Voyage d'une femme autour du monde

Part 8

Chapter 83,864 wordsPublic domain

Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où l’on faisait rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent, comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au fond de la hutte.

Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée surtout par leur bouche toujours ouverte.

La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu, mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour des hanches.

J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.

Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des bois.

Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit, et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines qui s’y trouvent, et tué le gibier d’alentour. Beaucoup de ces Indiens ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou de _sauvages apprivoisés_, mais ils n’en vivent pas moins en païens et selon leurs anciennes mœurs.

C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé, qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus grands et les plus forts, et qu’ils observent _avant_ comme _après_ le baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc.

Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres _un_ et _deux_ quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même mot _jour_ leur sert à désigner _aujourd’hui_, _demain_ et _hier_. Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent par des signes. Ainsi ils désignent _aujourd’hui_ en se tâtant la tête ou bien en levant la main en l’air; _demain_ en étendant le doigt devant eux, et _hier_ en montrant derrière eux.

Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles: pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie, ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se saisir d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du travail que quand ils sont à moitié morts de faim.

Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus encore consultée par tous les malades.

Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une décoction de mauve[29], et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve. Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses douleurs moins aiguës.

Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou bien qui y avaient de petits ulcères.

Après avoir tout examiné dans les huttes, j’allai avec quelques-uns des sauvages faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n’eûmes pas beaucoup de peine à trouver ces deux espèces d’animaux, et j’eus occasion d’admirer l’habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes.

Ces bonnes gens m’offrirent la meilleure de leurs cabanes, et m’invitèrent à passer la nuit chez eux. J’acceptai leur offre avec plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi que de la chaleur et de la chasse. D’ailleurs, le jour commençait à baisser, et je n’aurais plus eu le temps d’arriver dans la soirée à l’établissement des blancs. J’étalai donc mon manteau par terre, je pris un morceau de bois en guise d’oreiller, et je m’assis préalablement sur ma superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets; ils les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres quelques épis de maïs et quelques tubercules. Ils apportèrent ensuite de grandes feuilles d’arbre fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J’avais un appétit extraordinaire, car depuis le matin je n’avais rien pris. Je commençai donc par le rôti de singe, que je trouvai délicieux; il s’en fallait de beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi savoureuse.

Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m’exécuter une de leurs danses, et ils s’empressèrent d’accéder à mes désirs. Comme il faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construisirent une espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de tous côtés, d’une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en avant. Après cela les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un peu en arrière du cercle des hommes et exécutèrent les mêmes mouvements grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables qui devaient représenter un chant, en faisant des grimaces et des contorsions horribles. Un des sauvages se tenait à côté des danseurs et jouait d’une espèce d’instrument fait d’une nervure de feuille de chou palmiste et long d’environ 75 centimètres; on y avait pratiqué un trou qui le traversait, et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues en l’air des deux côtés par un petit chevalet. On jouait de cet instrument comme d’une guitare, avec les doigts; il avait des sons étouffés, désagréables et rauques.

Les Indiens appelèrent cette première danse une danse de paix ou de joie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus sauvage. Après s’être armés d’arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore un cercle; mais leurs mouvements furent bien plus vifs et plus violents que dans la première danse; ils frappaient autour d’eux avec leurs bâtons d’une manière effroyable. Puis ils se dispersèrent brusquement, tendirent les arcs, y mirent les flèches et simulèrent une décharge sur les ennemis en fuite. Ils poussèrent en même temps des cris perçants qui retentirent dans toute la forêt; saisie d’épouvante, je me levai en sursaut, car je me croyais réellement entourée d’ennemis et tombée en leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. Aussi je fus enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie.

Enfin, comme j’allais me livrer au repos et que peu à peu le silence s’établissait autour de moi, une autre angoisse s’empara de mon esprit. Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles serpents qui pouvaient se trouver autour de nous, et en pensant à l’endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses droits; j’appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en pensant que le danger n’était pas si grand que veulent le faire croire tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions.

Le 12 octobre au matin je pris congé des sauvages et je leur fis cadeau de différents objets de parure en bronze; ils en furent si ravis, qu’ils m’offrirent tout ce qu’ils possédaient. J’emportai comme souvenir de cette visite un arc et deux flèches; et après avoir, à mon retour, distribué des cadeaux semblables aux habitants de la maison en bois, je montai sur mon mulet et j’arrivai le même soir assez tard à Aldea do Pedro.

Le 13 octobre au matin je fis mes adieux à l’ecclésiastique qui s’était montré si complaisant envers moi, et je me mis en route avec mon ancien domestique. Je retournai à Novo-Friburgo par le même chemin que j’avais suivi en venant, et je n’employai que trois jours au lieu de quatre. Je trouvai le comte de Berchtold tout à fait remis. Aussi, nous résolûmes, avant de rentrer à Rio-de-Janiero, de faire encore une excursion à une belle cascade éloignée d’environ 3 leguas de Novo-Friburgo. Mais ayant appris par hasard que le baptême de la princesse Isabelle devait avoir lieu le 19 octobre, et ne voulant pas manquer cette fête intéressante, nous préférâmes retourner immédiatement à Rio-de-Janeiro. Nous prîmes la même route que nous avions déjà suivie pour venir, jusqu’à environ une legua avant _Ponto de Pinheiro_. Là, nous nous détournâmes de notre chemin pour aller à _Porto de Praja_. Cette tournée était par terre de 8 leguas plus longue, et elle se fait par mer d’autant plus vite, que de Porto de Praja on va à Rio-de-Janeiro en une demi-heure par le bateau à vapeur.

Le pays de Pinheiro était en grande partie triste et ennuyeux, un véritable désert dont la monotonie n’était interrompue que rarement par des bois chétifs ou de basses collines. Nous ne jouîmes de nouveau du beau spectacle des hautes montagnes qu’en approchant de la capitale.

Il me faut encore rappeler une erreur plaisante de M. Beske, de Novo-Friburgo, que nous eûmes d’abord de la peine à nous expliquer, mais qui nous fit beaucoup rire plus tard, quand nous l’eûmes comprise. M. Beske nous avait recommandé un guide qu’il nous avait dépeint comme un véritable comptoir de renseignements; il devait pouvoir répondre d’une manière parfaite à toutes nos questions sur les arbres, les plantes, les contrées, etc. Nous nous estimions fort heureux d’avoir rencontré un tel phénix; aussi n’eûmes-nous rien de plus pressé que de mettre à chaque instant son savoir à l’épreuve; mais il ne sut nous renseigner sur rien. Lui demandions-nous le nom d’une rivière, elle était à ses yeux trop petite pour avoir un nom; les arbres étaient trop insignifiants, les plantes trop communes. Cette ignorance nous parut par trop forte; aussi, ayant voulu avoir le mot de l’énigme, nous apprîmes que M. Beske n’avait pas voulu parler de l’homme qui nous servait de guide, mais du frère de celui-ci, qui malheureusement était mort depuis six mois, circonstance que M. Beske devait avoir oubliée.

Le 18 octobre au soir, nous arrivâmes heureusement à Rio-de-Janeiro. Nous nous informâmes aussitôt de la fête du baptême, et nous apprîmes qu’on ne célébrait, le lendemain 19, que la fête de l’empereur; nous nous étions pressés inutilement de revenir, nous aurions eu tout le loisir de contempler la belle chute d’eau des environs de Novo-Friburgo.

J’avais fait pendant cette excursion:

De Rio-de-Janeiro à Sampajo 8 leguas. De Sampajo à Novo-Friburgo 20 De Novo-Friburgo chez les Indiens 28 ----------- En tout 56 leguas.

Pour revenir, nous ne fîmes qu’un détour de 2 leguas.

CHAPITRE V.

Départ de Rio-de-Janeiro--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation du cap Horn.--Arrivée à Valparaiso.

Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais _John Renwick_, commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre, et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées. J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les hommes, même les capitaines de vaisseau.

Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours.

Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister.

Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en pleine mer.

Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue.

Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers: cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt.

Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre[30]. Ils n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point, qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord; et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé.

Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre navire était excellent sous tous les rapports; il avait de grandes et belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies, de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs, des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage.

Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à l’entrée de la baie.

Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer. Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour, une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville.

Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée. De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se trouve une île charmante.

A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale[31], la plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en route.

Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres marrons[32], dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait, demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de Santos.

Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de _Vicente_ et de _Cubatao_ de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de payer un péage assez élevé.

Dans une des auberges ou _vendas_ placées au pied des montagnes, nous mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre, dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur, et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides.

Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les mâts de quelques vaisseaux.

Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées, coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds.

Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve _Rio-Grande_, dont les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit. C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on se sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris dans les cinq milreis.

Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger.

Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand.

Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque plus se tenir en selle.