Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle

Part 3

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Alphonaponor, très-satisfait de la découverte d'un descendant de ses anciens amis, le pria de s'associer à lui pendant son séjour à Paris, qu'il dit devoir être fort court.... Le grec, qui était un homme raisonnable, qui, sage et éclairé comme Anacharsis, voyageait encore pour s'instruire, et qui avait jugé, aux premiers mots que lui avait dit Alphonaponor, et à son air simple et plein de dignité, que son ame possédait l'élévation, que son esprit était éclairé; et qu'il connaissait les grands devoirs de la société, accéda à son voeu avec joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en France: il consentit même, d'après l'invitation d'Alphonaponor, d'habiter dès le jour même avec lui.... Lorsque deux hommes ont une manière de penser égale, lorsqu'ils marchent au même but, une liaison étroite est bientôt formée; c'est ce qui arriva eutre le grec et le lunian.

Ils commencèrent à s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor fit l'éloge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_ (ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond observateur, fit connaître au lunian sous le rapport de ses lois, de ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont établi ce qu'ils appellent système de balance, ou mobile d'équilibre de pouvoir; système qu'il dit n'avoir existé que dans la tête des souverains ou de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des états, tant garantis que non garantis par ce prétendu pacte.

Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris perçans qu'ils entendirent dans la cour annoncèrent un événement extraordinaire. Ils coururent aux fenêtres, et quel fut leur étonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux éléphans avaient enchaîné avec leurs trompes, qu'ils serraient de manière à l'étouffer, et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian découvrit aussi-tôt le mystère de l'aventure. Il dit à Marouban que sans doute cet homme était un voleur qui avait voulu dérober la coupe, et que les éléphans le tenaient prisonnier jusqu'à son arrivée. Il ajouta qu'il lui était arrivé une aventure à-peu-près semblable en Grèce, ce qui lui faisait faire ce rapprochement....

En effet, étant descendus aussi-tôt, ils apprirent par la bouche même de ce misérable, qui avoua son crime pour se soustraire à la question terrible où le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein. Alphonaponor s'étant approché, les éléphans lâchèrent, à sa voix, le personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les mains de leur maître.

Alphonaponor demanda alors à Marouban ce qui avait pu porter cet homme à voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec étonnement et admiration: «Comment, s'écria-t-il, vous vous en étonnez? Parce que ce vase est, en ces lieux, un trésor. Apprenez qu'il vaut une somme immense: il est formé d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes sont devenus malheureusement très-experts dans la connaissance de cette matière, et j'ai été à portée de l'apprécier en vivant avec eux. Sans doute, le voleur s'y connaît aussi....» C'est un cristal de ma planète, lui répondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en raison de sa dureté, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases de voyage. Je m'étonne qu'en ces lieux on le regarde comme un trésor. Je me rappelle cependant que je vis en Grèce de ces cristaux auxquels on mettait un grand prix. Je l'avais oublié, comme je le fais de tout ce qui tient à la puérilité.... «Je n'aurais pas cru que cette bizarrerie eut été transmise aux Français.»--«Ces objets sont envisagés de même en tous les lieux policés de la terre, répondit Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et équivaut au signe monétaire; il le représente même. Avec le prix de ce vase vous pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au moins quarante millions de livres.» Il lui expliqua ce qu'était un million ou ce qu'il représentait, vu les besoins de la vie. Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas douté, et qu'il ne concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de donner un prix inconcevable à des objets qui n'avaient point de valeur au fond, et qui ne pouvaient être mis en balance contre un seul épi de blé.

Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant entrevoir qu'il courrait le risque d'être égorgé avec ses éléphans, au sein même de la ville, si on apprenait qu'il les possedât. Le lunian se récria, en disant: «il n'y a donc pas de loix en ce pays qui veillent sur les jours des étrangers et de ses habitans?»--Il y en a, répondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes contra le crime. Il se propage d'une manière effroyable, et, quoiqu'on fasse, on ne peut parvenir à l'extirper, parce que ses racines sont très-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, où elles sont attachées par l'immoralité, par l'avarice et l'égoïsme qui prennent chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planète on n'avait jamais vu un événement semblable.... «Comment, répartit Marouban, dans la Lune on ne connaît point les voleurs?»--Non, répondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix à rien qu'à la vertu, et que l'infamie est réservée à celui qui la méconnaît....» Marouban fut extasié. Il allait questionner le lunian sur la constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hôtel fut tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demandèrent à Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but était d'apprécier à la hâte cette nation, il pensa qu'il devait parler à tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui transmettre les discours des personnages.

Parmi ceux qui parurent, étaient un anatomiste et un médecin. Ils venaient, l'un pour examiner s'il était organisé comme les hommes de la terre, car on avait déjà su qu'il descendait de la Lune, et le médecin voulait connaître pourquoi il portait un teint si fleuri et une constitution si robuste. En effet Alphonaponor était la santé en personne: quoiqu'âgé de plus de deux mille ans, il ne paraissait être que dans l'âge de virilité; et tout indiquait en lui le tempérament le plus fort. Le médecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goûte, et notamment la maladie qui fut, dit-on, le fatal présent de Colomb; mais qu'on trouve sur notre hémisphère, sous le nom de lèpre, dans les tems les plus reculés ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des médecins dans la Lune, et quelle influence ils y avaient.

Après divers complimens, dont les médecins sont moins avares que de bons remèdes et de guérisons, il expliqua le motif de leur visite, en faisant entrevoir, par un excès de gloriole, que cela tenait à l'intérêt général; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci répondit à l'anatomiste: «Je suis doué d'intelligence; l'êtes-vous? êtes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais d'une farine égale à la vôtre; comme vous je digère et je fais toutes mes fonctions: j'ai donc un estomac, des viscères, des intestins. Ma configuration est la même que la vôtre, à très-peu de chose près, car j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de votre côté, aucune observation à faire sur moi qui soit avantageuse an général....» Se retournant alors vers le médecin, il lui dit: «Nous ne connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goûte, ni ce que vous nommez le présent de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me faire connaître la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun excès, et parce que nous n'avons point de médecins. Je me rappelle avoir entendu parler de la goûte en Grèce, et je m'apperçus que ceux qui en étaient affligés étaient des hommes intempérans, et qui ne savaient pas se servir de leurs jambes. Je réfléchis qu'un rouage s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et j'expliquai alors mathématiquement la cause de la goûte. Si nous ne l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que très-rarement de chars dans notre planète; c'est un supplice pour nous que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donné des jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle que doit naîtra l'équilibre de nos humeurs....»

«Comment, dit le médecin, profitant d'une petite pause que fit le voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est certain qu'il est utile dans une infinité de cas. Répondez: y a-t-il jamais eu des médecins? Peut-être vous ne les connaissez pas....»

«Pour le malheur de nos habitans, répliqua Alphonaponor, il s'y en introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir désarmer la mort même, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y restèrent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et qu'elle les dirigeait. C'était des charlatans dont l'ignorance était masquée par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientôt justice en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas méconnu et anéanti tout-à-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la nature; et nous avons conservé quelques hommes qui s'en occupent nuit et jour. Ces hommes sont payés par le gouvernement. On connaît leur extrême prudence, leur moralité et leur expérience; ainsi lorsqu'on les consulte, c'est un père et un être bienfaisant à qui l'on s'adresse. Ils ont rendu de très-grands services; aussi les avons-nous entourés de la plus haute considération. Nous ne les appelons point médecins; mais des sages....» Alors il revint sur sa question relative au présent de Colomb. Le médecin, qui avait été déconcerté, et qui s'était rassuré ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les habitons de la Lune ici bas, vû que le même esprit de sagesse ne pouvait s'y établir, lui dit, après lui avoir fait un tableau des effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor, qu'elle avait été apportée d'Amérique lors de la découverte de ce continent.... «Eh! quel diable alliez-vous faire en Amérique pour y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la catalepsie, de la goûte et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte à des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette opération, était un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir votre globe de cette lèpre pour pouvoir se rendre nécessaire, et faire triompher son ignorance et son art fatal....» Marouban lui ayant dit que l'appât de l'or avait été la source de ce malheur, le lunian s'écria avec le ton de l'indignation: «Terrestriens, vous méritez votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on mérite de recevoir de sa divinité les plus funestes présens.

Le médecin, qui avait été étonné en lui entendant dire qu'il avait vécu deux mille ans, lui témoigna sa surprise sur ce qu'il annonçait, et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'était pas dans la nature de l'homme de vivre si long-tems.... «Cela peut être vrai pour les habitans de la terre, répondit Alphonaponor, quoique, d'après ce que j'appris autrefois en Grèce: il soit certain qu'il dépend de vous de vivre un siècle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organisés différemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que celui de la terre, parce que leur nature n'est point dégénérée, parce que le germe de la vie n'est pas empesté comme chez vous dans sa source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous détruire. Nous avons confié le soin de notre vie à la sobriété, à la tempérance et au travail: ce sont eux à qui nous sommes principalement redevables de notre conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est près de l'anéantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe est altéré, périr en un instant; tandis que d'autres, de la même espèce, durent des mille années. J'ai fait ces observations dans la forêt de Dodone, en Grèce. Elle est applicable aux Terrestriens et aux Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais régime, préparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des insensés, dans le gouffre de la mort que vous pourriez éviter si étiez plus sages.

Lorsqu'il eut parlé au médecin, un troisième personnage, qui était présent, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des éléphans, en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa marche; et s'il n'y avait pas des animaux aîlés plus légers dans sa planète.... Le lunian lui répondit qu'il y en avait; mais que l'intelligence de l'éléphant l'a fait préférer chez eux à tout le reste. Que sont, s'écria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres qualités mathématiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me paraît, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appréciée sur ce globe; et qu'on s'attache à l'écorce et non au corps. A peine ceux-ci étaient sortis qu'un concours de femmes se présente à la porte, et entoure l'hôtel. Toutes demandaient à voir l'habitant de la Lune; et l'on découvrait dans leurs yeux un désir, qui eût pu être interprété d'une manière très-maligne, mêlé à la curiosité. Marouban ayant instruit Alphonaponor de leur demande, l'engage à les faire entrer. «Cela vous amusera, dit-il, et peut-être vous prendra-t-il envie d'éprouver ce qu'on vaut en amour sur notre globe.»

--«J'ai une femme dans la Lune, que j'idolâtre, répondit Alphonaponor; ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je trouver ici l'égale de la Vénus des Grecs pour la beauté. Cependant voyons-les. Je m'instruirai au moins auprès d'elles: quoiqu'on en dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose auprès des femmes.

Marouban les ayant faites entrer, elles se montrèrent extasiées en découvrant la bonne mine, la fraîcheur, en un mot la beauté d'Alphonaponor, et sur-tout l'extrême politesse avec laquelle il les reçut; car les femmes sont très-susceptibles de s'attacher à la politesse; elle la comptent même trop souvent pour ce qu'elle ne vaut pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles étaient presque toutes jeunes et jolies, elles lancèrent à l'envi des oeillades sur le voyageur. Les minauderies ne furent pas épargnées, et chacune forma l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette prétention commune dut exciter entr'elles des débats qui ne se manifestèrent que par des regards; mais qui dirent beaucoup à Alphonaponor: ils lui firent juger combien les femmes prétendent à régner sur les hommes sur notre globe. Il s'en apperçut sur-tout lorsqu'il s'adressa à certaines d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes ne devait obtenir de lui d'autres égards; et il les congédia en redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle paraissaient vouloir toutes s'établir dans son hôtel[4].

Dès qu'elles se furent retirées, le lunian témoigna son étonnement de voir ces femmes vêtues comme les anciennes grecques. «D'où vient cette singularité? dit-il; j'ai cru un instant me trouver à Athènes....» Marouban lui répondit que la folie de la mode avait introduit ce costume en France, et il dit qu'au moins le bon goût y avait gagné. En même tems il fit observer à Alphonaponor que ce costume était opposé au climat de Paris, et il lui prédit qu'il nuirait autant à la population que la guerre. Il ajouta que tout annonçait que les femmes ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est avantageux, et qu'il tend à réveiller les désirs des hommes, qu'elles jugent très-enclins à s'engourdir.... «Ces femmes ne connaissent pas leurs intérêts, répondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent pas à montrer leurs formes, comme je m'en suis apperçu en envisageant plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir que l'imagination pare la beauté lorsqu'elle est sous le voile. L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la réalité la fait disparaître, et les désirs s'enfuient avec elle....» Le lunian demanda aussitôt à Marouban quelle était la trempe morale de ces femmes. «Je crois l'avoir appréciée, dit-il, et je veux me convaincre si je me suis trompé....» Marouban, lui répondit: «je ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes elle-même. Prenez une maîtresse parmi celles qui se présenteront à vous, ne fût-ce que pour trois heures, et vous connaîtrez leurs principes et leur but. Il s'en trouve de très-aimables; vous serez charmé d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a un grand rapport entre les deux sexes.»

«J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaître une de celles que tu dis aimables; je me plairai à converser avec elle. Je suis de ton avis; leur conversation sert à juger des moeurs d'un peuple peut-être mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agréable que celui d'un être de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait employé la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie par la régénération.»

Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hôtel. Alphonaponor fut visiter et embrasser ses éléphans[5], et annonça à l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant donner de ses nouvelles à l'empereur. Après cela il écrivit au roi de la Lune ce qui suit.

_Au roi de l'empire de la Lune._

«Je suis dans le coin de la terre qui fut nommé Gaule autrefois, et qui a pris le nom de France. J'ai trouvé un peuple poli, aimable, mais que tout m'annonce être le plus frivole de ceux qui habitent cette planète. J'ai découvert en lui une fierté naturelle et une audace qu'on croirait opposée à son caractère; mais la nature semble s'être plue à le former d'élémens contraires; enfin c'est le grec de l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me paraît l'un des plus influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'étrangers; l'Europe entière s'y trouve réunie. J'espère pouvoir hâter ainsi mon retour. J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays, et qui méritèrent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le nôtre. Ce personnage me sert de guide et d'interprête. D'après mes entretiens avec lui, et les notions qu'il m'a données sur ce continent, le seul redoutable aujourd'hui, j'ai pensé que, quoiqu'il arrive, votre trône et le sort de vos sujets, qui est plus précieux pour vous que votre trône, sont à l'abri. Vous avez seul l'égide de a sagesse pour les couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des habitans des planètes s'ils peuvent jamais se réunir contre vous. Comme homme, égal à vous, je vous salue; comme enfant, vous êtes le père de tous vos sujets, je vous embrasse.»

ALPHONAPONOR.

Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idée de son pays et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livrée aux plus douces illusions. On pourrait dire, d'après cet exemple et d'après cent mille autres, que le sommeil ne procure à l'homme ces agréables impressions que lorsqu'il porte une âme dégagée du vice et tournée vers la nature. Le scélérat trouve l'inquiétude et l'agitation en son sein: le remords et la douleur s'attachent à l'homme pervers, même à l'instant où il semble dans les bras de la mort. Cette vérité, je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un présage ou un signe réel du sort réservé aux méchans daus l'éternité?....

A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses éléphans, et remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus âgé d'entr'eux, et par conséquent au plus expérimenté. Ce voyage demandent beaucoup de précision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence comme nécessaire. Après lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il aurait fait un valet, de venir le rejoindre à Paris dès qu'il aurait rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait être le lendemain au soir, il le dégagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place de la Révolution, où il pouvait seulement déployer ses ailes et prendre son essor, il le vit s'élever avec force et majesté, et s'élancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa comme l'hirondelle la plus active... Il revint à l'hôtel dès qu'il l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'être séparé de son cher éléphant. Quelque sûreté qu'il eût de la conservation de celui-ci, il était attristé. Nous ne voyons pas disparaître d'une seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre âme émue. D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il avait vu verser à l'éléphant lorsqu'il l'avait quitté. Ces larmes retombaient sur son propre coeur, et il se disait: «Quelle est la puissance de la sensibilité! Elle est telle que j'achèterais de mon sang les larmes que mon quadrupède versait, et que je me ferais tuer pour le sauver.» Cependant, réfléchissant que son devoir l'avait forcé à s'en séparer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les jouissances et tous les biens doivent être immolés au devoir, il calma son coeur et revint dans l'hôtel où il redoubla de caresses envers l'autre animal, tant pour le consoler du départ de son compagnon que pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui reste, lorsqu'un autre, qui lui est également cher, lui a été ravi.

A peine était-il rentré dans son appartement, et avait-il rejoint Marouban, que l'hôtel fut de nouveau assiégé par les femmes. Les plus pudiques tâchaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne paraissant occupées que de son éléphant. Marouban lui fit considérer cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle à la femme, qui la porte à montrer l'indifférence dans le moment où elle est dévorée par le désir. Alphonaponor s'étant arrêté sur ce qu'il lui disait, et employant sa logique sûre et son art de physionomiste, conclut qu'il ne se trompait point.... Marouban ayant envisagé au même instant une de ces femmes, dit au lunian: «Voyez-vous cette jolie brune qui paraît porter la vivacité à l'excès, et dont les yeux pétillent d'esprit, je la connais; elle est aimable quoique extrêmement frivole. Je vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein d'entretenir.»--«Soit, répondit Alphonaponor; autant celle-là qu'une autre: d'ailleurs son air et sa vivacité ne me déplaisent point.»