Voyage autour de mon jardin

Part 11

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Ses feuilles, larges et découpées comme les feuilles de la vigne sont d'un vert sombre et verni au-dessus, et d'une sorte de velours blanc au-dessous. Les Romains en faisaient des boucliers, à cause de la légèreté de son bois, qu'ils recouvraient de cuir de boeuf. C'est de lui que Pline dit: _populus apta scutis_. Dans certains pays du Nord, il est admis qu'un peuplier blanc en bon terrain prend une valeur chaque année d'un franc. On les coupe d'ordinaire à l'âge de vingt ans, parce qu'alors ils passent pour avoir atteint toute leur croissance. De cette remarque est venu un usage intéressant: quand dans une famille de cultivateurs aisés il naît une fille, le père, aussitôt que la saison le permet, plante mille jeunes ypréaux; c'est la dot de la fille qui croît en même temps qu'elle, en même temps que sa beauté et ses vertus, et n'est nullement faite pour leur nuire.

Dans la souche du peuplier se cache un nid dont l'extérieur est forme de mousses et de menues racines, et l'intérieur délicatement tapissé de crin et de plumes; là quatre ou cinq oeufs blancs, rayés et tachés de brun, sont assidûment couvés par une _bergeronnette lavandière_; pendant ce temps le mâle est à la chasse, nous le voyons marcher sur le bord du ruisseau en balançant gracieusement sa longue queue formée de dix plumes noires et de deux blanches qui lui forment une bordure: le sommet de sa tête et le dessous de son cou sont noirs, il a comme un demi-masque blanc, le reste de son corps est vêtu de gris cendré et de gris de perle. On peut avancer près de lui; s'il s'envole, c'est pour revenir presque aussitôt; mais il est plus probable qu'il ne fait que s'éloigner en marchant sans discontinuer sa vive et gracieuse allure; il est là pour saisir au vol toutes sortes de moucherons, de _cousins_ et de _tipules_ qui ont, pour voltiger au-dessus des ruisseaux, d'excellentes raisons que sans doute nous découvrirons plus tard. La petite femelle qui l'attend ne se distingue de lui qu'en ce qu'elle a la tête brune et ne porte pas de plastron au-dessus du cou.

Plus près de l'eau, sont de grosses touffes d'iris de différentes sortes, élevant du sein de leurs feuilles aiguës des tiges chargées de fleurs; les unes jaunes, les autres violettes; celles-ci entièrement blanches, ou blanches avec une frange bleue; celles-là jaunes et brunes; d'autres jaunes et bleues, quelques-unes d'un bleu pâle.

Ce n'est pas que sur le bord des eaux que se plaisent les iris, il en est une espèce qui est une des grandes libéralités de Dieu, et un des grands luxes qu'il a faits exprès pour les pauvres.

J'ai vu la colonnade du Louvre, mon bon ami; j'ai vu le palais de Versailles, et trois ou quatre autres palais dans d'autres pays où le hasard, l'ennui des lieux que je quittais, plus que le désir de ceux que j'allais voir, m'ont conduit. Je déclare ici que je n'ai rien vu d'aussi beau, d'aussi riche que cette petite maison habitée par de pauvres bûcherons, que je vois de loin, au travers des arbres et par dessus le mur de mon jardin.

Sur le devant sont quatre magnifiques colonnes, quatre grands hêtres, dont l'écorce est aussi unie que le marbre; leur chapiteau vivant est formé de branches et de feuilles qui abritent du soleil et offrent à l'oeil des couleurs aussi riches et plus variées que celles de l'émeraude. Des oiseaux y ont établi leur nid et y chantent leur chanson; les fauvettes sont les _musiciens ordinaires_ des pauvres; ils lui chantent sur un beau théâtre, au milieu de splendides décors, par un magnifique soleil levant, une musique toujours fraîche, toujours jeune, qui semble tomber du ciel; et rien de triste ne se mêle à leurs chants; ces charmants acteurs chantent parce qu'il fait du soleil, parce qu'ils sont jeunes, parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont amoureux, parce qu'ils sont heureux: tandis que ceux que les riches paient si cher chantent, parce qu'ils sont envieux les uns des autres, parce qu'ils sont avares, parce qu'on les paie.

Certes, mon bon ami, si les colonnes de pierre et de marbre ne coûtaient pas fort cher, avouez qu'elles sont loin d'avoir la beauté de ces colonnes qui vivent et qui chantent, dont le chapiteau change de couleur trois ou quatre fois chaque année, et qui laissent tomber des sons mélodieux.

L'architecture, dans sa plus grande magnificence, a _inventé le chapiteau corinthien_, qui n'est que l'imitation imparfaite de cinq ou six feuilles d'acanthe. D'où vient qu'on paie si cher _l'imitation_ de ce qui ne coûte rien? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus honteux sentiments des hommes.

Du pied d'un de ces hêtres s'élève un lierre qui l'embrasse, comme un serpent, de ses replis puissants, et domine sa tête de ses feuilles luisantes et de ses bouquets de petits fruits verts et noirs aimés des _grives_ et des _merles_.

Moi-même, n'ai-je pas un jour acheté une petite table supportée par une colonne en bois sculpté? Cette colonne représente un tronc d'arbre enlacé par un lierre; c'est d'un fini précieux pour du bois, mais la perfection des arts est d'une révoltante grossièreté à côté de la nature. Eh bien moi, j'ai payé cela deux cents francs! Deux cents francs péniblement gagnés à écrire à l'ombre, dans ma chambre, des choses inutiles, haineuses, quand j'aurais pu, pour rien, voir de si beaux lierres sous le ciel, dans de vrais arbres au soleil, le coeur plein de joie, de bonté et d'amour Derrière les belles colonnes s'élève, mais s'élève bien peu, une petite maison couverte d'un toit de chaume, qui dépasse beaucoup de chaque côté les murailles. Une vigne tapisse la maison de son magnifique feuillage vert l'été, et pourpre à l'automne.

Mais ici se développe un luxe à faire crever de rage et d'envie les riches et les puissants. Un velours mille fois plus fin, plus brillant, plus chatoyant, plus riche que celui qu'on _étale_ avec tant d'_économie_ au-dedans des palais, qu'on a si peur de gâter ou de froisser, un velours vert couvre entièrement le toit de chaume de la maison, et c'est là un vrai et beau luxe. On n'en frémit pas; on n'en est ni l'esclave ni la victime; on le laisse exposé au vent et à la pluie; on peut le gâter: quand celui-là ne sera plus frais, il y en aura d'autres. Ce velours est de la mousse.

Puis, sur la crête, fleurissent des iris; au milieu de leurs feuilles en lames d'épées sortent des hampes de fleurs violettes qui se baignent dans l'air et dans le soleil.

Et aucune de ces splendeurs ne s'use, ne se _râpe_, comme il arrive aux richesses factices. L'année prochaine, la mousse sera plus épaisse; l'année prochaine, les iris auront encore plus de fleurs violettes; l'année prochaine, les colonnes qui sont devant la maison seront plus hautes et plus grosses.

Et, à quoi sert ce riche velours? A rien autre chose qu'à préserver de la pluie qui glisse sur sa soie la pauvre paille des pauvres habitants de cette pauvre maison! Voilà un luxe! Oh! oui: Dieu aime les pauvres! Mon bon ami, malheureusement, l'homme est trop bête; il dédaigne les richesses gratuites pour user sa vie à la poursuite des pauvretés coûteuses.

Certes, l'homme qui vivrait seul dans une île déserte, ne s'occuperait d'avoir ni de riches habits, ni de somptueux ameublements. Donc, c'est pour les faire voir aux autres qu'on se procure souvent, avec tant de peine, quelquefois avec tant d'infamies, tout ce qu'on appelle le luxe. Eh bien, quel effet produit _sur les autres_ cette exhibition magnifique? Rien autre chose que de leur inspirer de l'envie et de la haine, de les mettre à l'affût de vos vices et de vos ridicules.

Mais que dire à des gens qui, entourés de tant de miracles, s'avisent parfois d'en demander à Dieu ou à ses ministres, et qui, lorsque Dieu et lesdits ministres s'avisent de leur en faire, se contentent de beaucoup moins que de ce qu'ils foulent chaque jour aux pieds?

En effet, croyez-vous que ce soit un aussi grand prodige d'avoir changé l'eau en vin aux noces de Cana que d'avoir, au commencement du monde, créé l'eau des sources, des rivières et des fleuves?

Revenons au bord de notre ruisseau, voyageur à la fois sédentaire et vagabond que je suis.

Le pied dans l'eau, les wergiss-mein-nicht élèvent leurs épis de petites fleurs bleues. Cette jolie plante a reçu de parrains et de marraines inconnus plusieurs jolis noms, de jeunes parrains sans doute, des parrains amoureux, et des marraines charmantes et aimées. Les Allemands l'appellent _Wergiss-mein-nicht_, les Français _Ne m'oubliez pas_, ce qui n'en est que la traduction, ainsi que le _Forget me not_ des Anglais.

Je vous ai raconté, mon ami, il y a longtemps, que deux amants qui devaient être mariés le lendemain se promenaient au coucher du soleil sur les bords du Danube; la fiancée aperçut une touffe de _Wergiss-mein-nicht_, elle désira l'avoir pour fixer, en la conservant, le souvenir de cette belle soirée; l'amant, en voulant la cueillir, tomba dans le fleuve, et sentant ses forces l'abandonner, oppressé, étouffé par l'eau, il rejeta sur le rivage la touffe de fleurs qu'il avait arrachée en voulant se retenir, puis il disparut sous les flots pour toujours; et on avait traduit cet adieu par ces mots, qui sont restés le nom de la fleur, _Wergiss-mein-nicht_, ne m'oubliez pas.

Les bestiaux qui paissent dans les prés en sont fort avides et la broutent; mais cela ne sert qu'à les faire refleurir une seconde fois à l'automne, ce qu'elle ne ferait pas sans cela. Les savants font pis que les bestiaux, ils la dessèchent et l'aplatissent dans leurs herbiers, et ils l'appellent _Myosotis scorpioïdes, Oreille de souris à forme de scorpion_. Ce nom leur a été reproché déjà par un autre savant qui s'appelait Charles Nodier, mais qui était en même temps un homme de beaucoup d'esprit.

LETTRE XVII.

Ce ruisseau, qui traverse mon jardin, sort des flancs d'une colline couverte d'ajoncs, ça été longtemps un heureux ruisseau; il traversait des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se baignaient ou se miraient dans ses ondes;--puis, il entrait dans mon jardin.--Là, je l'attendais; je lui avais préparé des rives vertes;--j'avais planté, sur ses bords et dans ses eaux, toutes les plantes qui fleurissent dans le monde entier, au sein et sur la rive des eaux pures;--il traversait mon jardin en chantant sa mélancolique chanson; puis, tout parfumé de mes fleurs, il sortait de mon jardin, traversait encore une prairie, et allait se précipiter dans la mer à travers les flancs abruptes de la falaise qu'il couvre d'écume.

C'était un heureux ruisseau; il n'avait absolument rien à faire que ce que je vous ai dit:--Couler, rouler, être limpide, murmurer--entre des fleurs et des parfums.

Il menait la vie que j'aie choisie et que je me suis faite, et que je mène,--quand on veut bien me laisser tranquille, quand les méchants, les intrigants, les fripons, les sots,--ne me forcent pas de retourner au combat,--moi, l'homme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.

Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.

Mon cher frère Eugène, un jour, et l'habile ingénieur Sauvage, l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau, et parlaient assez mal de lui.--Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui flâne sans honte, qui coule au soleil, qui se vautre dans l'herbe,--au lieu de travailler et de payer le terrain qu'il occupe comme le doit tout honnête ruisseau.--Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre?

Et aiguiser les outils, ajouta Sauvage?

Et scier le bois, dit mon frère?...

Et je tremblai pour le ruisseau;--et je rompis l'entretien en criant très fort sous prétexte que ces envieux, ces tyrans, bientôt peut-être, marchaient sur mes vergiss-mein-nicht. Hélas! je ne pus le protéger que contre eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté où il se jette à la mer. Cet homme ne me fit point l'effet d'y rêver ou d'y chercher des rimes ou des souvenirs,--ou d'y endormir ses pensées au murmure de l'eau.--Mon ami, disait-il au ruisseau,--tu es là que tu te promènes, que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie;--moi je travaille, je m'éreinte... Il me semble que tu pourrais bien m'aider un brin; c'est pour un ouvrage que tu ne connais pas, mais je t'apprendrai; tu seras bien vite au courant de la besogne;--tu dois t'ennuyer d'être comme cela à ne rien faire?--ça te distraira de faire des limes et de repasser des couteaux.--Bientôt une roue, des engrenages, une meule furent apportés au ruisseau. Depuis ce temps il travaille; il fait tourner une grande roue qui en fait tourner une petite qui fait tourner la meule; il chante encore, mais ce n'est plus cette même chanson doucement monotone et heureusement mélancolique. Il y a des cris et de la colère dans la chanson d'aujourd'hui; il bondit, il écume, il travaille,--il repasse des couteaux. Il traverse toujours la prairie et mon jardin, puis l'autre prairie;--mais au bout l'homme est là qui l'attend et qui le fait travailler.--Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui: je lui ai creusé un nouveau lit dans mon jardin, de sorte qu'il y serpente plus longtemps et en sort plus tard;--mais il n'en faut pas moins qu'il finisse par aller repasser des couteaux.--Pauvre ruisseau! tu n'as pas assez caché ton bonheur sous l'herbe;--tu auras murmuré trop haut ta douce chanson!

LETTRE XVIII.

Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a réellement accordé.

LES ANTHROPOPHAGES.

Vous seriez bien vain, mon cher ami, si vous pouviez, sans trop mentir, intituler ainsi une de vos lettres: Les Anthropophages! Voilà qui rehausse bien un voyageur dans sa propre estime et dans l'admiration de ses contemporains, d'avoir vu préparer la broche destinée à le faire rôtir!

Nos vêtements, sous prétexte d'honnête pudeur, ne cachent que des jambes mal faites ou des cuisses maigres, et autres défectuosités dont l'aspect porterait par trop atteinte à la chasteté. Les femmes surtout font un singulier abus du vêtement, loin de s'en servir pour cacher leurs formes, elles s'en servent pour montrer fastueusement de ces formes beaucoup plus qu'elles n'en ont réellement. Grâce au mensonge de nos habits, on ne sait guère à quoi s'en tenir les uns sur les autres, et on en est venu à aimer les habits, à s'éprendre de la laine, et à se passionner pour de la soie. Mais c'est une attestation avantageuse, que de pouvoir établir que telle peuplade de gourmets vous a jugé gras, dodu et tendre, a pensé que vous feriez un manger excellent, et a décidé en conseil privé que vous seriez non pas bouilli et assaisonné au riz, comme une vieille volaille; non pas cuit en ragoût et relevé de condiments violents et d'assaisonnements énergiques, comme une viande fade et sans goût, mais honorablement mis à la broche ou sur le gril, et servi au cresson ou simplement dans votre jus.

Je crains à chaque instant, mon cher ami, de recevoir une lettre de quelque compagnon de vos voyages, qui me dise:

Monsieur,

Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste catastrophe, etc.

Mais il n'y a guère d'anthropophages, les hommes ont renoncé à se manger entre eux; ils se tuent encore, il est vrai, pour un oui ou pour un non, sous forme de duel; ils se tuent sans savoir pourquoi, comme militaires et sous prétexte de gloire; ils se ruinent, ils s'emprisonnent, ils se privent les uns les autres de pain, d'air et de liberté, etc.; de ces observations et de mille autres qu'on pourrait faire, il appert que s'ils ne se mangent plus les uns les autres, ce n'est pas par un sentiment de charité et d'amour du prochain, mais simplement parce qu'il est bien reconnu et établi aujourd'hui que l'homme est un mets plus que médiocre, dur à digérer et d'une saveur désagréable.

Je n'ai donc pas beaucoup à craindre, mon ami, que vous soyez à la broche pendant que je vous écris ces lignes; ce qui me chagrinerait à la fois et pour vous et pour ces malheureux sauvages, qui, si vous n'avez pas pris un peu d'embonpoint dans vos pérégrinations, feraient un assez mauvais dîner.

Il n'en est pas de même de moi: je suis en ce moment au milieu d'une peuplade d'_anthropophages_ réels, qui, vu leur taille, ne mangent pas l'homme en un seul repas, mais néanmoins se repaissent avidement de son sang; je suis au milieu d'eux, et j'y reste; je les regarde, j'étudie leurs moeurs; je me sacrifie pour l'instruction des autres hommes!

Il s'agit d'une sorte de bête féroce qui vole et fond sur l'homme avec la rapidité de l'éclair, s'abat et se cramponne sur sa chair nue, et y enfonce un instrument dont voici l'agréable appareil: d'un étui qu'il porte à la tête, il sort cinq ou six armes, les unes dentelées et barbelées, les autres pointues ou coupantes. Quand il a suffisamment scarifié notre chair, de chacune de ces lames qui sont toutes creuses il se met à aspirer de notre sang autant qu'en peuvent contenir ses intestins, qu'il a soin de débarrasser à mesure de tout ce qui pourrait y tenir de la place et y causer de l'encombrement.

Cet animal est connu sous le nom de cousin, et il y a besoin d'un assez fort microscope pour voir et discerner les formes de ses armes; mais si nous considérons le mal qu'il nous fait, non pas relativement à la douleur que nous ressentons, mais proportionnellement à sa taille, relativement à la manière dont il procède, à sa voracité, qui le fait s'exposer à la mort sans essayer de fuir une fois qu'il est à même notre sang, et jusqu'à ce qu'il ne puisse plus en contenir, jusqu'à ce qu'il en soit gonflé comme une outre et au point d'être méconnaissable; si l'on considère aussi la forme cruelle de ses armes, qui, en outre, sont toutes empoisonnées, comme le prouvent l'irritation et les tumeurs que causent leurs blessures, il faut avouer que nous ne connaissons pas dans la nature d'animal aussi féroce et aussi sanguinaire.

Couché sur l'herbe, penché sur une partie du ruisseau qui a débordé sur le gazon et y a laissé une flaque d'eau stagnante, mes regards sont attirés par de singuliers petits poissons; ils ont un peu la forme et tout à fait la grosseur d'une forte épingle, à laquelle on couperait avec sa pointe les deux tiers de sa longueur, ou plutôt ce sont de petits poissons pareils aux dauphins de la fable, aux dauphins des peintres, aux dauphins d'Arion, mais réduits à la grosseur d'une grosse tête d'épingle. Ils sont d'une remarquable vivacité. Au repos, ils se laissent flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, parce que le conduit qui leur permet de respirer est placé à l'extrémité de la queue. Voient-ils la moindre inquiétude, ils se roulent, nagent avec rapidité, s'enfoncent et disparaissent. Ils se nourrissent probablement d'insectes imperceptibles qu'ils trouvent dans l'eau, ou de certaines petites parties de terre ou de vase.

Mais voici le moment le plus important de la vie de nos petits dauphins. Vous les voyez changer leur position; leur tête n'est plus en bas, elle flotte sur l'eau; elle se gonfle, et sa peau brune se fend. Alors de cette fente sort une tête bientôt suivie d'un corps: vous reconnaissez le cousin qui a accompli les phases de sa première existence, et qui va entrer dans une nouvelle vie. La dépouille qu'il va quitter, son ancienne peau, devient pour lui un petit bateau qui le porte sur l'eau; car cet insecte, qui tout à l'heure vivait dans l'eau, et qui serait mort au bout de deux ou trois secondes si vous l'en aviez tiré, n'a maintenant rien tant à craindre que l'eau; il périrait inévitablement s'il la touchait. Le voici droit placé sur son ancienne peau, absolument comme un rameur dans son bateau. Le moindre souffle d'air est pour lui, comme vous pouvez le penser, une épouvantable tempête, eu égard aux dangers mortels que l'eau lui ferait courir et au peu d'épaisseur de son navire. Le bateau vogue çà et là au hasard pendant qu'il achève de se tirer dehors; puis, s'il arrive à ce résultat sans être mouillé, il s'envole et va à la chasse aux hommes, jusqu'au jour où le soin de sa postérité le ramènera sur le bord de quelque mare ou de quelque autre eau stagnante. Là, cramponné sur le bord, il livre à l'eau des paquets d'oeufs qui s'écartent et prennent le large, flottant à la surface. Au bout de quelques jours, par une ouverture pratiquée _au-dessous des oeufs_, s'échappent de jeunes dauphins, qui se trouvent ainsi naître dans l'eau, ou ils doivent vivre jusqu'à leur transformation.

C'est ce qui attirait tout à l'heure cette jolie lavandière sur le bord du ruisseau, c'est ce qui l'a déterminée à placer son nid au pied du peuplier blanc, où je l'ai découvert. C'est une des principales nourritures des hirondelles, et il est probable que c'est lorsqu'elles ne voient plus de cousins qu'elles prennent le parti de quitter nos climats.

Dans la même flaque d'eau sont de petits vers allongés, d'un beau rouge; ils passent leur vie à faire des mouvements tellement rapides, que l'on dirait des huit en chiffres; il viendra un moment où ils se métamorphoseront en tipule, une sorte de cousin innocent qui ne mange personne que je sache, mais qui est confondu avec eux dans la même peine et dans la même nourriture par les oiseaux. Ces transformations sont des spectacles fort curieux, et qu'il ne faut que se baisser un peu pour voir. Pendant tout l'été, de midi à quatre heures, on ne peut se pencher sur une flaque d'eau stagnante sans voir en un quart d'heure vingt à trente dauphins rendre des cousins captifs à l'air et au soleil, absolument comme la baleine qui rejeta Jonas sur le rivage.

Malgré les sujets de plaintes que peuvent vous donner les cousins, il faut dire que ce sont de plus jolis insectes qu'ils n'en ont l'air; ils portent au devant de la tête des _antennes_ en riches panaches, et leurs yeux qui, sous certains aspects, ont l'air de petites émeraudes, deviennent, vus sous un jour différent, de très-étincelants rubis.

J'ai été piqué plus de dix fois aujourd'hui pour étudier les armes de ces anthropophages, sur lesquelles je pourrais maintenant, si je ne tenais par-dessus toute chose à rester un ignorant et à en garder la réputation, écrire un traité spécial _de armis_.

Quoi qu'il en soit, croyez à l'amitié de ce qui reste du plus dévoué des amis.

LETTRE XIX.

Au fond du ruisseau on voit des petits morceaux de roseaux, des petits bâtons longs de quelques lignes qui n'ont plus que l'écorce. Ce sont des maisons, où les _phryganes_, vers grisâtres, assez laids, qui se nourrissent d'herbes aquatiques, attendent le moment de sortir de l'eau sous la forme de petits papillons... pardon, savants!... de petites _noctuelles_, qui ne volent que le soir. Avant cette transformation, il vient un moment où elles s'endorment _teignes_, pour se réveiller papillons. Elles savent que pendant ce temps où elles ne prennent plus de nourriture, elles ont des ennemis qui ne subissent pas une diète semblable, et auxquels, pendant leur sommeil, elles ne pourraient opposer aucune résistance. Elles savent filer, et elles s'occupent de fermer par les deux bouts leur maison.