Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle
Part 5
Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste, et frappé de la force de ses raisons, lui dit: «Je sais comme vous que la guerre est un fléau pour notre globe; et je vois avec peine qu'on ne peut le détruire. L'ignorance, les préjugés des peuples, et l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent à l'y affermir, malgré que les souverains commencent à s'appercevoir, ou au moins à dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le répètent tacitement sur tous les points de la terre.... Vous êtes plus fortunés que nous, qui voyons à chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A peine une génération est née, qu'elle est engloutie. Notre population, nos trésors, les fruits de notre industrie sont anéantis par elle.»
Alors il lui demanda qu'elle était la constitution de leur état.»--«Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien à la démocratie, répondit le lunian; ou, plutôt, c'est le peuple qui gouverne par l'organe de son monarque. Un sénat, composé de tout ce que l'empire possède de plus éclairé et de plus vertueux, forme son conseil, et lui transmet les actes de l'autorité. Les ministres ne sont point comme ceux que je vis dans les états de l'Orient, des souverains souvent plus puissans que les monarques eux-mêmes; mais des simples organes du monarque, pour exécuter ses volontés, et pour lui transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est autre qu'un père de famille, qui veille nuit et jour à la sûreté, aux besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-même.» Le politique avoua que cette constitution, basée sur un principe aussi sublime, était celle qui contribuerait au bonheur de l'humanité, si elle était adoptée dans tous les états.... Quittant alors ce sujet, il questionna Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian répondit, que l'industrie était portée au plus haut point dans sa planete; mais qu'elle était circonscrite, le système de l'uniformité qui existait dans son pays l'exigeant.... «Nous ne multiplions point, dit-il, les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte généralement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des voitures de cent sortes, des maisons construites et meublées différemment; des habits de mille façons; ce qui ne peut exister qu'aux dépens du bon goût et du bon sens! Nos maisons sont propres, commodes, élégantes, et formées sur le même plan. Si d'un coté l'uniformité paraît déplaire, de l'autre elles concourt à l'harmonie. Lorsque nous voulons trouver la variété, nous contemplons le ciel et nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets d'agrément sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent à nos yeux l'aspect de la majesté, sentiment peut-être le plus utile à l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais en petit nombre. Nos habits ayant toujours les mêmes formes, nous ne connaissons point les modes. Les arts libéraux doivent être bornés chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encouragés par tout les moyens. Les inventeurs sont distingués par l'opinion; et récompensés avec éclat par le monarque ... Enfin nos instrumens d'agriculture, de mathématique, de physique, d'astronomie, de musique même, sont à un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu sur la terre, malgré que, d'après ce que j'ai découvert, l'industrie s'y soit élevée à une hauteur assez grande: on pourrait dire, même, que c'est elle qui y a fait le plus de progrès.»
«Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, répondit un astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les énumera, en lui donnant une idée de nos découvertes en astronomie, et lui montrant un planisphère. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir de Tchernaiis, el lui en démontra la propriété. Il lui fit voir les effets de l'électricité, et ceux opérés par la machine pneumatique; il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces attractives.... Le lunian, d'abord étonné, le fut au dernier point lorsque le physicien lui parla du système de Newton, et il fit connaître la cause de sa surprise, en disant que la même découverte avait été faite dans la Lune.
Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete connaissaient la circulation du sang. «Oui, dit-il, la sève des arbres nous la fit découvrir. Il lui répondit au sujet de la pesanteur de l'air, et de la décomposition de la lumière, qu'ils connaissaient les propriétés de l'air, et qu'ils avaient des prismes.
Le naturaliste lui demanda, à son tour, s'ils avaient fait des découvertes importantes dans les trois règnes; s'ils avaient observé les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il, votre globe étant organisé comme le nôtre, doit contenir les mêmes substances, et être vivifié par les feux souterrains. Alphonaponor expliqua en grand les causes de ces événemens. Le physicien lui demanda encore si on était parvenu dans la Lune à donner des organes aux sourds et muets nés? Cette dernière question fixa toute l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il répliqua aussi-tôt: «auriez-vous fait cette sublime découverte? Vous auriez ravi à l'art son plus beau secret; malgré nos efforts nous n'y sommes point parvenus.»--«Eh! bien, répondit le physicien, ce secret nous est connu. Il a déjà rendu à la société nombre d'individus que la nature avait réduits à une espèce de néant; ils ont retrouvé l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de points, nous avons, vous le voyez, quelques trésors à mettre sous votre vue.»--«Cette découverte est plus précieuse que celle de votre Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui sut trouver un secret si utile à l'humanité, et qui justifie la nature, mérite l'hommage de tout être qui porte un coeur sensible.»
Il dit alors, en s'adressant au physicien, à l'astronome et au naturaliste: «vous vous êtes rapprochés entièrement de nous par vos travaux; et nos principes sont les mêmes. Je vous avoue que je suis dans l'étonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me douter, d'après ce que je vis en Grèce, que les sciences dont nous venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, où plutôt qu'elles fussent nées chez vous. Ce que je découvris à Athènes ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote même, n'étaient pas aux premiers élémens de physique et d'astronomie; et je ne pus venir à bout de les convaincre, tant ils étaient entêtés de leur système. J'augurai alors que cet entêtement serait fatal à votre planete; car je pressentis que leurs idées seraient adoptées par les nations qui succéderaient aux Grecs, et que leurs faux principes germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de renverser ce faux système. Je sais combien les préjugés sont enchaînés l'un à l'autre, et qu'un seul, répandu dans un globe quelconque, peut mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siècles.»
Le physicien lui dit qu'il avait présumé juste; que le système d'Aristote avait excité des rixes terribles sur cette planete, sur-tout en Europe; qu'il avait régné jusqu'au dix-septième siècle; et que les efforts des savans ne parvinrent à l'anéantir, qu'après la lutte la plus longue et la plus pénible.
Alors un philosophe, s'adressant à Alphonaponor, voulut savoir en quel état était la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un moteur suprême, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en une ou plusieurs divinités: s'ils avaient analysé sa nature; s'ils reconnaissaient l'immortalité de l'ame et la récompense ou punition futures.... Il ajouta: «s'est-il montré beaucoup de sectes philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume, c'est-à-dire des manières de voir différentes? La religion a-t-elle enfanté des guerres de vingt siècles comme ici bas, et a-t-on confondu le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouvé des hommes qui, comme Pithagore, ont proclamé la Métempsicôse? et d'autres qui, comme Anaxagoras, etc., ayent annoncé que l'ame de l'homme n'est rien, puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous êtes sauvés de toutes ces extravagances, qui ont inondé de sang cet univers, et qui ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui osèrent prendre son masque, en établissant des principes subversifs?»
Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui parlait sur le même ton que Socrate; et l'ayant d'abord prié de lui faire connaître ce qu'était le fanatisme, dont il n'avait point entendu parler en Grèce, celui-ci lui répondit que c'était la rage, cachée sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de décombres; et il lui dépeignit entièrement son but et ses funestes actions.... Il lui raconta que c'était lui qui avait présenté la cigue à Socrate, et fait périr le juste Galiléen sur le poteau réservé au supplice des scélérats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux de la terre, depuis dix siècles, émanaient de lui. Il ajouta qu'il était tems qu'on mit une borne à sa fureur; que sans cela le globe allait être dépeuplé: il dit encore à Alphonaponor: «si sa puissance n'était point limitée, sage lunian, vous n'auriez pu paraître sur notre planète sans danger. Peut-être seriez-vous tombé sous ses coups, au moment où votre sagesse mérite notre admiration, et où vous nous apportez des leçons salutaires, plus grandes que tous les trésors.»
Alphonaponor, qui avait reculé d'horreur en entendant que Socrate, qui fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait péri sous les coups du monstre, et qui avait été saisi de douleur à ces mots, s'écria: «si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu vénérer ce monstre après ces attentats? Elle a pu voir tomber le plus méritant de ses enfans sans pâlir, et sans anéantir à jamais l'auteur de ses maux?»--«Oui, répondit le philosophe: jugez à présent qu'elle a été notre dégradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables il a fallu pour l'enchaîner, et quels assauts redoutables on a dû soutenir contre lui.» Alphonaponor soupira, et repartit: «Le siècle qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve, le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient à être anéanti tout-à-fait, je prévois que vous vous élancerez davantage vers le bonheur.»--«Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la dernière barrière qui arrête le génie et les arts; et la philosophie triomphante pourra donner alors à la morale l'essor qu'elle doit avoir. Les fléaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans l'ombre, disparaîtront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur de la raison naîtra celui du bonheur.»
Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner aux hommes; et, après avoir félicité le philosophe sur ses sentimens, il s'apprêta à le satisfaire en ces mots.»
«Nous reconnaissons un moteur universel de notre être et de l'univers: quel homme, doué de sa faculté principale, de sa raison, pourrait, en envisageant le firmament, la nature et lui-même, douter de son existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur? que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et présider à l'harmonie qui conduit ce tout, et lie si étroitement toutes ses parties? Je vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grèce. Je les regardai comme des insensés qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer à la postérité.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons l'immortalité de l'âme. J'ai avec moi un écrit qui contient les bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera connaître; je consentirai à le laisser parmi vous.
«Quant au partage de la divinité, nous pensons que le moteur suprême n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans attenter à sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'à l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractère sublime ... Nous n'offrons notre hommage qu'à lui seul, et notre culte est unique comme l'objet de notre adoration l'est lui-même: partager notre encens serait, selon nous, méconnaître sa grandeur.
«Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes tous unis au même principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a dévasté votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur, est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire. Notre peuple est trop éclairé pour méconnaître ce monstre, qui, d'après le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanité et de Dieu lui-même. Tous les débats cessent chez nous au seul nom de la divinité. Ce nom suffit pour étouffer les haines et les discordes; bien loin de les faire naître, c'est le ralliement universel, le centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que le trouble et la discorde puissent lui être agréables; ce serait une contradiction à ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos coeurs, démontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire....
«Voilà quelles sont nos idées sur la divinité, et comment nous voyons sa nature ... Nous croyons aussi à une vie future: en douter, serait faire outrage au créateur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime, pour qu'il eût voulu l'anéantir en un instant: cinquante siècles d'existence ne sont rien aux yeux de la divinité, qui n'envisage que l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous réunir à son essence. Nous croyons que le seul être vertueux aura des droits auprès de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut s'unir à la source de toute pureté.... A ces mots, le philosophe embrassa Alphonaponor, et lui dit: «Vous possédez la profonde sagesse; vos compatriotes méritent le bonheur dont ils jouissent.»
Dans le nombre des savans, quelques-uns s'étaient endormis pendant ces discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrément, qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela où serait l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et après lui, ont adopté son systême? Mais ils se réveillèrent, lorsqu'un des plus instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel état était la littérature dans sa planète: «y fait-on, dit-il, des Epopées, des Tragédies, des Comédies, des Histoires, des Romans, et enfin des Critiques et des Satires? y a-t-on bien défini les principes de ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les jugez-vous? Y a-t-il parmi vos écrivains des critiques qui soient préposés pour faire adopter les jugemens aux êtres moins éclairés? S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez éclairés eux-mêmes pour prononcer d'emblée sur toutes sortes d'écrits? Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi à leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme ceux des Grecs? Contiennent-ils un système, on y sont-ils liés; et s'attache-t-on chez vous plus aux détails qu'au fond, en dédaignant la pensée, le jugement et la vérité? Instruisez-nous; on a besoin d'exemples et de leçons sur notre globe, pour se décider à adopter un système. Nous n'en avons point pour la littérature: tout y est sans ordre; on marche à tâtons dans cette carrière. Les élémens sont bons; mais nous n'avons pu former un tout, faute de méthode, de précision et de philosophie littéraire. Les écrivains ont-ils enfin dans la Lune la considération que leurs travaux semblent mériter?»
Alphonaponor, étonné de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait que, d'après ce qu'il avait vu en Grèce, la littérature était la partie des arts la mieux cultivée et la mieux hors d'atteinte sur ce globe, répondit: «Nous avons une littérature, et tous les genres d'ouvrages que vous avez cités, excepté l'épopée. Cependant nous la connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homère. Ce genre nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est opposée à ce que nous imitions Homère. Nous y avons renoncé, pensant qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un système, surtout dans l'épopée. Nous avons vu que nous ne pouvions les y introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scène la divinité, et la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers principes sur lesquels est établie notre nature, interdit cette intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien réfléchi, qu'Homère qui passait aux yeux de toute la Grèce pour un écrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit pas circonscrit dans la ligne des poèmes historiques; c'est-à-dire, à la peinture réelle ou fabuleuse des actions des héros, sans autre intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les événements. Notre théâtre est à peu près organisé comme celui des Grecs, à l'exclusion des Dieux, qui ont encore été les agens de leurs tragédies, et qui en ont détruit l'intérêt, comme je l'entendis dire souvent, par Socrate, à Euripide et à Sophocle.... Pour la morale, elle est la même, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons peu de comédies, parce que le nombre des ridicules est petit chez nous: mais nous avons des histoires qui retracent à nos yeux les événemens du passé; et nous sommes très-scrupuleux à l'égard de nos écrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidélité elle-même. Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la vérité à l'élégance de l'expression, et à la manie de présenter des tableaux.... Nous avons aussi des romans, que nous regardons comme des poëmes en prose. Ils ont tous un plan, des caractères, une action et un but moral. Cette partie de la littérature n'est point la moins utile dans notre globe; elle pourra l'être dans tous les pays, lorsque les auteurs sauront connaître le coeur humain, montrer ses défauts ou ses faiblesses, et lorsqu'ils y présenteront d'une manière éclatante les tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique: cette partie, qui est subalterne en littérature, vu qu'elle ne tient point au génie, mais au jugement et aux lumières acquises, est regardée par nous comme un ressort qui tend à mettre en jeu les autres, ou les arrêter. Elle est portée très-loin dans notre planete. Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison sévère, une impartialité exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la clairvoyance, de l'appréciation et de la méthode; indépendamment de la connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systèmes en général. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et fondé sur leur opinion, que tout nous porterait à croire incertaine; mais une analyse détaillée et complète, tant du système de l'ouvrage que des détails du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et à la pensée, plus qu'à l'expression; c'est le tronc et non l'écorce qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne s'attacherait qu'aux détails du style, à un fou qui regarderait comme une divinité, une femme hideuse, décharnée, ou un squelette, si vous aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de Vénus. Nous voulons qu'ils nous présentent sans cesse les préceptes de l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous, comme une mesure à laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et qui nous servent à connaître si l'opinion des critiques est vraie ou fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se présentaient sans tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'après leur opinion, qu'un ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages. Nous savons qu'un écrit, même médiocre, peut contenir une grande vérité et le germe d'un ouvrage sublime.... Le défaut que nous avons voulu éviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se fondant trop sur leurs lumières, ou dirigés par leurs préventions, porter les jugemens les plus équivoques sur nombre d'écrits; et je me rappelle d'en avoir fait le reproche à Aristote et à Longin, en leur observant que l'analyse complète, seule, était probante, et ne pouvait être révoquée. Ils se récrièrent sur la difficulté du travail: je leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque d'être injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il s'agissait de travailler à la gloire de son pays, en éclairant son peuple, et lui montrant les modèles du beau et du bon. Je dis, en outre, que le critique n'a rempli son objet, après avoir fait l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer seul, que lorsqu'il a démontré mathématiquement ses qualités ou ses défauts.
«Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaître le but et la morale des écrits. Il analyse et juge à son tour; et c'est de l'opinion recueillie, et mûrement réfléchie, sans aucune influence étrangère, que se forme le suffrage.... Quant aux écrivains, il n'est permis de prendre ce titre qu'à celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant un plan et des caractères, dans quelque genre que ce soit. Une épître, un ou plusieurs petits poèmes descriptifs, quels qu'ils soient, ne suffiraient point pour le lui acquérir. Un seul passage, qui esquisse un caractère, ou qui forme ou développe le noeud d'une action, offre cent fois plus de difficultés, et demande plus de jugement et de génie que vingt descriptions.... Ce titre devient très-recommandable pour ceux qui le portent; il leur donne la plus haute considération. Elle leur est due sans doute; ceux qui parviennent à éclairer, à instruire les hommes, et à semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la carrière du bonheur et la source des voluptés pures ouvertes pour eux, est un bienfaiteur de l'humanité. Que sont les autres services sociaux auprès de celui-ci? Lorsque nous leur avons cédé ce droit, nous avons envisagé cette vérité: qu'eux seuls sont utiles à tous, et servent la société entière; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement; et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la répandre que sur quelques individus.»
Une acclamation générale des savans, que cette dernière définition avait tous rangés sous sa bannière, même les persiffleurs, qui se trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant découvert dans les questions du littérateur tout ce qu'il aurait pu lui dire sur son art, et sur l'état où il se trouve en Europe, se leva, et se retira avec son fidèle Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau n'avait pas été le moins utile à mettre sous la vue des Français.
Après être rentrés à l'hôtel, et avoir été témoin de l'allégresse que montra son éléphant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlaçant doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la sensibilité sût adoucir, et qui mirent son maître dans le cas de penser et de dire à Marouban, que la sensibilité donne des organes nouveaux aux êtres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui était déjà devenu cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des habitans de sa planete....