Part 24
Je ne regardais plus ma collection;--mes plus belles tulipes ne pouvaient me consoler de ne pas avoir celle... celle que je ne dois pas nommer. En vain,--mon ami,--dois-je appeler ainsi un homme qui me laissait dépérir sans pitié;--en vain mon ami me disait: Venez la voir tant que vous voudrez.--J'y allais, je m'asseyais devant des heures entières; on ne me laissait jamais seul avec elle,--on eut craint sans doute ma passion. En effet, je l'aurais peut-être volée, je l'aurais peut-être arrosée d'une substance délétère pour la faire périr;--au moins elle n'aurait plus existé, et je n'aurais pas eu de remords. Quand Gygès tua Candaule pour avoir sa femme,--tout le monde donna tort au roi Candaule--qui avait voulu la faire voir à Gygès toute nue, sortant du bain.--On n'a qu'à ne pas montrer la tulipe.--J'arrivai à un tel état de désespoir,--qu'une année je ne plantai pas mes tulipes,--mes chères tulipes.--Mon jardinier eut pitié d'elles et peut-être de moi,--et le rustre... je le lui pardonne,--car il les a sauvées,--les planta au hasard,--dans une terre vulgaire.
--Mais enfin, comment avez-vous eu cette tulipe?--Voilà la chose... Je n'ai pas tout-à-fait imité Gygès, quoique mon ami ne se fût pas montré plus délicat que Candaule;--mais cependant j'ai fait un crime... J'ai fait voler un cayeu.--Candaule a un neveu... Ce neveu, qui attend tout de son oncle, lequel est fort riche, l'aide à planter et à déplanter ses tulipes, et affecte pour ces plantes une admiration qu'il n'a pas, le malheureux! mais sans laquelle son oncle ne supporterait pas même sa présence.--L'oncle est riche, mais il n'est pas d'avis que les jeunes gens aient beaucoup d'argent... Le neveu avait contracté une dette qui le tourmentait beaucoup... Son créancier le menaçait de faire sa réclamation à son oncle.--Il s'adressa à moi, et me supplia de le tirer d'embarras. Je fus cruel, monsieur: je refusai net.--Je me plus à lui exagérer la colère où serait son oncle quand il aurait appris l'incartade. Je le désespérai bien,--puis je lui dis: «Cependant, si tu veux, je te donnerai l'argent dont tu as besoin.»
--Oh! s'écria-t-il,--vous me sauvez la vie.
--Oui, mais à une condition.
--A mille, si vous voulez.
--Non, une seule.--Tu me donneras un cayeu de... la tulipe en question.
Il recula d'horreur à cette proposition.--Mon oncle me chassera, --s'écria-t-il,--me chassera et me déshéritera.
--Oui, mais il ne le saura pas,--tandis qu'il saura certainement que tu as fait des dettes.
--Mais s'il le savait jamais!
--A moins que tu ne le lui dises.
--Mais vous...
Enfin, je pressai, j'effrayai le malheureux jeune homme; il promit de me donner un cayeu quand on déplanterait les tulipes,--mais il exigea mon serment sur l'honneur de ne jamais nommer... celle que j'appelle Rebecca, à personne,--et de lui donner un autre nom--jusqu'à la mort de son oncle.
En échange de sa promesse, je lui donnai l'argent dont il avait besoin. Depuis, nous avons tenu tous deux nos serments; j'ai eu la tulipe et je ne l'ai nommée à personne;--la première fois qu'elle a fleuri ici,--chez moi,--étant à moi,--l'oncle est venu voir mes tulipes.--C'est une politesse qu'on échange comme vous savez entre amateurs;--il l'a regardée et a pâli.--Comment appelez-vous ceci? m'a-t-il dit d'une voix altérée.
Ah! monsieur, je pouvais lui rendre tout ce qu'il m'avait fait souffrir!--Je pouvais lui dire... le nom que vous ne savez pas... Je me suis rappelé ma promesse, ma promesse sur l'honneur, et le neveu était là, il me regardait avec angoisse,--et j'ai dit: Rebecca.
Cependant il trouvait bien quelques ressemblances avec sa tulipe;--aussi il est resté préoccupé,--il a beaucoup loué le reste de ma collection, et n'a rien dit de celle qui est la perle et le diamant de ma collection.--Il est revenu le lendemain,--puis le surlendemain,--puis tous les jours tant qu'elle a été en fleur,--puis il a réussi à se tromper lui-même;--il a cru voir entre Rebecca et... l'autre... des différences imaginaires. Alors seulement il a dit: Elle ressemble un peu à... vous savez.
Eh bien! Monsieur,--j'ai aujourd'hui la tulipe que j'ai tant désirée,--et je ne suis pas heureux.--A quoi cela me sert-il, puisque je ne puis le dire à personne!--Quelques amateurs,--forts,--la reconnaissent à peu près;--mais je suis forcé de nier,--et je n'en rencontre pas un assez sûr de lui pour me dire:--Vous êtes un menteur.--Je souffre tous les jours d'affreux tourments;--j'entends ici faire l'éloge de la tulipe que j'ai comme lui.--Quand je suis seul, je m'en régale, je l'appelle de son vrai nom, auquel je joins les épithètes les plus tendres et les plus magnifiques.--L'autre jour j'ai eu un peu de plaisir;--je l'ai prononcé ce nom,--ce nom mystérieux,--tout haut à un homme.--Mais je n'ai pas manqué à mon serment;--cet homme est sourd à ne pas entendre le canon.
Eh bien, cela m'a un peu soulagé,--mais c'est incomplet.--On ne sait pas que je l'ai--elle... tenez... ayez pitié de moi,--mon serment me pèse,--jurez-moi sur l'honneur, à votre tour, de ne pas répéter ce que je vais vous dire... Je vous dirai alors son vrai nom,--le vrai nom de Rebecca, de cette reine déguisée en grisette.--Votre serment à vous ne sera pas difficile à tenir;--vous n'aurez pas à lutter comme moi.--Monsieur, c'est affreux, mais je désire que cet homme, que ce Candaule soit mort,--pour dire tout haut que j'ai... Tenez, faites-moi le serment que je vous demande.--J'eus pitié de lui et je lui promis solennellement de ne pas répéter le nom de la fameuse tulipe.
Alors avec une expression d'orgueil intraduisible,--il toucha la plante de sa baguette,--et me dit: Voici...
Mais, à mon tour, je suis engagé par un serment,--je ne puis dire le nom qu'il fut si heureux de prononcer.
_Vale._
LETTRE LII.
Si j'ai quelquefois l'air de préférer aux hommes les arbres et les plantes, je ne vous en donnerai pas seulement pour raison que je dois aux arbres et aux fleurs des plaisirs sans cesse renaissants, et que les hommes, à bien peu d'exceptions près, m'ont toujours été des obstacles ou des ennemis; mais vous connaissez trop le coeur humain pour trouver cette raison bonne, et personne autant que moi n'aurait mauvaise grâce à prétendre, et surtout à vous, que nos affections et nos antipathies sont en raison directe du bien ou du mal que nous avons reçu des personnes ou des objets qui les font naître: moi qui ai donné toute ma vie à quelqu'un qui m'a fait tant de mal; vous qui aimez tant le melon, qui n'a jamais manqué de vous donner d'horribles crampes d'estomac.
J'aime les arbres et les plantes surtout parce que les uns et les autres se montrent sans cesse ce qu'ils sont, de près ou de loin, l'été ou l'hiver. J'aperçois de loin un arbre chargé de fleurs d'un blanc mat, je sais que c'est un cerisier; je sais ce que j'ai à attendre de lui; je sais que son riche panache s'effeuillera sous les pluies tièdes, et sous les haleines du vent, après quoi il se couvrira de belles feuilles luisantes, entre lesquelles grossiront des fruits d'abord verts, puis rouges, que me disputeront les oiseaux, puis ces feuilles deviendront vermeilles et tomberont.
Si l'arbre a des fleurs roses, je sais qu'il me donnera des pêches veloutées au mois de septembre, je sais que ses feuilles sont amères.
Mais voici une plante qui grimpe après un treillage, l'été elle a de petites fleurs violettes en étoile, auxquelles succèdent des girandoles de fruits d'abord de la couleur de l'émeraude, puis ensuite de la couleur du corail; je sais que je n'en dois rien attendre de plus qu'un plaisir pour les yeux et que ses baies si éclatantes sont empoisonnées.
Si je plante dans la terre un oignon de jacynthe, je sais quelle couleur et quel parfum j'en dois attendre; de même si je sème des graines, elles me donneront les couleurs et les odeurs qu'elles me promettent.
Pour ce qui est des hommes, c'est bien différent.
On trouve dans les livres deux ou trois types de caractères, dans lesquels les romanciers se sont plu à rassembler toutes les perfections même les plus contradictoires et les plus exclusives les unes des autres.
Si on s'en rapporte à la première vue on ne rencontre dans la vie que des gens formés sur ces deux ou trois types; tous les hommes sont, sans exception, modestes, désintéressés, braves, généreux, dévoués, sensibles, etc.
C'est une comédie peu variée dans laquelle tout le monde veut jouer avec le même masque, toutes ces vertus sont les fleurs, attendez les fruits! les fruits!
C'est absolument comme si tous les arbres et toutes les plantes se paraient au printemps de fleurs roses de pêcher, et ensuite donnaient à l'automne les capsules mortelles du _datura_, ou de la _digitale_, ou de la _jusquiame_.
Non pas que je fasse ici le procès à ces plantes, je les aime au contraire à cause de leur beauté, et d'ailleurs la médecine ne tire-t-elle pas même de leur poison des médicaments d'une grande puissance.
Je ne me plaindrais d'elles que si, après avoir promis par des fleurs de pêcher ou de cerisier, des fruits savoureux, elles nous donnaient ensuite leurs baies ou leurs capsules, et nous invitaient à les manger.
Voyez en effet dans le monde, tous sont calqués sur le même modèle ou à peu près.
Il y a deux ou trois types pour cent mille jeunes filles toutes différentes; elles ont toutes les mêmes inclinations, et les mêmes formes; il n'y a qu'un type pour les jeunes gens de dix-huit à vingt ans; ils ont tous les mêmes goûts, les mêmes prétentions, et la même frisure; toutes les mères ne font qu'une seule et même représentation; c'est la poule vigilante qui ne vit que pour ses poussins.
Il y a quelque chose de pis que de ne pas avoir certaines qualités; c'est de les feindre; certes si je n'avais dans mon jardin de la place que pour un seul arbre, et qu'il me fallût choisir entre un pêcher et un datura, j'opterais pour le pêcher; mais quel est le jardin où il n'y ait pas de la place pour deux arbres, le coeur où il n'y ait pas de place pour deux affections? et puis il y a tant de jardins et tant de coeurs différents.
Donnez-moi la plus petite parcelle d'une plante, la moitié d'une feuille, un pétale déchiré, un fragment de branche, une graine, je sais tout de suite à quoi m'en tenir; cette plante me promet telle forme, telle couleur, tel parfum; si j'aime son parfum, sa couleur et sa forme, elle me les donnera en la saison promise, sinon je puis demander à un autre ce que j'aime; celle-ci ne tardera pas à trouver quelqu'un qui lui demande et qui aime ce qu'elle a à donner.
Voici un salon plein de jeunes filles, examinons-les un moment.
Celle-ci est blonde, elle a la nuque large et plantée de petits cheveux qui échappent au peigne et frisent d'eux-mêmes; les yeux bleus sombre sont perçants; son nez, vigoureusement dessiné, a au milieu une petite proéminence; sa bouche est terminée aux deux coins par un trait bien arrêté, la lèvre supérieure est mince et serrée, l'inférieure est courte mais épaisse: toutes deux sont rouges comme des cerises; elle a le caractère ferme, décidé, hardi, elle aime les hasards et les dangers.
Mais comme elle est _blonde_, on l'habille de blanc; elle tient les yeux baissés, elle jette des cris perçants à la vue d'une araignée, elle fait semblant d'aimer passionnément la campagne, la solitude, le lait et les fruits.
Celle-ci a le profil du visage droit et doux comme une statue grecque, les formes du corps sveltes, élancées et presque grêles, ses cheveux sont bruns, ses yeux, vert de mer, ne lancent sous de longs cils que de douces lueurs; elle est douce, timide; elle aime réellement le repos, l'ombre des saules au bord d'une eau murmurante, l'amour profond, éternel, craintif et caché.
C'est un grand hasard si, en sa qualité de _brune_, on ne lui a pas appris à être vive, sémillante, enjouée; mais le moins qui puisse arriver, si toutes deux ne jouent pas un rôle contraire à celui que la nature leur avait assigné, le moins qui puisse arriver, c'est que toutes deux seront pareilles: la première prendra un masque semblable à la figure de la seconde.
La seconde exagérera ses formes et imitera celles de la première.
Toutes deux sont charmantes, telles que Dieu les a mises sur la terre, toutes deux se déguisent et mentent.
Prenez vingt jeunes gens et faites les causer, tous ont les mêmes goûts, tous portent leur canne de la même manière, tous traitent légèrement l'amour et les femmes, tous n'aiment que les querelles, les combats, les chevaux indomptés, les liqueurs fortes, le tabac violent, etc.
Ce n'est qu'au bout de longtemps que vous découvrirez que l'un de ces jeunes gens est un garçon d'une douce sensibilité, qui a mis deux ans à se décider à glisser à la fille qu'il aime des vers dans lesquels il a atténué autant qu'il a pu les sentiments qui remplissent son coeur.
Cet autre aime le calme et la méditation, et son âme s'épanchera en beaux vers ou en douces mélodies.
Celui-là rêve la paix et la fraternité universelles; il prêchera et persuadera la concorde.
Croyez-vous que chacun séparément ne vaille pas le type commun sur lequel tous prétendent se modeler?
Je ne crois pas beaucoup aux méchants; je ne demande pas qu'ils soient exterminés, pas plus que je n'arrache mes belles digitales et mes splendides datura; seulement je ne veux pas qu'ils fassent semblant d'être des cerisiers, ni qu'ils se déguisent en groseilles.
Si la pomme de terre se déguise, on essaiera de manger son fruit, ou on mordra dans ses tubercules crus, et on les rejettera avec dégoût.
Chacun a le droit d'être ce qu'il est, chacun est bien ainsi, chacun porte avec soi des affinités attendues dans la vie par des affinités analogues, des facettes préparées pour d'autres facettes égales, des aspérités qui s'emboîteront dans certains angles rentrants. J'aimerais volontiers toutes les personnes, je ne puis aimer aucun masque.
Il en est de même des animaux et des insectes. L'araignée ne fait pas semblant d'aimer les roses, la cétoine ne proclame pas un goût spécial pour les mouches.
Tout dans la nature est franchement ce qu'il est; l'homme seul, à force de vanité, arrive par un cercle singulier à la plus étonnante marque d'humilité.
Chacun, s'il s'examine bien, se croit supérieur à tous les autres, et fait tout pour faire accepter cette opinion qu'il a de lui-même, par le plus grand nombre possible.
Il ne songe pas que ce qu'il cherche à acquérir, c'est tout simplement des droits incontestables à la haine de ceux qu'il persuadera, à la moquerie de ceux qu'il ne persuadera pas.
Chacun se croit supérieur aux autres, et cependant personne ne se montre tel qu'il est. Comment expliquer cette contradiction?
Cette femme se croit la plus charmante des femmes; c'est avec dédain qu'elle parle des autres, et pourtant elle ne mettra pas le pied dehors sans être entièrement déguisée, sans montrer des formes différentes de ses formes réelles, sans étudier une démarche qui n'est pas sa démarche naturelle.
De quoi donc est-elle fière? De sa beauté? Elle n'y croit pas, puisqu'elle s'en fait une autre. Quelle vanité et quelle humilité!
Cet homme, demandez-lui dans la peau duquel de ses contemporains il voudrait entrer. Mais j'entends dans la vraie peau, non pas dans une peau de richesses, de dignités, etc., demandez-lui s'il voudrait être monsieur qui vous voudrez, avec non pas seulement sa fortune, ou son grade, ou sa réputation; mais s'il voudrait changer avec lui d'esprit, de nez, de dents, de noms; s'il vous dit la vérité, il y aura toujours quelque chose qu'il veut se réserver, quelque chose en quoi il se sent supérieur à tout autre; faites-le causer un peu plus, et il arrivera à vous laisser voir que les choses sur lesquelles il se reconnaît inférieur sont des choses dont il fait un cas plus que médiocre; que les qualités et les perfections réelles, celles qui valent la peine qu'on les désire, celles qui méritent véritablement l'admiration, sont précisément celles par lesquelles il croit l'emporter.
Je vous dirais bien de vous demander cela à vous-même; mais il y a quelque chance de faire dire la vérité à un autre si l'on est plus fin ou plus adroit que lui;
Mais je ne sais s'il y en a de se la faire dire à soi-même.
Eh bien, cet homme si heureux, si fier d'être précisément lui-même, il ne se montrera pas tel qu'il est cependant ni au physique, ni au moral; il se vantera de talents qu'il n'a pas et cachera des qualités qu'il possède. Prenez-le sur tous les points, et, avec un peu d'adresse, vous lui ferez, par fractions, se renier trois fois tout entier.
Je le demande encore, comment peut-on être à la fois si fier et si humble, et des mêmes choses.
Que de vanité et que d'humilité!
Chaque homme possède trois caractères: Celui qu'il montre, celui qu'il a, celui qu'il croit avoir.
_Vale._
LETTRE LIII.
L'homme se prétend lui-même le roi de la nature. Quand je regarde les choses de près, ce monarque, si vain de sa puissance, me semble singulièrement ressembler à certains évêques, dits _in partibus infidelium_, c'est-à-dire dont les évêchés, au pouvoir des infidèles, sont situés de telle façon que si le hasard les faisait s'y présenter, ils ne pourraient éviter d'être ou grillés, ou pendus, ou écartelés, ou empalés.
Je ne parlerai pas ici des animaux qui, si l'homme se risque trop près de leur tanière, n'ont rien de plus pressé que de se régaler d'un monarque au naturel ou dans son jus.
Je veux parler de prétendants innocents qui partagent avec l'homme l'empire des choses de la terre, et généralement, ne lui laissent que leurs restes.
Nous voici par hasard revenus à ma pelouse de violettes. Vous, mon bon ami, roi de la nature, comme tout le monde, vous pensez sans doute que la violette n'a été créée que pour récréer vos yeux par son feuillage vert, par ses fleurs couleur d'améthyste; que pour enivrer votre cerveau de son parfum. Permettez-moi ici de vous détromper. La violette sert d'asile et de nourriture à des insectes sans nombre; ils sont moins gros que vous, il est vrai, mais si vous vous targuez de cet avantage, il vous faudra vous humilier devant les boeufs et les éléphants, et aussi devant votre jardinier et devant votre boucher qui sont bien plus gros que vous.
Je ne vais pas vous fatiguer d'une longue nomenclature des insectes qui hantent la violette, pour lesquels elle est un ombrage, une retraite et une table somptueusement servie.
Voici, rongeant à belles dents les feuilles de la fleur d'Io, une chenille grise avec des épines blanches et rougeâtres; elle doit devenir un papillon, dont le dessus des ailes supérieures est d'un jaune souci, et le dessous des inférieures est orné de quatorze taches argentées. Je ne sais pas son nom.
Voici une autre chenille; en général, on ne donne pas de nom aux chenilles, sans doute par dédain, le papillon que deviendra celle-ci s'appelle _Euphrosine_; le dessus de ses ailes sera fauve, le dessous des ailes inférieures sera tacheté d'argent comme l'autre, mais elles ne porteront que neuf de ces taches brillantes. La chenille est noire, avec deux rangs de taches jaunes.
Cette autre chenille brune, avec des taches jaunâtres, deviendra un papillon appelé _tabac d'Espagne_, dont le nom indique la couleur et qui s'envolera au mois de juillet.
_Aglaé_ voltigera dès le mois de juin; pour le moment, c'est encore une chenille noire, avec des bandes blanches; papillon, elle sera fauve et jaune.
Et cette chenille olivâtre, avec une bande blanche bordée de points noirs, qui sera un papillon fauve, taché de noir, avec quelques yeux argentés, appelé _Adippe_.
Ce sont des hôtes, des habitants, des maîtres de la violette.
En vain les Athéniens se l'étaient consacrée à eux-mêmes et en ornaient toujours dans les tableaux le front de la ville d'Athènes.
En vain, suivant Aristophane, les orateurs flattaient le peuple en l'appelant _Athéniens couronnés de violettes_, (Grec:) Athênaioi hiostephanoi épithète que je ne puis m'empêcher de comparer à celle dont Homère affublait tous les Grecs, qu'il appelle vingt fois au moins dans l'Iliade (Grec:) Euknêmides Achaioi, Grecs bien bottés.
En vain dans quelques villes de l'Allemagne encore, cette fleur est consacrée au cercueil des vierges, les insectes que nous venons de voir sont les maîtres de la violette avant les hommes, et ne leur en laissent que ce qu'ils ne veulent pas.
_Vale._
LETTRE LIV.
Et le chèvrefeuille!
Le chèvrefeuille que j'ai tant respiré, le chèvrefeuille qui m'enivre, qui me rapporte tous les ans tant de si douces et de si mélancoliques pensées, tellement que j'ai fini par me persuader que le chèvrefeuille est à moi partout où je le trouve. Et bien, il appartient au sphinx _fuciformis_, un papillon dont le corps est vert, les ailes transparentes au centre et brunes autour, et dont la chenille est verte avec une corne d'un brun rouge.
Il appartient au papillon _sibilla_, chenille verte d'abord, avec la tête et des épines rougeâtres; puis papillon brun, blanc et bleu cendré.
Il appartient au _sylvain azuré_, qui est d'un bleu noir avec une bande blanche, et à je ne sais combien de mouches à scie, et à une espèce particulière de pucerons, etc., etc.
Croyez-vous que l'aune, ce bel arbre qui s'élève au bord de l'eau, ne soit fait que pour vous couvrir de son ombre pendant les heures ardentes de la journée?
_Fluminibus..... alni_ _Nascuntur._
croyez-vous qu'il n'ait pas autre chose à faire que de devenir pour vous des échelles, des sabots, des pilotis? Non, non, l'aune nourrit plusieurs insectes, entre autres celui appelé _phalène de l'aune_, tout l'aune lui appartient. Cette phalène, dont les ailes sont jaunes, saupoudrées de brun, a été auparavant une chenille singulière: sa forme, sa couleur, tout est en elle exactement semblable à une petite branche d'aune de l'année précédente, déjà un peu sèche.
Pensez-vous que le cresson n'ait pas d'autre destination que d'entourer des poulets rôtis sur votre table? Non, dans le cresson se cache, se nourrit et se métamorphose une chenille verte, ornée de trois lignes blanches, qui devient un charmant papillon dont les ailes blanches sont enrichies de deux taches orange.
Voici à nos pieds la _scabieuse_. Cette fleur sombre, que nous avons déjà rencontrée, n'a-t-elle pas ses papillons? _Maturne_, d'abord chenille noire avec trois lignes jaunes, puis papillon brun, jaune et noir.
_Artemise_, chenille noire avec des points blancs; puis papillon brun, jaune et rouge.
Et le _sphinx bombiciformis_, dont le corps est peint d'une bande noire et d'une bande de pourpre.
L'_épilobe_, qui pousse près des eaux, au pied des aunes, ne nourrit-il pas la chenille brune, parée de deux taches d'un blanc violacé et de six raies grises, avec une corne noire à pointe blanche, qui se transformera en _sphinx de vigne_, ce charmant papillon vert et rose.
Le _colchique_, à l'automne, émaille les prairies de ses petits lis de couleur lilas. Les fleurs sortent de terre sans être accompagnées de feuilles, sans être soutenues par des tiges. La petite nymphe qui habite cette fleur, l'ovaire, si vous l'aimez mieux, l'organe femelle, reste dans la terre. Les étamines qui sont dehors laissent tomber sur lui leur poussière fécondante. La fleur disparaît sous la neige, et ce n'est qu'au printemps suivant qu'on voit sortir de terre une touffe de grandes et larges feuilles d'un beau vert, du milieu desquelles s'élèvent alors les grains qui ont mûri sous la terre. Les feuilles se dessèchent et disparaissent longtemps avant que de nouvelles fleurs ne paraissent.
Toutes les parties du _colchique_ sont vénéneuses, mais sa bulbe est mortelle.
Sa saveur, d'abord fade, devient brûlante et âcre; peu après qu'on en a mangé, de violents vomissements et des sueurs froides ne précèdent la mort que de quelques heures.