Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle
Part 6
Là ils raisonnèrent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre; et Marouban lui fit connaître l'impression qu'il avait faite sur les savans, et qu'ils lui avaient manifestée. Plusieurs d'entr'eux, entêtés de leurs préjugés, avaient trouvé ses idées sur les arts et les systèmes trop exaltées; d'autres, sur-tout les moins âgés, avaient ambitionné que ses idées se propageassent, et avaient cru que si elles étaient adoptées, ce qui ne pouvait être, selon eux, qu'en les modifiant, le bonheur pouvait reparaître sur ce globe.... Enfin, après un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans de l'Europe pensaient de même que ceux-ci, et lui avoir observé que la même politique et le même système, à quelques différences près, était celui des Français, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il résolut de retourner bientôt dans sa planete, en disant en lui-même, et d'une manière plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien à redouter dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il renverserait aisément leur politique, en lui opposant la force de la franchise et de la saine raison.
Il proposa ensuite à Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant qu'il était déplacé sur la terre, vû qu'on n'avait pas su apprécier son mérite.... «Marouban! s'écria-t-il: le plus grand point de lumière que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appréciation des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherchés, la splendeur, la félicité du globe où l'on se trouve s'annonce; et s'ils sont laissés dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces qualités, la barbarie y règne, et l'homme raisonnable est hors de sa sphère dans son sein.»
Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui témoigna sa reconnaissance. Il fut décidé qu'ils partiraient dès que l'éléphant courrier serait de retour. Le lunian après avoir embrassé Marouban, lui dit alors: «je te reconnais dès ce moment comme mon compatriote, et nous sommes tous frères. Prépare tout pour me suivre dès la deuxième aurore».... Ils se séparèrent, Alphonaponor visita son éléphant, et le nourrit lui-même comme à l'ordinaire. Il ne voulait rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son maître lui était seulement précieux, parce qu'il le chérissait comme on l'a vu. Tous les individus doués de l'intelligence, trouvent plus précieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main chérie.... Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait sous sa vue: enfin il se livra au sommeil après s'être couché sur sa peau d'orignal.
Le lendemain il se leva à la lueur du crépuscule, le grand jour ne le trouvant jamais couché. Il disait que la nature avait crée le jour pour la veille. Il écrivit ses reflexions sur le pays où il se trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint à tracer un fidèle tableau.... Il est des esprits à qui il ne faut que quelques traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une chaîne conduit du doute jusqu'à la conviction. Lorsqu'un homme doué d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile, il parvient bientôt, en suivant la filiation, au terme où se trouve l'éclaircissement. Il en est de même que de celui qui juge, par la fumée qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan....
Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonça qu'une société dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur ton dans la capitale, lui avait dépêché un agent pour l'inviter à prendre part à un festin qu'elle donnait le soir même. Il l'engagea à s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-là seulement sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette société le dernier trait pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles il devait le colorier. Alphonaponor avait montré au Grec comment il peignait par induction.
Marouban lui tenait ce discours lorsque Eléonore, c'est le nom de la dame qui avait reçu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit, après l'avoir embrassé avec la même familiarité et la même aisance que si elle l'eût connu depuis cent ans; «mon cher lunian, je viens vous débaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opéra pour une autre fois: nous irons à une fête brillante où je suis invitée; où vous l'êtes par-là même, et où vous verrez la meilleure société de Paris.»--«J'y consens, répondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais déjà reçu une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y paraître avec vous, et de montrer à tous que j'ai su distinguer votre coeur.»--«Voilà qui est véritablement galant, répliqua Eléonore: cet éloge me séduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je deviendrais une véritable luniane; car je commence à voir vos idées comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous prodiguent.»--«Avez-vous mangé jamais un bon plat sans un certain assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:»--«non, répondit-elle.»--«Eh bien, les éloges de vos petits maîtres sont des plats non assaisonnés. La nature s'est réservée seule le droit de fournir les épices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les donner, puisqu'ils ne les ont pas reçus d'elle....» Éléonore ayant répondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'apprêta à se retirer pour aller s'habiller, et elle dit à Alphonaponor: «puisque vous êtes aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je mette? Je dois plaire à vous seul»--«Le plus simple que vous aurez dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle, non seulement aux yeux des gens de bon goût; mais même à ceux des Terrestriens fascinés. Je n'en doute pas, malgré vos bizarres manies, un vêtement simple et élégant doit avoir son prix chez vous. Sachez, Eléonore, que la nature est négligée jusques dans sa magnificence. Trop d'art annonce l'apprêt, et nuit à la fois à l'harmonie, car elle ne peut puiser tous ses élémens dans la magnificence; et il détruit l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la véritable volupté.» --«Il a ma foi raison en tout, repartit Eléonore: on m'a toujours dit que j'étais plus belle en négligé qu'en grande parure; et je me rappele que je n'ai jamais été si redoutable pour les hommes que lorsque j'étais en déshabillé galant....» Elle sort à ces mots, en disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, après lui avoir promis, volontairement, de suivre son conseil.
Les deux amis, on désignera désormais de cette manière Alphonaponor et Marouban, restèrent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec qu'il découvrait une transformation dans Eléonore, lui fit entrevoir combien les femmes, même celles qui sont pliées au joug de l'usage et des préjugés, sont aisées à ramener lorsquelles ont affaire à des gens raisonnables. «Je ne doute pas, si j'avais auprès de moi Éléonore un seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolité, et que je n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres françaises lui ressemblent, j'en suis charmé pour elles; elles pourront devenir meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'apperçois que cela dépend d'eux».... Marouban trouva cette réflexion profonde et juste; et lui dit que le caractère et la trempe morale d'Eléonore était celle du général des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes, n'envisageant pas que la nature les a crées pour être leurs guides, la faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensée et de jugement nécessaire pour se diriger, et ne sachant point gouverner le coeur de celles-ci, étaient les moteurs de leurs écarts.
Alors Alphonaponor lui dit: «il me vient une idée qui peut être utile aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Éléonore dans la Lune; d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunées.»--«Cela peut effectivement être utile, répondit Marouban; et je ne doute pas que si vous le proposez à Eléonore elle n'y consente. Elle est libre d'elle-même et assez hardie quant aux voyages.»--«Si elle y consent, je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te déplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader, d'après l'opinion que tu m'as donnée de toi.... Cette résolution prise, ils s'empressèrent de se rendre chez Éléonore. ils arrivèrent chez la dame sous un déguisement; car Alphonaponor voulut se soustraire au concours qui l'avait entouré le jour précédent, ne ressemblant point à ces hommes qui aiment à se mettre en spectacle à chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe des triomphes, et sans s'occuper seulement s'ils existent.
Ils trouvèrent Éléonore dans l'ajustement qu'Alphonaponor désirait. Il la vit, sans autre ornement que quelques fleurs tressées avec ses beaux cheveux noirs, couverte d'une tunique d'une blancheur éclatante, et d'un ample voile qui lui couvrait la plus grande partie du corps, et qui ressemblait au pallium des Grecques. Elle représentait la simplicité et la modestie elles-mêmes. Le lunian frappé à son aspect, la trouva mille fois plus belle, et ne lui cacha pas sa pensée, il ajouta que cet habillement avait un rapport avec celui des femmes de sa planète. Éléonore fut ravie en voyant l'impression qu'elle faisait sur lui, ainsi que sur Marouban, dont elle appréciait le suffrage; et le compliment d'Alphonaponor la flatta plus que tous les éloges qu'on lui avait donnés jusqu'alors.... Ils se hâtèrent de se rendre dans le lieu de la fête, et ils y arrivèrent aussitôt.
Une acclamation générale accueillit le lunian, lorsqu'il entra dans la salle où les convives étaient rassemblés; et les femmes, en envisageant de près sa tournure étonnante; car il était plus fort et plus musclé que l'Hercule de la fable; et, voyant sa beauté, sa fraîcheur, son air noble et imposant, redoublèrent les claquemens, comme on le pense, tout en lançant des regards jaloux sur Eléonore. Le désir était entré dans leurs ames, et les avaieut ensuite ouvertes à l'envie.... Éléonore qui, la veille, eut étalé son triomphe avec éclat, et qui les aurait bravées et humiliées avec orgueil, maîtrisant en elle ce sentiment, montra qu'elle commençait à apprécier ce qu'on se doit mutuellement. Cependant elle ne put se vaincre tout-à-fait, ni cacher sa joie; elle la montra dans toute sa plénitude, et, tout en ménageant le grand nombre de ses rivales, envers lesquelles elle redoubla d'empressement.... Alphonaponor, après avoir salué la compagnie, s'assit avec Éléonore, à qui il donna ses soins, pendant que Marouban remerciait, en son nom, la société de l'accueil qu'elle lui faisait; et la suppliait de ne point faire d'autre attention à lui, en montrant la plus grande modestie sur son mérite.
Alors il fut assiégé de mille questions; mais la plus grande partie de la société se mit aux tables de jeu, même les femmes, malgré l'envie qu'elles avaient de s'occuper de lui; tant l'amour de l'intérêt maîtrise en ces lieux la curiosité et tout autre penchant, jusque dans celles de ce sexe. La question des oisifs, qui s'adressèrent au voyageur, fut celle de savoir si on jouait dans la Lune.... «On y joue, répondit Alphonaponor; mais c'est à des jeux où notre corps s'exerce plus que notre esprit. Nous avons plusieurs de vos jeux, tels que le ballon, le billard, la paume; nous possédons aussi celui des échecs, que j'apportai de la Grèce, et qui a plu à nos habitans, parce qu'il exerce l'imagination, et parce qu'il est une image de la guerre....» Alors un des convives lui dit: «Je m'étonne que vous n'ayez pas adopté le jeu de société dans votre planete: cette occupation est un préservatif contre l'ennui, qui, sans cela, rendrait la meilleure société déserte ... Voyez-vous ces cartons, où sont ces signes rouges et noirs; ils nous servent à tenter et à aiguillonner le sort. Cela exerce, cela pique. L'intérêt pécuniaire qu'on attache au triomphe, nous entretient dans une crainte continuelle, qui tire l'ame de l'engourdissement, et parvient à nous faire écouler les longues heures de la vie.»--«Eh quoi! répondit Alphonaponor, vous avez besoin de la terreur pour ébranler vos ames et leur donner des sensations? Elles sont donc bien épuisées? Les sentimens y sont donc bien émoussés? N'avez-vous d'autres plaisirs pour écarter de vous cet ennui qui vous porte à vous isoler au sein de la société même; car je vois que vous l'êtes ici, quoique vous y soyez rassemblés; qui y sème enfin une morne tristesse, et y fait régner des sentimens encore plus funestes, dont je vois les signes sur les visages de plusieurs de ceux qui sont autour de ces tables.... S'il vous faut des hochets pour vous amuser, n'en est-il pas de plus simples que vous pouvez prendre dans les mains de la gaieté?»--«Et où la trouver cette gaieté et ses agréables hochets? Dites-nous où elle habite? Comment font vos sociétés pour l'attirer? Qu'y fait-on pour se distraire? Qu'y dit-on? Les momens ne vous y paraissent-ils pas des siècles?» N'en sort-on point avec des vapeurs?»--«Non, répondit Alphonaponor, et jamais je n'y ai vu pousser un baillement, ni compter les heures. Elles sont des instans pour nous; et lorsque celle où l'on doit se séparer arrive, on est obligé d'avertir l'assemblée; sans cela elle ne se douterait pas quelle eût pu être si rapprochée.... Amans zèlés des arts, connaissant pres-tous les sciences, et portant des coeurs étrangers à tout ce qui n'est pas sentiment, nous nous divisons en groupes pour converser, et nous avons toujours quelque chose à nous dire. La nature et la société n'offrent-elles pas une source inépuisable de doux et constans entretiens? N'a-t-on pas à faire l'éloge des êtres vertueux? A s'entretenir sur la bienfaisance féconde de la divinité? à célébrer les prodiges du génie et à les juger? N'a-t-on pas des erreurs à combattre? Les habitans de ma planete étant nés hommes, et n'étant pas au-dessus de leur nature, ont du s'égarer quelquefois. Chacun y trouve un véhicule pour ses sentimens, et un stimulant pour son ame. Le vieillard, en retraçant aux jeunes gens les leçons de l'héroïsme et de la vertu, et en leur peignant les dangers de la société, montrent leur raison, leur sagesse, leur expérience; et, à chaque instant, ils reçoivent un tribut d'hommages qui réveille leurs ames appesanties par les maux de la vieillesse, et qui leur offrent les plus douces sensations; ensorte que chaque soirée leur offre un triomphe. Les jeunes gens, de leur côté, avides d'éloges; où est l'homme qui ne porte en lui la vif désir de les recevoir? recueillent des mains des vieillards les lauriers réservés aux actions honorables qu'ils ont faites, et à leurs succès dans la carrière des arts. On se plaît à les faire ressortir, en leur offrant des jouissances momentanées: on excite leur émulation; et on la fait fructifier en faveur de la société. Les vertus des jeunes filles y sont sur-tout exaltées d'une manière éclatante, et sans que cela excite la jalousie? parce qu'aucun rang, aucune distinction ne dirige ou ne borne l'éloge. Leur candeur, leur bienfaisance sur-tout, et leur dévouement filial sont célébrés avec zèle et enthousiasme.... On ne regarde leur beauté que comme un accessoire, en considérant qu'il ne dépend de personne de l'acquérir, et jamais il n'en est question devant des rivales: l'impuissance de pouvoir l'obtenir bornant l'émulation, exciterait des haînes. Mes compatriotes ont senti cette vérité; voilà pourquoi ils ne parlent que très-rarement aux femmes de leurs agrémens physiques....»
Les jeunes gens, continua-t-il, poussés par le mobile de la louange, se rendent avec empressement auprès des vieillards, autour desquels les jeunes filles, par les mains desquelles ils distribuent leurs prix, sont rangées; et qui, à leurs yeux, couronnent d'éclat la vieillesse.... Enfin les époux s'y entretiennent de leur bonheur, et forment ces épanchemens mutuels, qui sont si agréables lorsqu'on a à exalter les vertus des objets qui nous sont chers. C'est dans notre planete le plus noble des entretiens: dédaigner d'y parler de son épouse, serait pour un mari, non seulement un ridicule mais une tache ineffaçable.... Les amans s'y entretiennent aussi de leur tendresse; car un faux préjugé ne les force point à vivre comme des hiboux, en s'éloignant de la société. Le pur amour est honoré chez nous: rien ne paraît si noble et si touchant; c'est le plus charmant tableau pour mes compatriotes, que de voir deux amans répandre dans leurs ames les émanations d'une flamme pure. Souvent on se plaît à les enchaîner avec des guirlandes de fleurs; et à leur montrer ainsi l'emblème de leur bonheur futur.... Enfin le chant, la danse, et d'autres jeux innocens, où brillent l'esprit et les grâces, remplissent les vuides de nos entretiens. Tous les âges confondus y prennent part: les heures passent comme des éclairs rapides: nous rentrons dans nos maisons, l'ame remplie de doux ou de nobles sentimens; pleins du désir de devenir meilleurs, et sur-tout affranchis de ce malheureux ennui qui vous tourmente si fort ici bas, et qui, je le vois, n'est pas le moins cruel ennemi de votre repos, de votre santé et de votre bonheur.»
Tous ceux qui entouraient Alphonaponor, parurent étonnés en entendant ce récit: plusieurs jeunes gens sourirent après avoir lancé des sarcasmes contre les habitans de la Lune, qu'ils nommèrent des vrais Quakers, et des insensés qui ne connaissent pas le vrai bonheur. Ils se retirèrent en pirouettant, et crurent le trouver en s'admirant dans les glaces, ou en débitant des fadeurs aux femmes autour des tables de jeux.... Quelques-unes de celles-ci baillèrent, et annoncèrent qu'Alphonaponor, malgré ses agrémens, leur avait donné des vapeurs.... Quelques jeunes gens plus sensés parurent occupés de son récit; et le voyageur les vit réfléchir avec satisfaction. Exerçant son coup-d'oeil habile, il jugea qu'il avait opéré en eux une espèce de transformation.... regardant alors Eléonore, et la trouvant pensive à son tour, il lui dit: «vous réfléchissez, Eléonore! la femme qui porte une ame noble, sensible, et qui réfléchit, est près de la vertu et du bonheur.
Divers personnages s'apprêtaient à lui faire des questions nouvelles, lorsqu'on annonça qu'on avait servi. Alors les tables de jeu furent abandonnées, l'intérêt ayant suspendu un instant son empire sur les coeurs. L'attention générale se reporta sur Alphonaponor, et il fut conduit à table avec pompe.
On lui donna la place d'honneur avec sa compagne, qui, malgré sa modestie nouvelle, ne pouvait se résoudre à la refuser; et Alphonaponor ne consentit à la prendre que lorsqu'on l'y eut contraint avec une violence de politesse.
D'abord les yeux des convives furent fixés sur lui. Ou suivait tous ses mouvemens; et l'on fut rempli de surprise lorsqu'on vit qu'il ne touchait point à la viande, mais seulement aux pâtes, aux légumes, au maigre; sur-tout lorsqu'on s'apperçut qu'il ne buvait que de l'eau, et encore avec une espèce de répugnance. Sans doute que l'eau de la Lune est moins chargée de parties grossières que la nôtre: Alphonaponor ne le dit point, parce qu'on l'assaillit de questions opposées à cet objet; mais les observateurs découvrirent en voyant l'attention avec laquelle il la regardait, que cette idée était celle qui l'occupait.
Un des savans avec lequel il avait conversé la veille, et qui était dans le nombre des convives, remplissant le voeu général, qui était de savoir pourquoi il ne se nourrissait que de ces alimens, lui en fit la demande. Alphonaponor lui répondit par la bouche de Marouban, qui s'était placé à sa portée: «Je ne mange point, non plus qu'aucun habitant de ma planète, de ce que vous nommez chair des animaux. Quand nous aurions ce goût, nous nous ferions le plus grand scrupule de les tuer, parce que ce ne fut pas le voeu de la nature en les créant; et parce que nous nous sommes convaincus qu'ils sont utiles à l'harmonie générale.
D'autres motifs, plus directement liés à notre conservation personnelle, nous porte à nous abstenir de ces alimens. Nos physiciens ont découvert que le sang des animaux porte une bile noire dans le sein de celui qui en fait usage; qu'il voit altérer sa gaieté, devient sombre, mélancolique: ils ont combiné que deux élémens étrangers, réunis pour former un tout, ne peuvent former qu'un tout imparfait; et que le sang des animaux, composé d'élémens qui sont souvent des poisons pour les hommes, ce que la nourriture décès animaux détermine, ils doivent être funestes à ces premiers.... Nos philosophes, d'après leurs observations, ont conclu que l'humeur féroce, le penchant à l'inquiétude, à la colère et à la fureur pouvait naître de cette cause, sur-tout lorsqu'ils ont su que les habitons d'une partie de la terre en faisaient usage; je le leur appris moi-même après mon voyage sur votre planète. Leur opinion a été confirmée à nos yeux, lorsque divers autres voyageurs, qui sont venus observer après moi votre globe, ont rapporté que les peuples de votre Orient, qui ne l'avaient point adopté, étaient plus doux, moins enclins aux troubles, aux combats; et ils ont cru voir encore que la cause de la guerre se trouvait, en partie, dans ce fatal usage; sachant, d'après un axiome prouvé, que les grands effets ont les plus petites causes.
Pendant qu'il disait ces mots, appercevant un plat qu'un domestique posait sur la table, et qui était tout sanglant; car c'était un filet de boeuf arrangé à l'anglaise, c'est-à-dire, macéré seulement et presque crud; il fit un mouvement de dégoût; et l'on fut obligé d'ôter le plat, parce qu'on vit, à l'impression qu'il avait fait sur lui, qu'il pourrait quitter la table.... Alors reprenant son discours, et s'arrêtant sur ce qu'il venait d'appercevoir, il ajouta: «J'avais vu les Grecs cuire toutes les viandes qu'ils mangeaient, et j'avais cru qu'on se conduisait de même en ces lieux. Je me disais: la cuisson les dénaturant en parue; elles sont moins funestes; mais, d'après ce que je viens de découvrir, je ne m'étonne plus si je vois sur vos figures, au moment même où vous paraissez vouloir vous égayer, la plus sombre mélancolie.... Y a-t-il long-tems, dit-il au savant, que de pareils plats se sont introduits sur votre table, car je m'apperçois qu'ils ne sont pas en harmonie avec les autres?» «Depuis quelques années seulement, répondit celui-ci.»--«Le peuple duquel vous l'avez reçu, répliqua le lunian, est-il plus porté à la gaieté, mieux doué de la santé que vous?» «Non, dit le savant; c'est le peuple le plus mélancolique et le plus sujet aux maladies de tous ceux qui habitent l'Europe.»--«Vous le voyez, répliqua-t-il, nos physiciens et nos philosophes ne se sont pas trompés; dans ce que vous venez de me dire se trouve la preuve de leurs raisonnemens. D'après cela, je crois que vous ne vous sauverez d'une infinité de maux ici bas, que lorsque vous renoncerez à cette habitude désastreuse.»