Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle
Part 8
«Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour ne point faire un abus de son pouvoir? ... Vous le savez; je n'aime point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant, Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité. L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité.... Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre....
Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous salue.»
_Le roi de l'empire de la Lune._
L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la Lune.... «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!.... Il arrosa de douces larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens, c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de sages et de héros!»
Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions. Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis, et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda, pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche, il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point, il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit à l'éloge....» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques de vertu sur sa figure.... Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur; je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix et les droits de la vertu!....» Alphonaponor embrassa le personnage, qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.
Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu. Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables.... Femmes! s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer, comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait des cieux pour remplir ce sublime emploi!»
Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts, lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire mieux expliquer son système d'analise....
Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien, en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»
Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian, ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il l'engagea à être court.
Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par sentiment.»
«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement quelques idées générales:»
L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère, Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image, où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant, qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc toujours à l'écorce?... Le sublime ne peut naître de l'expression. Je le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image. Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions: trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne ferez qu'amuser un instant.... L'expression est, dans un ouvrage, ce que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux, peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là, dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau. Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler, et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même type; c'est la nature: et ils concordent tous.
Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment, j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas, ces objets.»
Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que je vous interroge à cet égard.
Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement, cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir un caractère dans son ensemble.... Quant au noeud, il faut que le génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création, puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue. Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions morales. La _chaîne-d'or_, les _prières_; enfin le plus sublime de son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la nature.
A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture, à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était fait dans la rue....
Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil, l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de celui qui l'a créé....» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de l'éther.[9]
Notes:
[1] _Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située sur l'un d'eux._
[2] _La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole_.
[3] _Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune_.
[4] _Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs, tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance morale de ce qu'on retrace ici_.
[5] _Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons entièrement dignes d'être nommés sensibles_.
[6] _La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans, qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits._
[7] _La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au sommet des monts les plus arides._
[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du _Wodki_, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur, les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore, pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit, que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort que celui des villes qui en boit._
[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront, qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère.
Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens, littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu, comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que, non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique; c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens, soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._
FIN