Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle

Part 2

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Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent, sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eût été un bénédictin, un prélat de la Lune, un financier et même un académicien couronné.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines ni de prélats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers et les académiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans être vivement réveillés par l'opinion.... Il avait quelque chose dans l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc à méditer, non ce qu'il devait faire sur la terre; il n'avait qu'à se laisser aller à son bon sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouvé trop petit l'objet de sa méditation en ce moment: mais il s'arrêta sur les miracles de la nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfanté l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensité des globes infinis qui nagent dans l'espace était sous ses yeux.

On pense que l'élan d'un coup d'aîle de deux-cens pieds d'envergûre, et dirigé par un animal aussi fort que l'éléphant, devait embrasser un grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente fois plus d'activité que le plus grand condor; aussi les éléphans descendaient très-rapidement. Ils firent halte une seule fois: pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs aîles immobiles et étendues; et, pendant ce repos, ils reçurent quelques morceaux de pâte de la main de leur maître qui n'eut pas besoin de se déranger pour cette opération, non plus que pour leur donner à boire, les éléphans se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains. Enfin ils arrivèrent à deux cent lieues de la surface de la terre, où Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... Là il voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait voir si la physionomie de ses habitans avait changé depuis qu'il s'y était porté; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier, les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent sa surface, pouvoir apprécier ainsi en partie leur caractère. Alphonaponor était un grand physionomiste, et il ne s'était jamais trompé sur ceux dont il avait jugé le caractère et l'humeur d'après les signes extérieurs.... Oh! qu'il serait à désirer que le talent d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Pérou, le Gange, le Mexique et les deux continens réunis, n'offriraient pas assez de trésors pour les déposer à tes pieds.... Quelle couronne ne mériterait pas celui qui nous apprendrait à distinguer l'hypocrisie de la vérité, la bonne foi de la perfidie et l'amitié de l'indifférence! Humanité, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre de la nature: nés vicieux, ou du moins élevés au sein des vices et des préjugés, qui ont désorganisé nos ames, nous ressemblerions aux bêtes féroces: lorsque tout masque serait enlevé, il n'existerait plus de digue, et nous nous dévorerions tous.

Enfin il prit un de ses télescopes qui portait à plus de deux cent lieues, les lunetiers de son globe ayant surpassé ceux de la terre.

Il le braqua sur la planète et sur l'hémisphère septentrional, étant parti de la Lune à l'époque où elle était en conjonction avec lui. Tout-à-coup il apperçut un pays, dont il examina la position, et qu'il reconnut, en se retraçant ses anciennes observations, pour l'Asie-Mineure.

D'un coup-d'oeil, il s'apperçut que ces vastes régions avaient changé de maîtres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses habitans, qu'il jugea réduits au plus vil esclavage. Il n'arrêta point sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, être la capitale de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientôt il détourna ses yeux en découvrant la Grèce qu'il ne reconnut qu'à sa position, et il soupira en se retraçant l'ancienne gloire de cet empire dont il ne retrouvait pas un seul monument....

Il étendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grèce et du Latium: «Voilà où ont amenée l'ambition et l'amour de la guerre! Les Grecs et les Romains éclipsèrent toutes les nations de ce globe; ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent éterniser leur empire.... Césars, que ne pouvez-vous reparaître! Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux systême!» L'avilissement et l'impuissance qui naît de lui; semblent avoir anéanti à jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur....

Il cessa ses réflexions; et, tournant le télescope vers la partie septentrionale de l'Europe, il apperçoit de nombreuses armées couvrant son territoire, et s'étendant au dehors. Il entrevoit par-tout les signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers états, il pensa que c'étaitent les nations qu'il découvrait, qu'il devait connaître. «Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui le seul peuplé, et le seul redoutable. Observant quel est de ces états le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa capitale, il se décide à descendre en son sein, après avoir souri en envisageant la position où elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau qui la traverse qu'il distinguait aussi aisément que s'il l'eût observé du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne à ses éléphans de s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position tranquille, après avoir renfermé son télescope, et descend rapidement sur ce pays.

Il entre bientôt dans l'horison de la terre, où il est prêt à suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus méphitique que dans celui de l'horison de la Lune, comme cela lui était arrivé dans son premier voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre éclats de toux, ainsi que ses éléphans. Enfin il découvre Paris avec sa vue, et il ordonne à ses éléphans de ne pas descendre sur la Cité: il craint de porter l'épouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un démon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les habitans de la terre sont enclins aux préjugés, aux superstitions, et à voir des choses surnaturelles dans les événemens les plus simples et les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute rien que la honte de lui-même et le cri de sa conscience.... Les éléphans qui devinent ses motifs, se hâtent d'exécuter son voeu.

Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait étaient inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se dit que s'ils étaient barbares, il saurait bien leur échaper avec ses éléphans: quant à ses besoins, il réfléchit qu'il camperait s'ils lui refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec lui, et qu'à tout événement, il remonterait à la hâte vers la Lune, ou chercherait d'autres pays.

Enfin ils prennent terre à deux lieues de Paris, et sont accueillis par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient étaient des ballons et non des êtres animés, étaient accourus pour féliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur globe, et qui restent dans un étonnement stupide et mêlé de terreur lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un véritable éléphant.... Ils sont près de crier au miracle et de s'agenouiller devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il ne parlait point la langue, comme _Micromégas_, par science infuse, qu'il était homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des signes, qui n'est pas tout-à-fait inutile comme on l'a cru si sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays, c'est-à-dire de la Lune.

Bientôt il exerça son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur la figure de ceux qui l'environnaient qui annonçât la barbarie. Il s'avança, en perçant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers une hôtellerie qu'il apperçut, et où il voulut éprouver si ce peuple était hospitalier: cette observation lui était nécessaire avant d'entrée dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le coin d'un empire, à quelques modifications près, qui tiennent aux usages et au climat, ressemble à la masse de la nation.

Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et on lui offrit à dîner à table-d'hôte, car c'était l'heure du repas, lorsqu'il eut enfermé ses éléphans dans la cour, et qu'il les eut nourris et abreuvés. Il accepta et se mit à table, où il fut comblé de politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui étaient muettes, aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, espérant que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des étrangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transporté dans les environs d'Athènes, en découvrant la même urbanité dans les hommes qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure sur le caractère des français d'après ce qu'il voyait. Il se dit qu'une nation polie ne pouvait être méchante, et qu'elle pouvait avoir, tout au plus, des vices généraux.... Alphonaponor jugeait assez bien, comme on le voit: cependant j'aurais désiré qu'il se fût laissé un peu moins séduire par la politesse; et il aurait du distinguer qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde point ma nation, à qui on ne pourra jamais refuser le caractère de douceur et de bienveillance envers les étrangers. Ses ennemis sont forcés de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en attaquant ses défauts, doit s'attacher à proclamer ses qualités.

Lorsqu'Alphonaponor eut dîné, il voulut partir pour la capitale, et il l'annonça par signes à son hôte. Celui-ci lui apporta aussi-tôt la carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une pièce d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point, l'aubergiste se montra mécontent, et sembla le menacer d'arrêter ses éléphans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en lui-même: «Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grèce et à Rome.» c'est une épidémie qui paraît née avec ce globe, et qui s'y propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout immoler à ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'être pas hospitalière, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or ne parvienne à étouffer en elle les vertus....

Après avoir réfléchi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses instrumens de physique, dont il ne se serait pas défait pour rien au monde, eût-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette matière qui servaient à assolider les selles de ses éléphans; et il résolut d'en détacher deux clous qu'il voulut donner à l'aubergiste. Ce dernier n'avait pu les voir, les selles étant couvertes par d'immenses housses qui les enveloppaient.

Enfin Alphonaponor, qui, à tout prix, ne voulait pas être en reste avec personne, détacha deux clous de ses harnais, et les donna à l'hôte, qui les reçut avec méfiance, et ne le laissa partir que lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il était payé. Sans doute, il aurait du être satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la dépense réelle de trente sols, car il n'avait mangé que du pain et des légumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette matière. Cependant l'aubergiste parut ne point l'être, l'or n'étant pas monnoié. Cette espèce d'homme, Alphonaponor en aurait fait la réflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus intraitable qui soit sur la terre.

Enfin le voyageur monta sur son éléphant, et prit au grand trot le chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout état bien policé, un voyageur ne serait pas obligé de déclouer ses harnois pour payer le plus modique des dîners et l'abri de ses montures; et il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de l'hospitalité....

Il examina avec étonnement, dans sa route, les murailles de boue qui ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formées avec des ossemens, le dégoût le saisit; et il se dit: «il n'est pas possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon télescope; ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais goût se sont associés pour la construire....

Le trot de ses éléphans équivalant au moins au galop des chevaux barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il franchit les barrières, en n'écoutant pas les commis qui semblaient vouloir sonder le ventre de ses éléphans, il s'avança dans le fauxbourg St-Marceau ... «m'y voici enfin, dit-il: mais tout-à-coup il se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il apperçut les masures qui composent ce fauxbourg, ses rues étroites, sales, qu'il regarda comme des ruelles; et il s'écria: «je m'abuse; je ne suis pas à l'entrée de cette grande cité: ordinairement un beau palais a un péristile majestueux.... Cependant, après s'être rallié, il vit qu'il était dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pensée, la comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus de la planète.

Il poussa plus loin. Après avoir grimpé un monticule escarpé, et aussi mal entouré que l'entrée du faubourg, où il ne découvrit pas l'industrie accompagnée de l'aisance, il arriva en face du Panthéon. Il s'arrêta à son aspect, et se dit: «voilà un bâtiment qui offre un bel aspect.» En même-tems il ne put s'empêcher de rire en observant ses alentours. «Oh! s'écria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de drap déchiré!» Il s'avança vers le petit tertre, qu'on nomme place, pour l'observer, et il réfléchit qu'il fallait que celui qui avait donné l'idée de placer ce monument en ce lieu fût un insensé. «C'est pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cité!» s'appercevant que dans l'endroit où il est placé, il n'est apperçu d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: «Pourquoi sont faits les monumens dans une ville?» Pour frapper à chaque instant les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une idée de leur grandeur, de leur génie, et pour concourir sur-tout à l'utilité publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cité.... J'entrevois que l'harmonie est méconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit la base sur laquelle le bon et le beau s'établissent.... Combien ce monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!»

Il s'avança jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de personnes qui, à l'aspect de ses éléphans, de sa figure et de son costume, s'était rassemblée autour de lui, et qui grossissait sans cesse. Les atteliers, les magasins, tout était abandonné dès qu'on l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour l'approcher de plus près. Alexandre, en entrant à Babylone, n'eut pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au Pont-Neuf. Alphonaponor ne se déconcerta point en voyant cette cohue: il continuait même ses soliloques, en se disant: «je vois que je suis chez un peuple qui immole jusqu'à ses travaux à la curiosité. Si ce n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de méchanceté. Le curieux est léger; l'homme léger n'a pas la force de nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux éléphans, dont on ne voyait pas les aîles, qui étaient cachées sous leurs housses, ce qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel enthousiasme. Quant à sa personne, il ne pensait pas qu'elle dût paraître extraordinaire. Il portait une robe longue, à peu près faite comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne découvrait aucun trait qui fut différent de ceux de ce peuple.

Lorsqu'il fut arrivé au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les bâtimens qui bordent la rivière, notamment sur le Louvre, dont il appercevait la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: «on trouve ici les arts; mais encore un défaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son imagination commença à s'égayer, en trouvant au moins un aspect de cité.

Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour de lui; et, comme il s'était arrêté pour contempler le Louvre, il vit qu'il lui était impossible de percer la foule, qui l'avait entièrement cerné, qu'avec la plus grande difficulté. Il aurait bien pu faire une trouée; il n'avait qu'à dire un mot à ses éléphans, et tout aurait été renversé et dispersé en un clin d'oeil: mais il portait à l'excès: l'humanité, et la politesse qui émane d'elle, il se serait laissé fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'écraser le plus petit des êtres. Ses éléphans se conduisaient de même, ces animaux étant de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de l'homme.

Enfin il parvint à se dégager sans occasionner aucun désastre, et aussi-tôt il chercha de ses yeux une hôtellerie: l'enseigne qu'il avait vue sur celle du village où il avait dîné lui avait appris à les distinguer. N'en appercevant point, et présumant que, dans une population semblable, il se trouverait peut-être quelqu'un qui parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut. Chacun s'empressa de les conduire dans un hôtel de la rue de Lille, où, malgré l'énormité de la porte cochère, il ne fit entrer qu'avec peine ses éléphans, qu'il fut obligé de laisser dans la cour, qui suffisait tout au plus à l'étendue de leurs aîles, malgré que la nature, qui sait tout envisager et tout prévoir, les eût faites comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se repliaient verticalement et horisontalement à la fois; ce qui les réduisaient à peu près à la longueur de celles des aigles, en proportion de leur corps.

Il entra dans l'hôtel après avoir donné ses soins à ses animaux, et sans les décharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait déjà connaître la nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses éléphans seraient très-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle saison.

En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus grande surprise. Il lui parut encombré de meubles, et il chercha comment il pourrait s'y remuer. «A quoi bon tant de meubles, dit-il en lui-même, n'est-ce pas assez de ceux qui sont nécessaires? Ces chambres pourraient porter aisément le nom de magasin, car elles en représentent un....» s'arrêtant ensuite sur les ornemens, il jugea que leur multitude les déparaient; et il s'écria: «trop d'ornemens fatiguent la vue; il y a une borne même dans le beau.» Il considéra le lit, et sentant le duvet qui était entre les matelats, il vit qu'il était chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une conséquence singulière de cette découverte, et il se dit: «comment, celui qui couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre, car je m'apperçois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les Romains, coucher sur la terre humide, ou rester exposé aux intempéries de l'air? Ce peuple doit être sujet aux plus grandes maladies, à cause de la froideur et de l'humidité de son atmosphère: il est impossible de passer de l'extrême chaleur que procurent ces lits, à un extrême froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planète, quoique plus vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'après les efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux, n'y résisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'être aussi des nôtres; la propreté devant l'emporter sur la magnificence. N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'à se coucher. Il ne voulut point se mettre dans le lit, où il appréhenda d'étouffer de chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, après l'avoir étendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tôt.

A son réveil, qui fut très-prompt, car il ne dormait ordinairement que trois heures; (on connaît ses idées sur le sommeil), deux hommes qui étaient dans la foule qui l'avait escorté jusqu'à l'hôtel, et qui avaient distingué que c'était l'ancien grec qu'il parlait, se présentèrent à lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci étaient des maîtres de langue grecque. Ils lui parlèrent, ou crurent lui parler cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur discours, et sur tout ceux où ils lui disaient qu'ils étaient maîtres de grec. Rien n'égala l'étonnement du lunian. Il parut stupéfait lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle à Aristote et à Socrate avec qui j'ai conversé dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute. Je suis sûr aussi de ne l'avoir pas oublié: je porte une mémoire où tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais répéter, mot pour mot, les discours qu'ils me tinrent à l'époque où je les connus. Il pensa alors, et avec raison, que ceux qui s'annonçaient comme des maîtres de l'ancien grec, étaient des ignorans qui ne le connaissaient point; et il les congédia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus instruits. Ayant tout-à-coup réfléchi que, puisque ceux-ci avaient été reconnus pour maîtres, il fallait qu'il existât une erreur générale sur cette langue, il revint sur son idée, et son espérance, de se faire entendre, s'anéantit.

Le même jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces professeurs de grec, habillé à la moderne, et il n'eut pas lieu d'être plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il crut y découvrir quelques signes de l'ancien grec, dirigé par son grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il parla la langue d'Aristote, quoique d'une manière assez confuse. Enfin Alphonaponor avait trouvé en lui ce qu'il lui fallait; c'est-à-dire, un truchement.... Que ceux qui ont voyagé, et qui se sont trouvés dans la situation où était notre héros, jugent qu'elle dut être sa joie en ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconté en deux mots qu'il était sujet du roi de la Lune, il voulut savoir pourquoi on se disait maître de grec à Paris, lorsqu'on n'entendait point cette langue. Après que le personnage lui eut appris qu'il était un descendant des Grecs, voyageant lui-même en France, et que l'idiome des anciens avait été conservé comme un dépôt sacré, de père en fils, par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes avaient substitué à ce langage harmonieux le jargon le plus barbare; il lui dit que c'était une manie des Européens de parler grec, et de vouloir corriger les anciens grecs eux-mêmes. Il ajouta qu'il n'avait pas trouvé encore un seul savant qui l'expliquât correctement, et il dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur insuffisance.