alors à trois dans la plus parfaite intimité, sans que personne y trouve rien à redire.

Les promenades à Simla sont superbes. La plus renommée est celle du Glane; nous nous y sommes rendus en tchampang pour y prendre le thé; le paysage est enchanteur. Le vice-roi, le gouverneur du Pendjab et le commandant des troupes ont seuls le droit d’aller en voitures attelées. Les autres personnes vont en tchampang ou à cheval; quelques petites voitures roulantes font innovation. Lorsqu’il pleut, les cavaliers ont un costume très curieux: en dehors du manteau qui les couvre, ils ont un immense tablier de même étoffe, qui, en s’attachant à la taille, leur préserve parfaitement les jambes. Quand ils n’ont pas de capuchon, ils tiennent dans leur main droite un parapluie et se rendent ainsi préservés aux plus grands dîners.

La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière. Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver plus vite. Ce saint homme s’est construit une maison assez propre (lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi: ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée. Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».

J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés. Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième, bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très originales, à tel point même que je n’en puis donner une description, même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de Voltaire, _le Fakir_.

Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa bouche: _ôm_, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans les _Védas_, le livre par excellence des Hindous.

On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif; les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans cette position, ils se font suspendre à un arbre.

Un auteur raconte ainsi les souffrances d’un yogi: «Un yogi se tenait debout, ses yeux constamment fixés sur le soleil et aussi immobile qu’un buisson, son corps à moitié couvert de la terre qui s’est amoncelée autour de lui et qui sert de retraite à d’innombrables fourmis; cette peau de serpent qui a pris la place du zennar et retombe par un bout sur ses reins, ces plantes noueuses qui entourent et pressent son cou; ces nids d’oiseaux qui couvrent ses épaules.» Notre fakir de Simla était loin de cet état de sainteté, et je doute qu’il eût envie d’y parvenir, mais cependant les pratiques auxquelles ces fanatiques se livrent sont assez rigoureuses. Ainsi, dans le second degré de sainteté, ils se lèvent une heure avant le jour, font leurs ablutions par n’importe quel froid, puis leurs prières. Ils se nourrissent de ce qu’ils glanent ou de la générosité des personnes, et ils passent leurs nuits à contempler les astres; plus tard, parvenus au troisième degré, ils doublent leurs ablutions, ne se couvrent que de feuilles et d’écorces d’arbre, ne se coupent ni les cheveux ni les ongles et se soumettent à un jeûne perpétuel. Ce jeûne, appelé _chanderayan_, est ainsi réglé: le premier jour du mois, une bouchée; le second, deux, et ainsi de suite jusqu’à trente; ce nombre est la plus grande bombance à laquelle on puisse se livrer; il faut ensuite que le pauvre fakir aille en décroissant pour revenir au nombre primitif. De plus, il ne doit pas même faire cuire son riz. En ce troisième état de sainteté, le bamperitz peut, si l’âge ou la maladie lui ôte la force de pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il peut, dis-je, se donner la mort. Sous certaine condition, cette mort volontaire le conduit directement au ciel. Il doit, par exemple, ou se noyer, ou se livrer aux flammes, ou se précipiter du haut d’un rocher, ou bien encore il se retire vers l’est ou vers le nord, sur une terre nue et inconnue, et là, dans une contemplation devant Dieu, il attend la mort, qui ne peut tarder à le surprendre, au milieu des souffrances de la faim.

Lorsqu’à table, le soir, je racontai ma visite au fakir, un des nôtres me dit: «Dieu, ou Brahma, ou Jehovah, ou Jupiter aurait là l’occasion de faire le plus utile des miracles: de faire entrer dans la cervelle abrutie de ces gens-là cette idée bien simple, qu’on ne se rapproche pas de la divinité en s’éloignant de l’humanité. Il est sans doute très indifférent à Dieu le Père ou à Dieu le Fils qu’un gars crépu se coupe ou ne se coupe pas les cheveux, tandis qu’il aurait certainement plaisir à le voir vivre proprement et honnêtement.... Mais Dieu ne fera pas ce miracle; il sait que si sa propre bonté est infinie, la bêtise humaine est bien plus infinie encore et que ses miracles même ne la guériraient point.»

Et comme j’écoutais avec sympathie mon aimable voisin, dont le visage exprimait beaucoup de douceur naturelle et de philanthropie chrétienne, il ajouta: «N’est-il pas affligeant de voir, chez un peuple très bien doué, la superstition brutale exercer ses ravages? combattue sous une forme, et renaissant sous une autre. Mais, hélas! nous n’avons, ni vous ni moi, le droit de nous indigner contre les fakirs; ils nous renverraient à notre histoire d’Occident, aussi peu édifiante, en somme, que celle d’Orient.»

Je ne sais quelle sera la fin du fakir que nous visitions; pour le moment, au milieu de ses singes, il paraissait enchanté de sa situation et de la générosité de sir Robert Egerton, et, avec les plus grands _salam_, il accompagna notre départ.