Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 2 of 2)

Part 13

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«Permettez-moi de vous faire une remarque importante, dit le marquis d'Ancourt, en interrompant M. de Clinville. On me parle du peuple, de l'armée, de ses chefs, et je ne vois sur la scène que quelques malheureux mannequins réunis à une douzaine de soldats. Une sédition s'élève: l'acteur entend les clameurs des combattans, le choc des lances et des boucliers, un horrible tumulte[130], la lecture d'une sentence, des soupirs, des gémissemens, des sanglots[131]; et le spectateur, dont les oreilles ne sont frappées d'aucun bruit, doit croire, à juste titre, que l'acteur rêve ou se moque de lui. Je me trompe; souvent, pendant le moment du fameux silence, des personnes placées à l'orchestre ont entendu partir de la rue les cris les plus trivials et les plus burlesques. J'oserai présenter ici, avec une scrupuleuse réserve, quelques réflexions au jeune auteur des _Vêpres Siciliennes_. Après le son de la fatale cloche, lorsque la terreur est à son comble, ne serait-il pas naturel d'entendre, dans le lointain, un bruit sourd, un bruit confus, qui s'accroîtrait par degrés, par intervalles; des cris demi-formés, des cris perçans, le cliquetis des armes... Un morne silence est-il vraisemblable au milieu des horreurs dont le récit se fait sur le théâtre? Ces accessoires, nous en avons mille exemples, sont aussi bien le partage de la tragédie que du mélodrame; en négligeant ces jeux de théâtre, où peut être l'illusion? Il vaudrait mieux lire une tragédie dans son cabinet ou dans un site qui fût en analogie avec le lieu vrai de la scène, que d'être témoin de pareils contresens; et, comme l'a fort bien remarqué un de nos meilleurs acteurs dans un petit ouvrage qu'il vient de donner au public. «Il s'est introduit à la Comédie française une manie de _simplifier_ qui a fini par rendre petits et mesquins les tableaux les plus grands et les plus majestueux. Pourquoi, dans _Andromaque_, Oreste ne se présente-t-il pas sous un aspect plus imposant? À peine Oreste, ambassadeur des Grecs, se distingue-t-il d'Oreste jeté par la tempête sur le rivage de la Tauride. Pourquoi ses vêtemens n'ont-ils pas l'éclat que comporte sa dignité, et ne lui voit-on pas le sceptre et le bandeau qui doivent caractériser son rang? Pourquoi n'entre-t-il pas dans le palais de Pyrrhus, au milieu de l'escorte qui l'accompagne, et ne nous montre-t-il point

Le pompeux appareil qui suit ici ses pas?[132]

«Cette censure ne peut frapper sur notre premier tragique. Dans ce siècle, aucun acteur n'a, pour ainsi dire, mieux calqué les héros qui sont mis en scène que le célèbre Talma, soit qu'il nous représente les républicains, les tyrans ou les princes malheureux, Manlius, Néron, Hamlet ou Régulus. Nul ne sait mieux s'identifier à son rôle, et surtout varier ses costumes suivant le temps, la nation, le rang et la situation du personnage. En le voyant, on semble rétrograder dans les âges; on se croit tour à tour près du Capitole, dans la basilique des empereurs, et dans l'antique palais de Copenhague; que les acteurs mettent comme lui autant de convenance, de grandeur, de dignité dans leur physionomie et leurs vêtemens; qu'ils méditent avec autant de soin les tableaux laissés par l'histoire, et l'on aura, je le garantis, presque atteint la perfection. Il est vrai que Talma doit ses connaissances à la société des gens de lettres, des peintres et des sculpteurs. Mais, hélas! combien d'acteurs et d'actrices, soit dans leurs costumes, soit dans leur pantomime, soit dans l'accent de la voix, s'éloignent de ce goût pur, sévère et délicat!» «Sans une extrême présomption, reprit l'élégant Dancour, qui jusque-là avait attentivement écouté M. de Clinville, ils imiteraient l'exemple de notre premier tragique, et se mettraient à l'abri d'une critique malheureusement trop fondée. Qui ne serait tenté de dire à ceux-ci: Pourquoi cette monotone psalmodie? variez vos inflexions, et ne nazillez pas.» «Encore moins, ajouta le président, voyons-nous dans Hérodote, Thucydide, Plutarque, et même Homère, qu'aucun héros grec ait jamais grasseyé?» «J'aime ce trait d'érudition, répliqua Dancour, en riant, et je le crois vrai. Je dirais encore à d'autres artistes: Pénétrez-vous de votre situation, sentez la vivement; placés loin du pays des rossignols, déclamez, et ne chantez pas. Qui n'insinuerait doucement à Cléon: Étudiez la belle nature; attachez-vous à de bons modèles. A-t-on jamais si péniblement outré les rôles d'élégans et de petits maîtres? Des tons impertinens, n'ont jamais été ceux d'un salon du bon genre; et la fatuité ne doit jamais dégénérer en impudence. Parlez votre rôle avec sagesse, dirais-je encore à Mondor; l'énergie est sans doute un don précieux; mais elle est assujétie à des règles; et le bon goût en prescrit la mesure: jusque dans les accès de la passion la plus brûlante et la plus impétueuse, toujours vous devez charmer l'oreille; et jamais il ne vous est permis de la déchirer.»

«Qui n'avertirait encore avec une franchise naïve? dit Mme de Valmont, ces acteurs aguerris, que les sifflets poursuivent et n'épouvantent jamais? Qui ne leur adresserait ces conseils profitables? Croyez-moi, ayez un peu moins de prétentions; appréciez de bonne foi votre talent à sa juste valeur; ne vous lasserez-vous point enfin d'être victimes à Paris, lorsque de nombreux applaudissemens vous attendent dans quelque coin de province?»

«Que de grand coeur, reprit Dancour, je dirais à certaines actrices: Pourquoi ce perpétuel roucoulement? Suis-je ici au fond d'une forêt? Eh! Mesdames, ménagez un peu votre poitrine; soyez un peu plus avares de sanglots; si vos soupirs multipliés font rire le parterre jusqu'aux éclats, à quoi bon vous suffoquer?» «Je donnerai, ajouta M. de Clinville, ce dernier conseil à tous les artistes de la scène: tâchez de dissimuler les défauts de la nature; que de moyens sont entre vos mains pour vous seconder! n'êtes vous pas favorisés par l'éloignement, le point de perspective et les reflets favorables d'une lumière incertaine? N'avez-vous pas les tailleurs les plus habiles? Que n'imitez-vous quelques-uns de vos prédécesseurs et même de vos contemporains! Épaississez ces formes que le temps et vos travaux ont rendues flasques, exiguës ou contrefaites.» «Faut-il que la tradition des deux derniers siècles, répliqua vivement Philoménor, n'ait pas, comme en Grèce, permis aux acteurs l'usage des masques sur la scène? Que d'artistes, sur plus d'un théâtre, gagneraient à changer de physionomie!»

«Souffrez, Messieurs, dit Mme de Luxeuil, qui jusque là avait bien plus songé à dîner délicieusement qu'à se mêler de la conversation; souffrez que je vous fasse, à mon tour, quelques observations sur une actrice dont la réputation _pyramidale_ est pour ainsi dire européenne. Je n'aime à blesser personne; cependant il faut être juste, vraie, sévère même, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'art; et, quand, par l'âge, on est comme moi et mon contemporain M. de Clinville, aussi riche de souvenirs, on a bien le droit, je pense, d'indiquer de légères imperfections, qu'avec un peu de soins il est aisé de corriger et de faire disparaître. Certainement, Mlle Mars possède un genre de diction inimitable; ses grâces, sa beauté, sa jeunesse, sont presque éternelles. Ses yeux n'ont perdu ni de leur vivacité, ni de leur éclat; le timbre de sa voix est unique, c'est-à-dire, enchanteur. Je crois, pourtant, qu'il serait bon de l'avertir de parler quelquefois sur la scène un peu plus haut que dans son salon et dans son boudoir. Je désirerais encore être à même de lui insinuer que l'héritière de Mlle Contat doit, jusque dans ses confidences, être toujours entendue, même aux extrémités de la salle; et que, s'il est des secrets pour les interlocuteurs, il ne doit point y en avoir pour le public. Je l'engagerais enfin à ne pas trop presser un débit parfait. Combien, alors, si mes avis étaient écoutés, combien les admirateurs de cette merveilleuse actrice n'auraient-ils pas lieu de se féliciter? Ils ne seront plus privés des finales de cent jolis mots auxquels le talent magique de Mlle Mars sait prêter de nouveaux charmes.»

«On peut adresser les mêmes conseils à Joanny (rôle de _Procida_), fit observer M. de Clinville. Je voudrais qu'il s'étudiât à mieux prononcer certains hémistiches qui ne sont point quelquefois entendus, même au centre du parterre. Tout en rendant justice à l'admirable talent de Mlle Duchesnois (rôle de _Marie Stuart_), qui semble l'identifier avec la reine infortunée qu'elle représente, je n'en dirai pas moins que sa douce voix n'articule pas souvent assez distinctement; défaut que n'a point Mlle Georges, dont on ne perd pas une syllabe. J'ai souvent été réduit à deviner l'espèce d'énigme que son organe présentait, ou à demander à mon voisin quel était le sens d'un passage applaudi par les claqueurs d'office; passage que ni lui ni moi n'avions ni saisi ni compris. Il est bon, continua Dancour, que ces coryphées de la scène, gâtés perpétuellement par des flatteurs à gages, ne soient pas aveuglés sur ces petits défauts et sur ces tâches légères, dont, peut-être, sans de salutaires admonitions, ils ne se corrigeraient jamais.

«Je dois encore dénoncer l'abus le plus criant: MM. les sociétaires de la rue Richelieu croient-ils leurs voix assez exclusivement harmonieuses, pour que nous puissions nous passer de musique aux représentations extraordinaires? Lors de la restauration de ce théâtre, n'était-il point possible de ménager un asile invisible à ces troubadours, une tribune secrète d'où ils ne seraient point expulsés, d'où les spectateurs les entendraient sans les voir? On serait alors bien assuré que les violoncelles et les trombonnes ne cacheraient plus, comme cela arrive souvent, les acteurs au public du parquet. Cette observation, minutieuse en apparence, est applicable d'une manière différente au théâtre Feydeau, où l'orchestre, nécessairement obligé d'accompagner les chanteurs, ne peut jamais être déplacé; mais devrait se trouver assez bas pour ne jamais masquer la scène avec les instrumens. Enfin, le premier Théâtre-Français ne rougira-t-il jamais de son répertoire musical? Électre m'a pénétré de terreur; j'essuyais les larmes que m'avait fait verser Hamlet, Alzire ou Zénobie: la toile tombe, MM. les musiciens jouent, et j'entends une symphonie qui ressemble à l'air de _Cadet-Roussel_ ou de _Madelon Friquet_. Je doute fort, ajouta M. de Clinville, que l'on obtienne la réforme des abus que j'ai signalés, à moins que le Gouvernement ne prenne les mesures un peu acerbes que je vais présenter.

«Les chefs par ancienneté du premier théâtre, qui éloignent, dit-on, avec tant de soin les jeunes sujets capables un jour de les effacer[133], n'y consentiront jamais. Ces vétérans surannés des coulisses, qui, par l'égoïsme le plus absurde, contribuent si puissamment à la décadence de l'art dramatique, sont malheureusement trop attachés aux anciens abus qu'ils appellent des traditions, abus dont la suppression contrarierait leur paresse, les conduirait à de pénibles études, et les engagerait à de nouvelles dépenses. Dans l'espoir d'attirer exclusivement la foule, il est plus court, le jour d'une représentation extraordinaire, d'annoncer des billets de corridor à six francs, et d'embaucher les premiers acteurs du second-théâtre, en leur versant le Lunel et la Malvoisie, ou les vieilles liqueurs de madame Anfou[134]. D'ailleurs pourquoi se gêner? beaucoup se souviennent qu'avant l'établissement très-_vexatoire_ du second théâtre, les comédiens de la rue Richelieu roulaient paisiblement chaque année dans le cercle étroit et perpétuel d'une trentaine de tragédies, comédies ou drames dont le mérite était reconnu; quoiqu'ils aient, incontestablement, le plus riche répertoire, rarement on les voyait exposer leurs talens aux chances périlleuses d'une nouveauté. Ce bon temps serait-il passé, lorsqu'on vient au théâtre bien moins pour Racine ou Molière, que pour entendre les premiers acteurs? Plaisanterie à part, en laissant les sociétés d'acteurs avec leur organisation actuelle, j'ai lieu de conjecturer que l'Odéon, qui vient de recevoir un directeur, peut donner quelques espérances d'amélioration. Là, il n'y aura point d'antiques traditions à suivre, pour morceler nos grands maîtres. L'émulation doit opérer ce prodige. Là, on ne craindra point de lésiner sur les décorations et les costumes, si le magasin et la garde-robe n'y sont point portés à un prétendu complet.» «Vous avez indiqué la vraie source du mal, reprit M. de Clinville; vous avez porté le fer dans la plaie, et touché jusqu'au vif. Quoique deux commissaires royaux aient été nommés près le premier Théâtre Français et Feydeau, je crois qu'il existe un moyen plus sûr de restauration, et qui me semble fort simple.

«Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses _Idées sur les deux Théâtres_. «Des comédiens ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ce n'est point entre leurs mains que doit être remis le sort des jeunes gens qui entrent dans la carrière. Les études de l'artiste ne peuvent pas d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].»

«Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naïf, répliqua Mme de Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrès de l'art; et conséquemment servir les intérêts du public.» «Je pense bien comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains sociétaires, véritables despotes de comité, ne lui auront pas pardonné son indépendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorité dont il avait été précédemment la victime.» «Je suis charmé, ajouta M. de Clinville, que cet intéressant acteur ait provoqué lui-même les dispositions principales du plan que j'ai conçu. Il faudrait, selon moi, dissoudre les sociétés des théâtres royaux, en leur donnant une administration semblable à celle du grand Opéra, en mitigeant toutefois l'autorité du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes qu'éclairés; cette mesure prudente ne doit pas être négligée; elle est même indispensable pour tempérer l'espèce de despotisme qui, plus d'une fois, a jeté la terreur et le découragement dans le palais des Grâces et des Amours.

«D'après cette organisation nouvelle, les comédiens ne seraient plus seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les arbitres de leur sort. Un conseil serait formé pour la réception, le choix, ou la mise en scène des pièces nouvelles, et même de celles qu'une paresse insouciante fait négliger, quoiqu'elles fassent partie intégrante du répertoire, et que leur apparition contribue singulièrement à varier nos plaisirs. Ce conseil, composé, comme je vous l'ai déjà dit, d'hommes de lettres aussi zélés qu'impartiaux, discuterait sur le mérite ou les défauts du drame présenté; écouterait l'opinion raisonnée, les réclamations, répliques et contredits des ci-devant sociétaires présens et présentes à la lecture et à la délibération. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le rejet des pièces soumises à son examen. À des jours réglés, ces commissaires royaux se réuniraient pour faire une revue générale et approfondie des richesses manuscrites renfermées dans le _chartrier_ dramatique, où, peut-être, depuis si longues années, dorment en paix, ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragédies excellentes et de comédies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la faveur d'une représentation et le jugement du public, on donnerait à leurs auteurs une sorte de résurrection. Si ces réglemens favorisent les auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mêmes auront lieu de s'en applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de développer leurs moyens dans des rôles plus variés; dès lors, les talens, justement appréciés, seront mis à leur vraie place, sans avoir égard à l'ancienneté d'un sujet nul ou médiocre. Le mérite seul, sans autre considération, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et les récompenses décernées aux premiers sujets en tout genre, les fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir, même en hiver, s'exiler dans les départemens, ou chercher fortune dans les pays étrangers: remarque assez importante dans un moment où nous sommes menacés de perdre, peut-être pour toujours, MM. Garcia et Perlet, et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Léontine.

«Oui, Messieurs, si l'autorité suit la marche que j'ai tracée, si elle opère ces changemens, ces transmutations, ces réformes, ces améliorations, peu à peu vous verrez disparaître tous les abus; alors nous démentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche de Francklin.

«La négligence ouvre la porte aux abus; l'égoïsme les introduit; l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en souffre; les particuliers en profitent; le zèle y cherche un remède; la science le trouve; et la cupidité le repousse.»

CHAPITRE LIII.

Bal.--La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.--Peinture générale de la société des salons.--Certains usages ont disparu et fait place à d'autres.--L'écarté fait fureur.--Les charades en action passées de mode.--Les comédies et petits opéras très-en vogue sur les théâtres de campagne.--Charme des sociétés de la capitale.--Les _Album_.

Tout en applaudissant aux plans de M. de Clinville, on était sorti de table. De l'eau avait été offerte aux convives, dans des vases de cristal azuré, pour se laver les mains et la bouche; et l'on était passé dans une autre pièce pour y prendre le café et les liqueurs.

Rentrée dans le grand salon, Mme de Valmont y trouva une assemblée extrêmement nombreuse; indépendamment des amis intimes invités au dîner, toutes ses connaissances s'étaient empressées de venir la complimenter et de se rendre au bal qu'elle donnait le soir pour terminer plus gaiement le jour de sa fête.

Déjà l'orchestre avait préludé par la plus douce symphonie; bientôt succède une musique vive et bruyante; et ce fut alors que Mme de Valmont ouvrit le bal avec Philoménor, dans un quadrille où les belles formes grecques et les grâces légères de France présentèrent, par le plus heureux accord, un spectacle véritablement ravissant; l'admiration était portée à son comble; et je n'ai pas besoin de dire que tout le monde s'était levé, et avait formé cercle pour le contempler; cela se devine, quand on connaît Paris. Mais, le jeu, qui a bien aussi ses attraits, avait réuni dans les autres appartemens les personnes d'un âge plus mûr, qui ne dansent point; et même beaucoup de jolies dames et de jeunes gens. Après les premières contredanses, Philoménor fut étonné de voir la maîtresse de la maison être obligée de recruter des danseurs groupés autour des tapis verts. Par un motif très-louable, elle désirait que les demoiselles, qui jouent peu dans les grandes réunions, ou qui même ne jouent point du tout, pussent au moins danser, et qu'au son de la plus entraînante harmonie, tant de charmantes personnes ne fussent pas trop justement comparées à la vivante statue de l'opéra de _la Belle Arsène_, se morfondant pendant un siècle sur son triste piédestal; elle voulut donc presser le moment où quelque séduisant enchanteur viendrait, par une invitation magique, les tirer de la plus ennuyeuse immobilité. Semblable à une fée protectrice, d'un seul mot elle réussit à leur imprimer le mouvement, et pour ainsi dire une nouvelle existence. Pendant qu'une foule d'élégans, sans attendre le résultat du coup le plus piquant et le plus décisif, s'empressait de céder aux désirs de Mme de Valmont, en confiant rapidement ses intérêts pécuniaires aux soins de l'amour ou de l'amitié; pendant que chaque danseur se précipitait dans la salle du bal, invitait une jeune beauté, et se mettait en place, Philoménor, débarrassé du tourbillon, et rapproché de moi, s'amusait infiniment de scènes éminemment dramatiques. Ce n'étaient plus les jeunes gens qui avaient déserté le grand salon, c'étaient de jeunes femmes qui, préférant l'écarté au plaisir de la danse, se lançaient au jeu avec une incroyable vivacité. Celle-ci assiégeait la place vacante; supplantait lestement l'homme pacifique que son tour y appelait; le consolait poliment d'un sourire; l'engageait à parier dans son jeu, en lui promettant les chances les plus heureuses, fondées, disait-elle très-sérieusement, sur un rêve de la nuit. Celle-là, après avoir épuisé sa bourse, empruntait à mi-voix à son voisin, ou jouait sur parole, dans la persuasion, assurait-elle, que ce moyen unique, infaillible, portait bonheur. D'autres dames, enfin, beaucoup mieux inspirées sans doute, ne faisaient pas une partie sans changer de cartes, sans mêler le jeu de leur adversaire, en y ajoutant la culbute[136].

«Oh! que votre J.-B. Rousseau, me disait à mi-voix mon ami, avait bien raison d'écrire ces vers d'une épigramme qui s'est presqu'involontairement gravée dans ma mémoire:

«Ce monde-ci n'est qu'une oeuvre comique Où chacun joue un rôle différent.»

_OEuvres choisies_, page 313.

De bonne foi, ces femmes, si spirituelles et si charmantes, croyent-elles réellement ce qu'elles ont l'air d'affirmer d'un ton si positif? Pourquoi chercher à nous persuader qu'elles conservent encore ces petits préjugés de l'enfance?» «Je présume en deviner la raison, lui répondis-je; mais comme, sous peine d'être taxé d'indiscrétion, je ne pourrais vous la dire, vous applaudirez sans doute à mon silence.» «Je n'en reviens pas, insistait le jeune Grec. Quoi! avec un jugement si sain, tant de lumières, tant d'instruction, une éducation aussi soignée, la superstition aurait-elle pu les gagner et les séduire? régnerait-elle encore dans un siècle aussi éclairé que le nôtre?» Sa surprise redoubla en voyant que le goût du jeu ne les abandonnait pas, même en exécutant un pas de Coulon ou d'Aumer, et même en valsant avec le plus aimable abandon. Un joueur se levait-il de table, nous entendions souvent une merveilleuse tenir, en pirouettant, aux _attentifs_ qui l'entouraient, ce langage digne de Sparte:--Ai-je gagné? ai-je perdu?--Madame, voici votre argent.--Bien, très-bien: gardez... vite, mettez pour moi; je fais mon paroli.