Voyage d'une femme autour du monde
Part 47
L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut, pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale russe.
Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la ville.
Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit _de la Couronne_, qui, sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en hiver dans un simple pavillon.
Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est pauvre en plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante. J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la chaleur fasse aussi beaucoup souffrir.
A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand; presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple.
Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la _Gazette_, afin que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a pas besoin d’attendre les insertions.
Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas beaucoup.
CHAPITRE XXIV.
Constantinople.--Changements opérés dans cette ville.--Deux incendies.--Voyage en Grèce.--La quarantaine à Égine.--Un jour à Athènes.--Calamachi.--L’isthme.--Patras.--Corfou.
Il y a peu de chose à dire du voyage d’Odessa à Constantinople. On reste presque toujours en pleine mer et on n’aborde nulle part. La distance est de 360 milles marins.
Le bateau, d’une force de 260 chevaux, appartenait au gouvernement russe, et s’appelait _Odessa_; il était beau et extrêmement bien tenu.
Pour ne pas me rendre trop pénibles les adieux de mes chers amis les Russes, un d’eux eut la bonté de ne pas me traiter avec trop de galanterie à la fin de mon voyage. Comme la dernière nuit il faisait très-chaud, je m’étais sauvée de la sombre cabine pour respirer le frais sur le pont; je m’établis non loin du gouvernail, et, enveloppée dans mon manteau, je ne tardai pas à m’endormir. Voilà qu’arrive soudain un des matelots, qui, me donnant un coup de pied, m’ordonna de quitter la place que j’occupais; touchée de cet aimable procédé, je remerciai mon interlocuteur avec une profonde émotion, et, après l’avoir prié de me laisser en repos, je continuai mon somme.
Il y avait parmi les voyageurs six matelots anglais qui, après avoir conduit un nouveau bateau à Odessa, retournaient dans leur pays. Je leur parlai quelquefois, ce qui me mit tout à fait bien avec eux. Quand ils s’aperçurent que j’étais réduite à ma seule compagnie, ils me demandèrent si je savais assez de turc pour pouvoir m’entendre avec les bateliers et les porteurs. Sur ma réponse négative, ils me proposèrent de se charger de tout pour moi si je voulais aborder avec eux. Je m’empressai d’accepter leur offre.
Quand nous approchâmes de la terre, un douanier vint en bateau visiter nos bagages. Pour en finir plus vite, je lui glissai quelque argent dans la main. En arrivant au rivage je voulus payer la traversée; mais les matelots ne le souffrirent pas. Ils me dirent que j’avais payé le douanier pour eux tous, que c’était donc à eux de payer les frais du bateau. Je m’aperçus qu’en insistant davantage je ne ferais que les offenser. Ils arrêtèrent encore un porteur pour moi, et puis nous nous quittâmes bons amis.
Combien cette conduite de simples matelots anglais différait de celle des trois messieurs russes de Jalta!
J’ai déjà décrit, dans mon _Voyage en Terre-Sainte_[146], l’entrée du Bosphore et les curiosités de Constantinople. Je me fis conduire aussitôt chez la bonne Mme Balbiani; mais, à mon grand regret, elle n’était plus à Constantinople: elle avait renoncé à tenir un hôtel. On me recommanda l’hôtel des _Quatre-Nations_, tenu par Mme Prust. C’était une Française assez bavarde qui était toute la journée à louer sa maison, ses domestiques et sa cuisine, éloges qui n’obtenaient guère l’assentiment des voyageurs. Elle prenait quarante piastres par jour (environ 10 francs) et portait encore en compte une assez bonne somme pour les pourboires et autres menus frais.
Depuis ma dernière visite à Constantinople on avait jeté un joli pont sur la Corne d’or; le beau palais de l’ambassade russe était achevé, et les Orientales me parurent moins voilées que lors de mon premier voyage. Beaucoup d’entre elles portaient des voiles si minces et si transparents que l’on découvrait à peu près tous les traits de leur visage. D’autres ne se couvraient que le front et le menton, et découvraient leurs yeux, leur nez et leurs joues.
Le faubourg de Péra était dans un bien triste état. On y voyait partout les traces des ravages exercés par le feu. Pendant les trois jours que j’y passai, il y eut encore deux incendies que l’on qualifia de _petits_, parce que le premier ne mit en cendre que cent trente boutiques, et le second trente. On est habitué à voir les incendies dévorer des milliers de maisons.
La première fois, le feu éclata le soir, comme nous étions encore à table. Un des convives me proposa de m’accompagner sur le théâtre de l’incendie, en me disant que, si je n’avais pas encore vu un tel spectacle, il m’intéresserait certainement. C’était assez loin de notre maison; mais à peine eûmes-nous fait cent pas que nous nous trouvâmes déjà au milieu d’une grande foule de gens qui portaient tous des lanternes en papier[147], ce qui répandait une grande clarté dans les rues. Tout le monde criait et courait pêle-mêle avec la plus vive agitation; les habitants ouvraient leurs fenêtres, demandaient aux passants s’il y avait un danger sérieux et regardaient avec effroi et avec angoisse le reflet des flammes sur le ciel. Au milieu de ce brouhaha général retentissaient les cris: _guarda, guarda_ (gare, gare!) des hommes qui portaient sur leurs épaules de petites pompes à incendies[148] et des outres pleines d’eau, renversant tous ceux qui ne s’écartaient pas promptement. Des soldats à cheval, des fantassins et des gardes venaient par derrière, des pachas arrivaient avec leur suite pour exciter les gens à porter du secours et à éteindre le feu.
Malheureusement tous ces efforts sont inutiles. Le feu trouve un aliment rapide dans les maisons de bois peintes à l’huile, embrase avec une activité incroyable des rues entières, et rien ne l’arrête que des jardins ou des places vides. Souvent un incendie consume plusieurs milliers de maisons. Les malheureux habitants ont à peine le temps de se sauver eux-mêmes. Ceux qui sont plus éloignés du théâtre de l’incendie ramassent au plus vite leurs effets les plus précieux pour être prêts à fuir. On conçoit facilement que dans ces occasions les voleurs ne sont pas rares, et souvent, après avoir sauvé avec beaucoup de peine leur faible avoir, les pauvres incendiés se le voient de nouveau enlevé au milieu de la foule et de la bagarre.
L’autre incendie éclata la nuit d’ensuite. Tout était déjà enseveli dans le sommeil; les gardiens chargés de veiller au feu parcoururent les rues, frappèrent avec leurs cannes garnies de fer aux portes des maisons, et éveillèrent tout le monde par leurs cris. Je m’élançai tout alarmée hors de mon lit, je courus à la fenêtre, et je vis le ciel légèrement teint de rouge du côté où s’était déclaré l’incendie. Au bout de quelques heures, le bruit cessa et la teinte rouge se dissipa. Dans les derniers temps, on a enfin commencé à construire des maisons de pierre, non-seulement à Péra, mais aussi à Constantinople.
Le 27 octobre, à six heures du soir, je quittai la capitale de l’empire ottoman sur le vapeur français _la Salamandre_, de la force de 100 chevaux.
Comme je raconte dans mon _Voyage en Terre-Sainte_ le trajet de Constantinople à Smyrne par l’Archipel grec, je parlerai tout de suite de la Grèce.
On m’avait dit à Constantinople que la quarantaine dans le Pirée (à six milles anglais d’Athènes) ne durait que quatre jours, l’état sanitaire en Turquie étant des plus satisfaisants. Mais, sur le vapeur, on m’apprit que la quarantaine avait lieu dans l’île d’Égine (à seize milles du Pirée) et durait douze jours, non pas à cause de la peste, mais à cause du choléra. Pour la peste, la quarantaine est de vingt et un jours.
Le 10 octobre, nous aperçûmes le continent de l’ancienne Grèce.
En longeant la côte, nous vîmes sur la haute plate-forme d’un rocher douze grandes colonnes, restes d’un temple de Minerve. Bientôt nous approchâmes de la colline sur laquelle est située la superbe _Acropolis_. Mes regards restèrent longtemps attachés à tout ce que je pouvais apercevoir. Les grandes figures des héros de l’histoire grecque passèrent devant mes yeux, et je brûlais du désir de fouler un sol qui depuis mon enfance m’avait paru, après Rome et Jérusalem, le plus curieux et le plus intéressant de tous les pays. Avec quel empressement je cherchais à découvrir l’Athènes moderne! N’était-elle pas à la même place où se trouvait jadis l’ancienne Athènes de célèbre mémoire? Malheureusement je ne la vis pas: une colline nous la cachait. Nous entrâmes dans le Pirée, où s’est élevée également une nouvelle ville. Après nous y être arrêtés juste le temps nécessaire pour remettre les dépêches, nous partîmes pour Égine.
Il faisait tout à fait nuit quand nous y arrivâmes. On mit aussitôt une chaloupe à la mer, et on nous conduisit au quai de la Quarantaine.
Il n’y avait dans cet établissement ni porteurs ni employés pour nous venir en aide. Nous fûmes forcés de traîner nous-mêmes nos caisses et nos coffres jusqu’à la Quarantaine, où l’on nous assigna de petites chambres toutes nues. Il n’y eut pas même moyen d’avoir de la lumière; par bonheur j’avais sur moi une bougie; je la coupai en plusieurs petits morceaux, et je tirai ainsi d’embarras mes compagnons de voyage.
Le lendemain, je m’informai des arrangements d’intérieur. La vie à la Quarantaine était très-mauvaise et très-chère. Une toute petite chambre, sans le moindre meuble, coûte trois drachmes[149] par jour; pour la nourriture, on en donne cinq; si l’on mange à la carte, une toute petite portion se paye de soixante à soixante-dix leptas; le service, c’est-à-dire la surveillance du gardien, coûte deux drachmes par jour; pour l’eau, on réclame chaque jour quinze leptas; la visite du médecin coûte une drachme en entrant, et autant au sortir de la Quarantaine. Pour ce prix, le médecin fait ranger à la fois tout le monde devant lui, et examine l’état de santé de toute la société.
Une quantité de choses accessoires se payaient en proportion. Il fallait louer chaque meuble à part. Je ne comprends pas que le gouvernement donne si peu de soins à des établissements institués pour préserver la santé publique, et où l’homme privé de fortune ne peut pas se dispenser de faire séjour. Le pauvre y subit bien plus de privations que chez lui; il ne peut rien prendre de chaud, car l’hôtelier, n’étant pas soumis à des prix fixes, demande cinq ou six fois la valeur de l’objet de consommation.
On assigna une seule chambre à plusieurs ouvriers et à une jeune domestique arrivés par le bateau. Pendant ces douze jours, tous ces gens ne prirent rien de chaud et ne vécurent que de pain, de fromage et de figues. La jeune fille me supplia, au bout de quelques jours, de vouloir bien la recueillir dans ma chambre, parce que les ouvriers ne se conduisaient pas d’une manière convenable vis-à-vis d’elle.
Quelle aurait été la position de la pauvre fille si, par hasard, il n’y avait pas eu de femme parmi les voyageurs, ou bien que je ne l’eusse pas recueillie!
Ces dispositions sont-elles dignes d’établissements publics? Ne devrait-on pas mettre plusieurs pièces à la disposition des pauvres, aux frais du gouvernement? Ne devrait-on pas, à un prix raisonnable, fournir à l’homme peu aisé, au moins une fois par jour, un simple repas chaud? Le pauvre n’est-il pas déjà assez malheureux de se voir pendant si longtemps frustré des moyens de gagner sa vie? Faut-il encore lui laisser enlever d’une manière si abominable ce qu’il a eu tant de peine à gagner?
Le second jour, on ouvrit la cour et on nous permit de nous promener dans un enclos de cent cinquante pas sur le bord de la mer. La vue y était superbe; nous avions devant nous les Cyclades, de petites îles montagneuses, la plupart inhabitables, et dont quelques-unes sont boisées. Il faut croire que, anciennement unies au continent, ces îles en ont été séparées par quelque grande révolution de la nature.
Le quatrième jour, on élargit encore un peu notre cage; on nous permit d’aller, sous la surveillance d’un gardien, jusqu’à la colline nue qui se rattache à la Quarantaine.
Sur cette colline, il y avait des restes d’un temple, des fragments d’un mur et une colonne très-endommagée. Cette dernière se composait d’un morceau de pierre; elle était cannelée et devait, à en juger d’après ses autres dimensions, avoir été très-haute. Ces ruines provenaient, dit-on, d’un très-beau temple de Jupiter.
_21 octobre._ Aujourd’hui l’heure de la liberté sonna pour nous. Dès la veille au soir nous avions commandé une petite barque qui devait le lendemain nous transporter de bonne heure à Athènes. Mais mes compagnons de captivité voulurent d’abord célébrer dans un hôtel leur liberté recouvrée. Cela nous mena jusqu’à onze heures. Je profitai de cet intervalle pour visiter un peu la ville et les environs. La ville est très-petite et ne compte guère de monuments somptueux. Les seuls souvenirs des temps passés que je découvrisse par-ci par-là, ce furent quelques fragments de parquets incrustés de pierres de couleur en forme de mosaïque. D’après le peu que je pus voir, l’île d’Égine me parut tout à fait nue et déserte, et on a de la peine à se figurer qu’elle ait jamais été florissante par l’art et le commerce.
Égine, île de deux milles carrés, formait autrefois un État particulier, et doit son nom, à ce qu’on prétend, à une fille d’Europe appelée Égine. C’est dans cette île que l’on frappa la première monnaie grecque.
Notre traversée jusqu’au Pirée fut très-longue. Il n’y eut pas le moindre petit vent, les marins furent forcés de recourir aux rames, et ce fut seulement vers les huit heures du soir que nous touchâmes au but désiré. Notre première visite fut pour le poste sanitaire, qui se mit à étudier nos certificats de quarantaine avec une lenteur conforme à leur importance. Car, malheureusement, il n’y avait parmi nous personne qui pût accélérer cette étude en sacrifiant quelques drachmes.
Nous ne pûmes non plus nous dispenser de nous rendre à la police. Mais les bureaux étant déjà fermés, il fallut forcément prolonger notre séjour au Pirée. J’entrai dans un grand café de belle apparence pour y trouver un gîte, car ici les cafés tiennent en même temps lieu d’hôtels. On me conduisit dans une chambre où la moitié des carreaux de fenêtre étaient cassés. Le domestique prétendit qu’en fermant les volets on ne s’apercevrait pas de cet inconvénient. Du reste, la chambre n’avait pas trop mauvaise mine. Mais à peine eus-je pris possession du lit, que certains insectes incommodes me forcèrent à l’abandonner au plus vite. M’étant réfugiée sur le canapé, il me fallut encore le déserter par la même raison. Enfin, en désespoir de cause, je me blottis sur une chaise où je ne passai pas précisément la nuit de la manière la plus agréable.
Déjà, à Égine, j’avais entendu parler de la grande malpropreté des hôtels du Pirée, et on m’avait conseillé d’éviter d’y passer la nuit. Mais, ne pouvant pas quitter la ville sans l’autorisation de la police, il fallut bien nous résigner et faire de nécessité vertu!
_22 octobre._ Du port du Pirée jusqu’à Athènes, il y a treize stades ou seize milles anglais. La route passe par des collines nues et des plantations d’oliviers. On a toujours en vue l’Acropolis. La ville d’Athènes n’apparaît que plus tard.
Je m’étais proposée de rester huit jours à Athènes pour visiter tranquillement et avec loisir tous les monuments et les endroits remarquables de la ville. Mais à peine fus-je descendue de voiture, que j’appris qu’une révolution venait d’éclater à Vienne.
J’avais été informée, à Bombay, de la révolution de Paris du 24 février; à Bagdad, de celle du mois de mars dans ma patrie; à Tunis, à Tiflis et dans d’autres villes, j’eus connaissance des autres événements politiques. Jamais aucune nouvelle ne me surprit autant que celle de Vienne. C’était à ne pas y croire.... Mes bons, mes paisibles Autrichiens.... renverser le gouvernement! Quel réveil après une si longue léthargie!...
J’avais regardé tout cela comme une fable, et je n’avais pas voulu ajouter foi aux récits de M. le résident à Bagdad. Aussi ne m’étais-je rendue qu’à l’évidence, en lisant les relations authentiques des journaux.
Les événements du mois de mars m’avaient enchantée et enthousiasmée au point que j’étais fière d’être Autrichienne. Mais le mois de mai me désenchanta; quant au 6 octobre, il me remplit de douleur et de tristesse! Aucune révolution politique n’avait si bien commencé. Elle aurait été sans pareille dans l’histoire, si l’on avait continué à suivre les idées qui avaient triomphé au mois de mars! Et il fallait que tout cela eût une si triste fin!... Ah! la catastrophe du 6 octobre m’affligea tellement, que je n’eus plus d’intérêt pour rien. D’ailleurs, tous les miens étaient à Vienne, et j’étais sans nouvelles de ma famille. Je serais partie immédiatement si j’avais trouvé une occasion. Mais il me fallut attendre jusqu’au lendemain, car il ne partait point de vapeur auparavant. Je pris aussitôt mes mesures pour m’embarquer, et en attendant je louai un cicerone pour parcourir les endroits les plus intéressants de la ville, plutôt en vue de me distraire que par intérêt pour les curiosités que j’allais visiter.
Le sort s’était cruellement joué de moi. Pendant douze jours j’avais subi patiemment la quarantaine d’Égine, dans l’espoir d’examiner ensuite tout à mon aise le sol classique de la Grèce; et à peine m’y trouvais-je, que le sol brûlait sous mes pieds et que je ne pouvais rester en place.
Athènes, la capitale de l’ancienne Attique, doit avoir été fondée, de 1390 à 1400 avant Jésus-Christ, par Cécrops, et sans doute reçut alors le nom de _Cecropia_, qui depuis ne fut conservé qu’au fort. Sous Érichthonius, elle prit le nom d’_Athènes_. La ville primitive était située sur une colline de rochers au milieu d’une plaine qui, dans la suite, se couvrit d’édifices. La partie supérieure s’appelait _Acropolis_, la partie inférieure _Catapolis_.
Aujourd’hui il ne reste plus qu’une partie de la citadelle, la célèbre Acropolis, sur la montagne où se groupent les plus grandes merveilles d’Athènes. Le principal ornement de la ville est le temple de Minerve, ou le Parthénon, qui, bien que tout en ruines, excite encore aujourd’hui l’admiration du monde. Ce monument avait plus de 70 mètres de long, 32 de large et 24 de haut. C’est ici que se trouvait la statue de la Minerve de Phidias. Ce chef-d’œuvre de sculpture était en ivoire et en or. Il avait 15 mètres de haut, et pesait, dit-on, plus de 1000 kilogrammes. L’entrée du temple était formée par les propylées, dont on retrouve encore cinquante-cinq colonnes, avec des fragments de blocs de marbre énormes qui reposent sur elles, et font partie des arcades et des plafonds.
Ce temple, détruit par les Perses, fut reconstruit d’une manière plus magnifique par Périclès, vers l’an 440 avant Jésus-Christ.
On voit quelques beaux débris des temples de Minerve et de Neptune. On peut encore juger de la circonférence de l’amphithéâtre; mais il ne reste plus que peu de chose du théâtre de Bacchus.
En dehors de l’Acropolis se trouvent le temple de Thésée et celui de Jupiter Olympien, l’un au nord, l’autre au sud. Le premier est en style dorien et entouré de trente-six belles colonnes; sur les métopes on voit représentés dans de superbes reliefs les exploits de Thésée. A l’intérieur le temple est rempli de belles sculptures, d’épitaphes et autres travaux en pierre, et qui, pour la plupart, proviennent d’autres temples, et ont été simplement réunis en cet endroit. Hors du temple il y a plusieurs siéges en marbre que l’on a apportés ici de l’Aréopage voisin, l’ancien lieu de réunion des patriciens. De l’Aréopage on ne voit plus qu’un appartement taillé dans une colline rocheuse, où l’on arrive par des marches également pratiquées dans le roc.
Il reste encore assez des fondements du temple de Jupiter Olympien pour qu’on puisse se faire une idée de son étendue. On a également conservé seize superbes colonnes de près de 20 mètres de haut. Ce temple, achevé par Hadrien, surpasse, dit-on, en beauté et en magnificence tous les autres édifices d’Athènes. Son extérieur était orné par cent vingt colonnes cannelées de 2 mètres de diamètre, et de plus de 16 mètres de haut. La statue de Jupiter, en or et en ivoire, est due, comme celle de Minerve, au ciseau du célèbre Phidias. Tous les temples et les édifices importants avaient été construits du marbre blanc le plus pur.
Non loin de l’Aréopage est le _Pnyx_ où le peuple libre d’Athènes s’assemblait pour délibérer. Il n’en reste plus que la tribune taillée dans le roc et les siéges des écrivains.
Quelles sensations n’éprouve-t-on pas, quand on songe quels hommes ont parlé jadis à cette place!
Je contemplai avec douleur la grotte voisine de cet endroit où Socrate captif but la ciguë.
Au-dessus de cette mémorable grotte, s’élève un simple monument consacré à la mémoire de Philopapos.
Les Turcs ont entouré l’Acropolis d’un large mur pour la construction duquel ils ont malheureusement employé beaucoup de débris et de fragments de colonnes des plus beaux temples.
Dans la nouvelle Athènes, on ne voit plus en fait d’antiquités que la _tour des Vents_, appelée par d’autres _la lanterne de Diogène_; c’est un tout petit temple de forme octogone, couvert de belles sculptures. Il faut mentionner aussi le monument de Lysicrate, qui se compose d’un piédestal, de quelques colonnes et d’une coupole d’ordre corinthien.
La petite église _Maria maggiore_ passe pour avoir été construite par les Vénitiens l’an 700 de Jésus-Christ. Ce qu’elle a de plus curieux, c’est d’être la plus ancienne église chrétienne d’Athènes.
Sur l’Acropolis, on jouit aussi d’une superbe vue des environs. On y voit le mont Hymette, le Pentelicon, du côté d’Éleusis, de Marathon, de Phylæ et de Dekelca, le port, la mer et le cours de l’Ilissos.
Athènes renferme un grand nombre de maisons, mais dont la plupart sont petites et insignifiantes. Mais les belles maisons de campagne, entourées de jolis jardins, offrent un aspect très-riant.
Le petit observatoire placé sur _la montagne des Nymphes_ fut élevé aux frais du baron Sina, banquier de Vienne, et Grec de naissance.