Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle

Part 1

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VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe. SIÈCLE

PAR P. GALLET

AU LECTEUR.

Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous aimez à voir l'écrivain à la hauteur de son état. Ce desir noble doit être le vôtre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la vérité ne déplaît point. En outre, l'écrivain a pour lui les principes qui lui servent d'abri, même contre vos caprices, qui vous portent quelquefois à blâmer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre, et à vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance à la fois; Je vais vous armer, en ma faveur, contre vous-même, et prendre votre opinion pour égide. Sans doute, si vous ressemblez à un juge qui s'est trompé ou laissé séduire, vous deviendrez, comme lui, moins sévère: la honte de se démentir retient; l'effet de la séduction amollit les ames, et tend à les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet, et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre indulgence.

Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement à la morale qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comédie, qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez aucun roman moral, ni les poëmes héroïques et même sacrés. Elle se trouve dans tous: les attaques au vice, à la tyrannie, etc. sont autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on l'a long-tems envisagée, celle qui tient à la personalité, qui se permet de juger la moralité des individus; ce qui est un attentat contre la société: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'à vous retracer que Socrate, ce sévère Socrate, qui fut l'ornement de la nature et le vrai modèle social, prit souvent en main l'arme de la satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on employe lorsqu'on sert la société?.... L'écrivain ne peut s'égarer en suivant un tel modèle. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle général, il a justifié son motif et sa moralité.

Venons à mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui donne pour monture des éléphans aîlés. Cela est fort, direz-vous? Sans m'arrêter à la possibilité du principe naturel, dont mon voyageur vous parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence; et je prendrai les exemples où vous la portâtes à l'excès, envers les genres, même, qui ne semblaient pas la mériter. Rappelez-vous que vous passâtes à Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir présenté des substances immatérielles pourfendues, le néant doué d'un corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jeté un pont dans l'abîme du vide, etc. Vous permîtes à l'Arioste de se servir de l'hyppogriffe, qui, n'en déplaise à l'auteur de Roland, ne vaut pas mes éléphans; parce qu'il n'a pas un caractère distinct, et qu'il ne l'a pas pris dans la Lune. «C'est le cheval d'un enchanteur! s'écriera-t-on peut-être: les enchanteurs ont droit de prendre par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!» Eh bien, lecteur, supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me rétracte envers l'Arioste, et j'ai gagné ma cause auprès de vous?.... Rappelez-vous encore, que vous autorisâtes Voltaire à faire manger des montagnes par ses héros; que vous lui passâtes l'oiseau de Formosante, les licornes, le merle d'Amazan et les moutons à toison d'or de Candide. Lecteur, n'oubliez pas que le Pérou est encore sur votre globe, et qu'il est malheureusement trop connu.

Me calquant sur cet écrivain, j'aurais pu vous faire parler mes éléphans sans vous révolter. Vous pensez, sans doute, qu'un éléphant à plus de droit à tous égards qu'un merle, de faire un récit ou de tenir un beau discours; passe encore pour le phénix! ... Si tout cela ne vous déterminait point à supporter mes quadrupèdes aîlés, et si votre esprit, ayant pris une nouvelle direction, était devenu plus sévère, j'ajouterais que j'ai été soumis à la loi de la nécessité, comme le furent Homère, Fénélon, et tant d'autres, qui furent obligés de faire descendre leurs héros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, formé en plan incliné, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du soleil ne partant pas de cette planete, et étant divergés seulement en courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon héros; et il fallait que celui-ci eût vécu deux mille ans; car, sans cela, comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote, que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi repousseriez-vous mes éléphans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian, puisqu'ils peuvent offrir des leçons à l'humanité.

Mais, direz-vous, vous montrez cet événement arrivé à paris, il y a seulement quelques années; et nul des habitans de cette ville n'a vu votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse toujours voir? Vous auriez peut-être préféré que j'eusse choisi pour ma scène, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pensé que le nom de la scène ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait déguiser entièrement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant à un parallèle exact et vraisemblable.

Lecteur, si ne vous arrêtant point sur les choses utiles que dit et fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et oubliant vos jugemens passés, vous balanciez à regarder mon livre d'un oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous décider, trois observations plus déterminantes; et qui sont devenues des maximes de l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a répété, d'après les anciens les plus habiles à transmettre les leçons utiles aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des plantes agréables sur les rochers: enfin je vous observerais, que l'expérience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les instruire.

Malgré tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre répéter autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir à mon voyageur, nous discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser.

Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit écrit, l'absence du jugement et de la raison. Il ne peut pas être applicable à l'ignorance des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne porterait point atteinte à l'opinion d'un homme ni à son écrit. Le cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit dans le cercle du monde: on peut être éclairé, sage, et même grand, sans connaître ses préjugés, son ton, ses modes, sa politique sociale, ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot au particulier, lorsque tout, sur la terre, est réputé niaiserie au général. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez convaincu, lorsque vous aurez envisagé le tableau que je vais mettre sous vos yeux; et où vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais.... Commençons par nous, et voyons nos grands écrivains, prenant les couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages étrangers, comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits.

N'ont-ils pas appelé des niaiseries, nos bals masqués, nos félicitations du jour de l'an; nos visites d'étiquette, les discours de nos sociétés, les soins de nos petits maîtres et de nos petites maîtresses à ne pomponer et à s'admirer sans cesse, en disant que tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonté, et contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donné le même nom à notre amour désordonné pour la mode et le faste, en faisant entrevoir qu'on est véritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de la simplicité, à ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que l'ennui ou le dégoût? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute pas épargné le titre dont nous parlons.

Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumés comme on le serait sous l'équateur, et en envisageant que nous habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone tempérée? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme en voyant la complaisance extrême des maris français pour leurs femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs, nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos écrivains, en disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.?

Ne regardez-vous pas, à votre tour, comme des niais les Espagnols, lorsqu'ils passent les nuits sous les fenêtres de leurs maîtresses, auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens, lorsqu'ils livrent leurs femmes à d'aimables Sigisbés? les Allemands, lorsque vous les voyez entêtés; soit de la supériorité qu'ils croyent avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune, et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de noblesse, et qui regardent le cabinet où sont leurs illustres parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi? N'avez-vous pas traité de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent être agréables à Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs mosquées? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la bannière de St. Nicolas ils seront à l'abri de la mort? N'avez-vous pas donné ce titre aux Lapons, lorsqu'ils prêtent leurs femmes aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgré les assertions de plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau.... N'avez-vous pas mis dès long-tems au rang des niais les Egyptiens, qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils regardaient le porc comme immonde? les prêtres grecs qui croyaient trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traités de tels, ces chevaliers des 12., 13. et 14mes. siècles, qui juraient un amour éternel à leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur demander jamais le dernier prix de l'amour?

Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retraçais tous ceux que nos grands hommes et nous, nommâmes niais sur la terre, et tous les traits de niaiserie qu'on nous prêta. Je dois, avant de terminer sur l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application du mot qui m'a entraîné si loin. Je crois que le véritable niais est celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer avec audace, et d'après lui-même, lève comme l'insecte son dard contre le soleil, que représente la raison; et je crois que celui-là est seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature, de la Vérité, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but.

«Voilà un avant-propos sur un ton bien gai, s'écrieront quelques lecteurs sévères, tandis que le voyage est sérieux au fond, et offre des discussions de systême....» Mais quel rapport a l'avant-propos avec l'ouvrage? L'écrivain doit-il être toujours associé au héros? Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la préface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blâmer l'ouvrage, et applaudir au but de l'écrivain, ainsi qu'au ton de la préface. En ne considérant que l'écrivain, vous vous exposez à être entraîné par la prévention, et à porter, malgré vous-même, un jugement équivoque; l'homme étant, peut-être, aussi esclave de la prévention que de l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au période.... Lecteur, conduisez-vous envers les écrivains de bonne foi, et qui vous disent la vérité, même en s'égayant, comme un père qui laisse folâtrer son fils, à son gré, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs, pourquoi chercherais-je à justifier auprès de vous le ton de mon avant-propos? Ne sais-je pas, à mes propres dépens peut-être, que vous vous attachez généralement, et avec propension, aux ouvrages qui portent le caractère de la gaieté? Enfin n'êtes-vous pas Français? Je suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont été cent fois plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans sérieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez les motifs de l'écrivain plus que le ton qu'il prend, et la manière dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorisé par l'art, et que sa manière de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et à ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de éphémères; si je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur éclat séducteur ou leur aspect bizarre vous attire.

VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant connaître à fond notre planete, avait envoyé dès long-tems des ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas où les deux globes se rapprocheraient, par une des révolutions qui se font quelquefois dans le ciel, non à l'égard des grands astres, car un seul ne pourrait être dérangé sans que l'harmonie générale fut ébranlée, que l'équilibre fut rompu, et qu'il n'y eût peut-être un bouleversement général; mais, dans les planetes, et sur-tout dans leurs satellites. Ses savans avaient découvert une certaine inclinaison dans l'axe de la terre où ils l'avaient cru; car, en fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me paraissent être sujets à s'égarer. J'en appelle aux nôtres qui, à coup sûr, ne nous ont pas toujours dit la vérité, même dans leurs mémoires présentés à l'académie.

Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le trouble et les chocs; que, s'étant persuadés que l'univers a été fait pour eux, ils le conquièrent en imagination, et qu'ils tâcheraient de ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte à leur ambition et à leur extravagance. Il avait voulu se prémunir contre ceux-ci, dans le cas où, la force attractive dominant sur la repressive, le satellite se précipiterait sur la planete.

_Alphonaponor_, le même qui va figurer dans notre voyage, avait déjà fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie orientale, alors seulement peuplée et policée; car il avait fait son voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'écrie le lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'où peut provenir cet écart de la nature? N'est-elle pas un satellite de la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de droits? S'ils ne vivent qu'un siècle, ceux de la Lune ne devraient pas exister un demi lustre; la terre étant neuf cent fois plus grosse que son satellite? ... Suspendez votre décision, lecteur: Alphonaponor répondra bientôt à votre question, et vous verrez combien l'esprit d'analyse est nécessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide....

Le roi de la Lune était donc prémuni contre les peuples qui habitaient la terre il y a deux mille années. Il connaissait l'ambition effrénée des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idées sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait que cela ne pouvait lui servir pour les siècles présens, ayant appris qu'il s'était fait de grandes révolutions sur ce globe. Il n'aimait pas à laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts de ceux qui s'éloignent de leur pays. Cependant, maîtrisé par sa politique, il se vit forcé d'employer la mesure des voyageurs, dont la plupart vont chez les peuples, en pénétrant dans leur sein comme l'Ichneumon d'Egypte pénètre dans celui du Crocodile; examinent les parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause de leur perte. Né Franc, et guidé par une morale saine; il pensait que ce n'était pas agir d'une manière loyale. En se décidant, il n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur donnent l'hospitalité, qui les reçoivent en amis, et souvent les comblent d'honneurs dans l'instant où elles devraient se méfier d'eux et les bannir de leurs états.

Les instructions qu'il donna à Alphonaponor, furent simples. «Observe, lui dit-il, l'état de la terre, en jettant sur ses nations un coup-d'oeil. Apprécie leurs moeurs, et leur degré de force: quant à leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dédale bourbeux et sans fond. Je me confie à ton jugement. D'après tes observations, j'établirai le systême qui doit être notre égide, dans le cas où un jour la révolution planétaire que je redoute s'effectuerait.» Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent quelquefois au-dessus d'eux, et le congédia.

Avant de suivre le voyageur dans les préparatifs de son voyage, faisons une petite digression: elle doit contenir l'éloge du roi de la Lune. Sa politique est sage; il veut connaître ce qui se passe autour de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a été dit ailleurs, _naît la comparaison, et la comparaison amène la transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et comparer qu'on est tombé sur la terre dans tant d'écarts. Une nation ou un homme qui ne possède pas ces deux facultés, ressemble à l'âne qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui voyant l'ânier comme son seul maître, reçoit humblement, et d'une ame résignée, les coups de bâton que ne lui épargne pas ce dernier. Si l'âne observait et comparait, il saurait que l'ânier n'a pas plus de droit à les lui distribuer, que lui à lancer des ruades à ce premier.... La politique du roi de la Lune est encore intéressante et noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme tant d'autres l'ont fait.

Alphonaponor est bientôt prêt à se mettre en route. Il fait seller deux éléphans aîlés qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont la race se trouve dans sa planete.... Des éléphans aîlés! ... Pourquoi pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut assurer qu'elle a épuisé toutes ses ressources pour la terre? Savons-nous si dans les divers mondes habités, elle n'a point créé des hommes qui portent des sens assez forts pour résister des millions de siècles à l'atteinte du tems? ... Pauvres insensés, nous n'avons vu la nature qu'à travers un microscope, et nous voulons limiter sa puissance!....

Le but d'Alphonaponor en choisissant les éléphans, préférablement à nombre d'autres quadrupèdes aîlés qui se trouvent dans la Lune, était d'avoir avec lui des êtres doués de la force, et sur-tout de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux attirent l'admiration par cette dernière faculté, qu'ils portent à un tel point qu'elle égale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs besoins; et dont le dévouement, la douceur et les autres qualités morales, qui tiennent à leur instinct, les élèvent quelquefois au-dessus de l'homme.

Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son voyage, qui se réduisait à une cinquantaine de boisseaux de farine, à deux outres pleines de la plus belle eau, et à des vases pour abreuver ses éléphans; par bizarrerie; (est-il un seul être sorti du moule de l'humanité qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il se servait lui-même en route de la tasse que Diogène trouva avec tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques instrumens de mathématique, avec lesquels il voulait mesurer notre globe, car Alphonaponor était un habile physicien. Il se chargea enfin d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans de la terre si, emportés par leur prévention ridicule, qu'il n'y a qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porté à prendre ces objets, et à faire ces réflexions, c'est que, dans son voyage en Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne s'étant pas muni de preuves matérielles.

Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupèdes aîlés, à qui il n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont déployé leurs aîles, qui ont plus de deux-cent pieds d'envergûre; il fallait au moins cela pour soutenir de si lourdes masses; il crie à droite ou à gauche: cela suffit à l'éléphant qui le porte; le second le suit avec la même docilité. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et lorsqu'ils auraient été à une lieue de la terre déployer tout-à-coup leurs aîles; le voyage aurait été fait plus vite, et Alphonaponor n'aurait été, d'après l'observation qu'on a faite de la chûte de la meule de moulin, qui n'est guère plus lourde qu'un éléphant, que de quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que ceux du voyageur, auraient pu résister à la pression de l'air, même lorsqu'ils auraient trouvé l'horison épais de la terre. Mais Alphonaponor n'aimait pas les très-grands mouvemens, sachant qu'ils ne sont point naturels à l'homme de la Lune, non plus qu'à celui de notre planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une corde trop tendue, si elle ne casse éprouve au moins une forte distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait s'arrêter à point nommé pour observer. En outre, il voulait ménager ses éléphans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui s'amusent à crever leurs montures, dirigés par de bizarres caprices, et qui ne réfléchissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc., dont on se sert sur ce globe, doivent être ménagés par eux, parce qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna à ses éléphans de louvoyer, en formant des spirales dans l'éther, et ceux-ci lui obéirent en agitant leurs aîles....