Part 7
Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux aurait les résultats les plus consolants.
A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les _Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les _Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs casse-têtes.
Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel. Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP. Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront tranquilles de ce côté-là.
Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port, ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des _Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain, je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de Saint-Louis.
Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur. Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la Providence et dans le zèle de mes amis.
P. J. DE SMET, S. J.
SECOND VOYAGE
du 21 avril au 31 octobre 1842.
PREMIÈRE LETTRE
A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE SMET, JUGE DE PAIX, A GAND
Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.
Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la _Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets traités dans celle de mon premier voyage.
Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant, depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie; ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit.
La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent. Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur, un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins: d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes, et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P. provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont mis à même d’entreprendre ce long voyage.
Le but de mon voyage de l’année passée, chez les _Têtes-plates_, était de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des _Robes-noires_ qu’ils demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840, j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le rendez-vous, précisément au moment où une bande de _Têtes-plates_ y était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les _Pends-d’oreilles_ ou _Kalispels_, les _Nez-percés_ ou _Sapetans_, les _Sheyennes_, les _Serpents_ ou _Soshonies_, les _Corbeaux_ ou _Absharokès_, les _Gros-Ventres_ ou _Minatarées_, les _Ricaras_, les _Mandans_, les _Kants_, plusieurs tribus de la nombreuse nation des _Scioux_ ou _Dacotas_, les _Omahas_, les _Ottas_, les _Aouways_, etc. Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que, dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.
Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant que je pus faire sur le compte des _Têtes-plates_, tout avait contribué à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point, Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi; le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P. général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens, charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du _Far West_, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de Racine:
O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels Ta sagesse conduit tes desseins éternels!
Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de cette rivière.
Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet endroit jusqu’au 10 mai.
Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la belle rivière des _Kants_, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper sur les bords de la _Rivière-aux-Soldats_, qui n’est qu’à six milles de leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente, pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur affection.
Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres; mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute; elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde; les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans la loge, on nous en présenta une de cette espèce.
Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations.
Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs.
Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient, s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins. Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de _kennekenic_ (herbe qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et, par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un _Kant_ enchanté de lui-même et de sa parure.
Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise: leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande supériorité.