Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle

Part 7

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Je dois arrêter mon action un instant, pour observer qu'Alphonaponor, malgré son jugement et son excellente logique, nous a donné un conseil équivoque. Il aurait du envisager l'influence de l'habitude sur les hommes: elle est aussi forte, et peut-être plus pour son physique que pour son moral. Cela peut être bon pour les habitans de la Lune, de ne vivre que de végétaux, parce qu'ils ont été nourris par eux en naissant; ainsi que pour les Indiens et les autres peuples de notre globe qui ne connoissent point la viande.... Si nous nous en privions tout-à-fait, il est douteux que nous pussions le faire sans danger; tant il est vrai que le poison même, car je reconnais le principe de la vérité que le lunian a exposée, que la viande est un poison: elle devient, sinon salutaire en certain cas, du moins utile. On voit que je sers la cause des habitans septentrionaux de l'Europe, en combattant l'opinion du voyageur; cependant je n'entends pas parler ici des viandes macérées seulement; et je crois que tous les Français, qui ne tiennent pas d'une manière absolue à la mode, seront de mon avis.»

Le savant, trouvant l'argument sans réplique, et qui, étant gourmand lui-même, ne savait pas envisager sa santé, comme c'est l'usage de tous les gourmands, n'insista plus sur l'objet de la question; et il lui demanda pourquoi il ne buvait pas de vin; s'il n'en existait point dans la Lune.

«Nous connaissons la plante et le fruit qui le produisent; nous en faisons même; mais nous l'employons seulement comme médicament....» --«Comment, pour médicament! s'écria un petit homme à face rebondie, et dont les yeux rouges et enflammés annonçaient qu'il n'était pas de la trempe des habitans de la Lune, quant au vin; vous renoncez donc à tout ce qui est bon, et qui ranime la vie et la gaieté en nous? Quelle est la bizarre fantaisie qui vous fait conduire ainsi? Sans doute votre vin n'est pas de la nature du nôtre; car, sans cela, il faudrait être plus qu'insensé pour s'en priver.»

«La première raison qui nous porte à nous priver du vin, répondit le lunian, c'est celle qui nous est fournie par la conviction que nous avons qu'il n'est pas naturel à l'homme. La vigne ne se trouve que sur quelques points de notre planete; est-ce de même sur votre globe? Je le crois. Je n'entends pas parler des transplantations, mais de sa croissance primitive. L'intention de la nature est manifeste à nos yeux, d'après l'absence de l'objet utile; et dans l'existence de l'eau en tous lieux, nous voyons qu'elle l'a destinée, non-seulement à la fertilisation des globes opaques, mais à servir de boisson à leurs habitans. Notre logique et notre expérience nous font donc renoncer au vin; nous sommes convaincus que tout ce qui n'est pas naturel à l'homme lui est contraire.... Un second motif qui est le plus fort, est celui d'éviter l'ivresse qu'il occasionne: j'en ai vu en Grèce les plus funestes effets. Tout objet qui ébranle les sens au point de les renverser tout-à-fait, et de suspendre les ressorts de la mémoire et de l'entendement, ce que la douleur la plus vive, le plus grand tourment ne peuvent parvenir à faire, doit être un poison funeste qui, (s'il ne détruit pas la vie en un instant, ce qui n'est pas sans exemple, puisque je l'ai vu sur votre globe,) mine sourdement vos corps, épuise vos esprits animaux, qu'il corrode, et est la source de nombre de vos infirmités, et souvent de votre perte.» Interpellant encore le savant, «dites-moi si les hommes les plus forts de votre globe boivent du vin.» Le savant parut embarassé. Marouban, prenant lui-même la parole, répondit que non. Les Tartares, dit-il, les Russes[8] , les Chinois, tous les peuples de l'Orient, ceux de l'Afrique et du Nouveau Continent, ne connaissent point cette boisson; et il est certain qu'ils sont les plus forts de la terre.»--«Voilà une preuve nouvelle et transcendante contre cet usage, et que je trouve encore chez vous. Je vois avec joie que les habitans de ma planete ont su entrevoir d'une manière précise la véritable propriété des choses et leur utilité....»

Je dois m'arrêter encore, et observer qu'Alphonaponor pensant juste sur la nature du vin et sur ses effets, parle à nous, Européens, comme aux habitans du Bidulgerid, ou de l'Arabie-Pétrée; il veut que nous nous contentions d'eau. Je crois entrevoir que les trois-quarts des habitans des pays septentrionaux, car les buveurs de bierre, de cidre sont dans le même cas, ne mettraient pas en balance la privation du vin contre dix lustres d'existence douteuse, de plus.

Le lunian cessa son discours pour laisser manger la société, dans laquelle, hormis quelques individus, qui regardent la raison de leur estomac comme celle _sine qua non_, tout le monde avait écouté sans agir, et il dit au savant et à la société, en dévoilant son motif poli, qu'il répondrait sur toutes les questions qu'on pourrait lui faire à la fin du repas.

Il s'occupa alors de sa compagne, qui était émerveillée en l'entendant; et qui applaudissait tacitement à tout ce qu'il avait dit; car elle n'aimait guère la viande, et point du tout le vin. Alphonaponor mangea encore des pâtes, des fruits, et attendit, en servant ses voisins, avec une politesse noble, une aisance et une adresse inconnues, qui étonnaient de plus en plus les convives, qu'ils eussent completté leur repas. Il porta même la complaisance jusqu'à servir à boire au petit homme rebondi à qui il avait parlé, qui branlait la tête, avec le signe de pitié, pendant qu'il discutait sur la propriété du vin; et il eut la malice de lui servir beaucoup d'eau, en lui disant qu'il ne voulait pas contribuer à l'empoisonner.

Pendant ce tems, il observa les convives, et sur-tout les femmes lorsqu'elles buvaient du vin. Il s'étonna en voyant nombre d'entr'elles rivaliser pour la boisson avec les hommes. Il se dit: «Je ne me serais jamais douté qu'en aucun pays les femmes fissent les mêmes excès que les hommes. Quel renversement! leurs fibres sont plus faibles, et elles employent les mêmes véhicules pour les ébranler? Il se rappella que les Grecques ne buvaient que de l'eau, et dit encore dans une apostrophe tacite: «Françaises, vous n'avez encore, à beaucoup d'égards, que le costume des anciennes habitantes de la Grèce.» Il envisagea ensuite le nombre de sortes de vins dont elles s'abreuvèrent, et réfléchit sur l'amalgame et la fermentation de ces objets de natures différentes, dans l'estomac. Voyant Eléonore ne point imiter ses compagnes, et croyant que c'était par réserve qu'elle se conduisait ainsi, il lui observa qu'elle ne devait point se gêner; et que si ses raisons l'avaient frappée, elle ne devait pas pour cela changer d'habitude tout-à-coup. Il dit qu'une transformation quelconque ne pouvait se faire en un instant; qu'il était même dangereux de passer sans intermède d'un état à l'autre. Éléonore, lui ayant répondu qu'elle ne buvait jamais de vin, il la félicita, en ajoutant: «Voilà la cause de la fraîcheur que je découvre sur votre figure. Observez vos compagnes; voyez leur teint hâve, plombé: s'il se colore, ce n'est point l'incarnat naturel, mais le rouge excité par la fermentation de la liqueur dans leur sang.»

Lorsque le Champagne arriva, et qu'il fit sauter le bouchon, Alphonaponor éprouva une grande surprise, et eut lieu de faire une dissertation secrete sur le débandement que devait exciter dans les esprits la force de la boisson qui avait pu lancer le bouchon au plancher; il ne communiqua point ses idées, en voyant l'allégresse qu'excitait la saut du bouchon, et l'empressement qu'on mettait à avaler la boisson avant, même, que sa fougue fut calmée par l'influence de l'air atmosphérique. Il se contenta de réfléchir, et d'entretenir Eléonore jusqu'à ce qu'un événement préparé par le vin, et que le Champagne avait déterminé, le reporta sur ses premières idées, et lui montra l'évidence de ce qu'il avait dit: «Ce fut l'homme rebondi qui l'occasionna: il avait tant bu que l'ivresse le saisit avant le dessert, et qu'il tomba tout-à-coup, comme s'il était frappé d'apoplexie ou de mort.... Ce personnage fut emporté par les valets, et l'on continua le repas.

Le dessert étant arrivé, l'étonnement d'Alphonaponor s'accrut, lorsqu'il vit les femmes boire deux ou trois verres d'eau-de-vie; et lorsque l'un des convives lui ayant demandé s'il la connaissait, et si elle figurait sur les tables, dans la Lune, il l'examina, et reconnut que c'était la quintescence du vin.... Dès ce moment il vit que les Terrestriens faisaient une guerre éternelle à la nature, et cherchaient avec empressement tout ce qui pouvait exister de plus funeste pour eux.... Il répondit à celui qui l'interrogeait, qu'il ne connaissait point cette liqueur; que les Grecs n'en faisaient point usage lorsqu'il parut chez eux, et que, dans sa planete, on n'avait pas pu supposer son existence. «Si nos chimistes, dit-il, eussent fait cette découverte, ils l'auraient cachée à tous les yeux: ils auraient apperçu, d'après les propriétés du vin qu'ils connaissaient, que la quintescence de cette liqueur devait _être le poison le plus dévorant..._ Il ajouta, en s'adressant tout bas à Marouban: «Ami, je ne m'étonne plus s'il existe des crimes, des vices et des maux sans nombre sur la terre. Les hommes ne se contentent point de se nourrir du poison qui attaque leur santé et leur raison, il faut qu'ils le raréfient encore, et lui donnent cent fois plus de force en réunissant ses parties vénéneuses, et les dépouillant de tout ce qui peut affaiblir leur effet en les divisant, les habitans de la terre s'ennuient de vivre un demi-siècle: s'ils continuent, ils auront bientôt l'existence éphémère du papillon. Je découvre au fond de ces bouteilles, les sources de l'immoralité que tu m'as dit régner en ces lieux; j'y vois celle de l'inconstance du plus grand nombre de femmes: leur sang enflammé par cette liqueur terrible, doit les rendre comme des bacchantes effrénées, et les mettre dans le cas d'oublier qu'elles ont des époux devant ces époux eux-mêmes....» Il dit ensuite: «Les femmes ont besoin de toute leur raison pour résister à l'attaque de leurs sens, et aux assauts que leur livrent continuellement les hommes; comment peuvent-elles éviter les piéges qu'on leur tend lorsqu'elles ne possèdent plus cette raison? Contemple ce tableau; l'ivresse est générale sans être parvenue à son comble; et juge à présent si je me trompe.» Marouban lui répondit qu'il avait fait dès long-tems la même réflexion.

Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée, en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive, Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de nouveaux complimens de son ami ... Mais le lunian ne devait pas être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société, réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.

Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui deviendrait à charge....» Au mot de politesse on leur ouvrit le cercle, et ils se retirèrent.

Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»--Alphonaponor, quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»--Le banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta propre folie lui donne ... Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît pas même les principes de son état.»

Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes; et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs ridicules.»--«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche. J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur, qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»--«Le bonheur existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux, confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir apprécier le mérite.... Si vous ne voyez point sur votre globe les mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne vous plaisez point chez nous.... Je me trompe, le bon et le vrai beau (vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent: c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par vos compatriotes les plus dépravés.»--«Cela est vrai dit Éléonore.

Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites, répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont pas habitués à distinguer les nuances ... J'augure que nous vous garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.» Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de bonheur.... Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà faites.... Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée; les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»

Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»--«Vous vous abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que vous vous trouviez sur la terre.»--«Comment, d'un volcan! mais il n'y en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»--«Vous vous trompez encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux? J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»--«Comment, répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer? Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?» --«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite; c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre. C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil, qui produit la germination.»--«Cela me paraît vraisemblable, repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les bassins!».... «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor. Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien l'esprit d'Éléonore était ingénieux.

Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans, pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose: lorsque je voyage, j'en charge une berline entière».... Alphonaponor, à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit: «laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie détachée de vos modes.»--«En effet je le suis: mais la force de l'habitude.»--«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux. Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne vous attache qu'à de petits objets.»--«Adieu donc mes bonnets et tous mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli, Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on, vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane; et dieu sait si j'y gagnerai.»--«Oui, sans doute, dit Alphonaponor. J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que votre personne dans votre miroir.»

--«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit enchanteur!.... Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.» Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit: «mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans l'éther.»

Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon.... En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à Marouban ... «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»--«Je crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence: elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans quelque être qu'elle se trouve....» Alors il engagea Marouban à sortir avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor, à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa encore des larmes d'attendrisement.... Alphonaponor, ayant récompensé à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.

Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai. Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.

Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:

_A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans._